Déficit linguistique de l’enfant et situation de la famille en Martinique

–-  Par George Huyghes des Étages —

 Au cours de plus de 30 ans d’exercice de la psychologie à Fort- de – France (en cabinet

privé et pendant plusieurs années en association à des orthophonistes et des rééducatrices en psychomotricité) et après le traitement statistique des données que constituent les résultats aux tests accumulés depuis tant d’années, j’ai pu  constater que la plupart des enfants qu’on m’amène pour difficultés scolaires souffrent d’un important déficit  verbal.

Ce déficit – en l’absence de tout trouble auditif  et quel que soit le milieu social d’origine -  porte électivement sur les connaissances acquises (vocabulaire et information). La grande majorité de ces enfants ont des capacités intellectuelles normales et même  « très supérieures » ( à mon avis, beaucoup de petits martiniquais peuvent être considérés comme surdoués : ils obtiennent des scores très élevés aux épreuves de raisonnement tant verbal que pratique mais leurs potentialités restent inexploitées car la plupart d ‘entre eux n’ont à leur disposition qu’un nombre restreint de mots et d’informations pour  comprendre ce qu’on leur dit ou ce qu’ils lisent et pour s’exprimer.)

Ces difficultés langagières se retrouvent sans doute ailleurs mais leurs étiologies me sont apparues spécifiques aux Antilles et mettre particulièrement en cause l’éducation prodiguée à la maison dès la naissance, certaines habitudes culturelles et la situation même de la famille dans un contexte socio-économique de crise.

 

Le langage, véhicule de l’intelligence et outil de communication, repose sur la volonté d’entrer en relations et sur la connaissance des mots. Pour parler, il faut donc le vouloir mais aussi le pouvoir. Et ici, la famille – premier acteur dans l’éducation des enfants – semble souvent incapable d’apporter tant l’appétence pour le langage que les éléments indispensables à une communication verbale correcte. Le langage est atteint dans ses aspects tant conatif que cognitif, ce qui – vu les corrélations entre  pauvreté linguistique, échec à l’école et délinquance – grève considérablement l’adaptation scolaire comme sociale.

 

Les conditions socio-économiques et culturelles de ce pays pseudo-développé qui garde, dans sa mémoire collective les traces d’un passé douloureux, ces conditions plongent de nombreuses familles dans un état proche de la désespérance bien peu propice à un développement harmonieux du langage des enfants.

 

Exacerbée , en effet, par la publicité, la mode (ces chevaux de Troie de l’Occident) , par la nécessité du « Paraître pour être »  qui pousse à la surconsommation et à l’endettement, la précarité qui sévit dans ce pays  en « mal-développement », comme le dirait René DUMONT, pervertit les relations humaines et détruit la famille  Le chômage endémique touche principalement les femmes qui n’ont souvent d’autres moyens à leur disposition pour survivre et se faire reconnaître économiquement et donc socialement, que de s’adonner à une prostitution larvée.

L’homme  devient une « bouée » s’il « peut » ou sinon, un « géniteur-kleenex » dont on se débarrasse ou qu’on dissimule pour comme on dit ici « toucher » les allocations « parent isolé » si justement appelées « femme seule ». L’enfant devient un ohjet-marchand qui donne droit à ces « allocations braguette » que l’on fait en sorte de renouveler tous les 3 ans sans projet de vie ni amour.

C’est ainsi que la matrifocalité, terme controversé mais qui reflète mieux  la réalité que celui  de matriiarcat, persiste et même si  l’homme est au foyer, c’est le plus communément la femme qui a en charge l’éducation des enfants et  leur imprime sa marque .

Volontaire ou imposée par l’homme qui, dans cette société post-coloniale, se sait valorisé par son multipartenariat, cette matrifocalité livre l’enfant à l’emprise d’une mère omniprésente, une mère « qui nourrit mais gave quelquefois »  comme l’écrivait le psychanalyste guadeloupéen Fritz GRACCHUS, une  mère elle-même abandonnée dans un monde désormais sans cette solidarité, sans cette entraide qui constituaient les valeurs essentielles de notre communauté, une maman souvent déprimée ou encore « fâchée » et donc peu encline à parler ni à écouter.

L’enfant se retrouve nié par son père et  privé de la relation triangulaire qui, en se substituant à la symbiose initiale mère-enfant, favorise l’accession au langage : il gardera  sa vie durant la nostalgie de ce stade fusionnel où le vécu n’a pas besoin d’être verbalisé pour être deviné et partagé.

Dans cette ambiance hautement « incestogène » liée à l’évanescence du père dans une famille aujourd’hui restreinte où la communauté familiale ne joue plus le rôle dévolu dans d’autres sociétés au père et où beaucoup de petits garçons continuent à dormir dans le lit même de leur mère, l’interdit s’est déplacé et s’est posé sur la langue, le créole, censé gêner le français.

En pays « dominé », la diglossie ou si l’on préfère le bilinguisme  (mais inégalitaire) alimente les rancœurs souterraines de l’antillais à l’encontre de la langue de l’oppresseur brutalement imposée langue officielle et favorise l’exclusion des créolophones qui forment pourtant la majorité de la population.

 

La censure sur le créole, l’ambivalence des sentiments ressentis à l’égard de nos deux moyens de communication parlée, l’hésitation entre français et créole, entre  accent « plat » ou « brodé », créent un nœud névrotique et perturbent l’expression verbale qui en devient secondaire, accessoire.

En ce sens, la légitimation du créole m’apparaît, plus qu’un atout culturel  et opératoire, un enjeu majeur de santé mentale. Cette dimension psychologique du créole – «organisateur de la personnalité » – n’a pas encore été véritablement mise en relief comme  l’a été celle de la langue maternelle des migrants par exemple dont «la fonction structurante apparaît réelle, prégnante, fondatrice, au niveau subjectif. (…) La langue – mère, organisatrice de la personne au sens symbolique, support du lien aux images parentales, est ce qui nous fonde en tant que sujet, nous transmet et nous apprend cet ensemble symbolique du monde que, seule, notre histoire individuelle viendra modifier. »   BERTHELIER R.  in « Monolinguisme et bilinguismes : mythes et réalités », congrès des C.M.P.P. de Brest, 1997)

Interdire le créole, le minorer, c’est museler, mutiler le martiniquais d’un bonne partie de son Moi et il est fort dommageable, pour les antillais comme pour la francophonie que la Charte des  langues régionales et minoritaires n’ait pas pris en compte la langue créole, langue minoritaire en France, car il s’agit bien là – je le répète – d‘ un enjeu de santé publique : il faudrait libérer le créole pour laisser l’antillais enfin libre de s’approprier ses deux langues.

 

    Pour parler, il faut en avoir le temps. Et l’occidentalisation sauvage, l’immixtion trop rapide du modernisme, ont fait de la société « archaïque » la société « kwazé » d’Auguste ARMET, une société dont les modes de vie ne laissent plus guère de place aux échanges parents-enfants.

Les enfants tout comme les adultes, sont emportés dans une course quotidienne vers l’école, les activités extra-scolaires, sportives, etc… et  restent fascinés par la télévision, instrument merveilleux certes mais trop souvent mal utilisé : ils  vivent dans  un bruit de fond continu (télé, radio allumées du début à la fin des émissions), ce qui entraîne une déficience de la discrimination auditive, une inattention aux paroles  mais aussi une rupture d’avec le réel.

Les dessins animés de la mondialisation, les films télé et vidéo remplacent la transmission traditionnellement  orale (par les contes et les « titims »)  de notre pays et confrontent les petits martiniquais à d’autres schémas éducatifs plus permissifs auxquels ils ne manquent pas de comparer le leur, ce qui  les éloignent encore de leurs parents.

Les parents, eux aussi, stressés entre recherche d’emploi et de logement, traites impayées, opérations « molokoy » (blocage des routes par les grévistes), , etc… ont tendance à privilégier plus que le dire, l’agir, plus que la parole les coups, moyens éducatifs traditionnels dont  les répercussions sont méconnues ou minorées , ce qui  provoque repli sur soi et refus de dialogue et alourdit les silences à la maison.

 

Dans ce contexte, l’éducation prodiguée au sein de la famille apparaît inadaptée et même pathogène. Trop conforme au schéma « antanlontan », elle s’avère dépassée, incohérente et contradictoire, : directive, coercitive et hyper protectrice à la fois , une hyper-protection favorisant immaturité et anxiété mais paradoxalement n’épargnant pas aux enfants la maltraitance physique comme psychologique (coups, émissions télé choquantes ou tardives, alimentation déséquilibrée, manque de sommeil, rivalité fraternelle, racisme intra-familial, inceste avéré ou non, mésentente parentale, etc), cette éducation familiale fait le lit de pathologies inhibant ou gênant la parole.

Comment en effet un enfant ne serait-il pas perturbé, ne développerait-il pas ces cris silencieux, ces maux pour le dire que sont les formations dépressives, compulsives, schizoïdes ou paranoïdes auxquelles, nous, professionnels de la santé mentale, sommes confrontés quotidiennement ?

 

 

Pour apporter du vocabulaire, encore faut-il en avoir ! Et l’ignorance, le sous-développement cognitif des parents, le vernis langagier trompeur dont ils font preuve sont dramatiques ! Les intellectuels, qui ne forment qu’une mince frange de notre population, ont, me semble-t-il , une vision narcissique  (et par projection) erronée du niveau  de culture générale des martiniquais dans leur ensemble et en conséquence, ils ne prennent pas suffisamment en compte ce sous-développement culturel : les mots retrouvés dans les livres, à la radio, à la télé, sont inconnus  ou détournés de leur sens par beaucoup d’adultes qui ne peuvent  ni les expliquer ni les transmettre aux enfants.

L’intérêt de ces adultes se portent plus sur les futilités et les attributs du « m’as-tu-vu »(vêtements de marques à la mode, bijoux, chaussures, parfums, portables, voitures devenus  indispensables  à une reconnaissance sociale) que sur une réelle culture.

 

Il  est vrai que la plupart de ces adultes ignorent la fonction essentielle de la parole, de la parole « médiatrice et humanisante » dans le développement de l’enfant. Ils ignorent même parfois qu’il faut apprendre à parler à l’enfant et que celui-ci a besoin d’un amour exprimé. Ainsi, les mots de tendresse restent encore signes de faiblesse et on se méfie de la parole « inutile » ou magique, qui « vend » (trahit) ou peut « faire mal »,médire ou maudire.

L’illettrisme profond concernant la psychologie et la psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent, entraîne une carence des stimulations verbales chez ces enfants que les habitudes culturelles auraient plutôt tendance à faire taire et  qui n’ont alors du langage qu’une expérience passive.

 

 

L’école, de son côté, a montré depuis longtemps son impuissance à empêcher l’apparition de ce déficit linguistique comme à l’endiguer.

L’école ne peut pas tout faire et ceci  l’éducation nationale – en tout cas au sommet de sa hiérarchie – semble enfin l’admettre et avouer ses limites : elle appelle à faciliter la collaboration parents-enseignants et le décloisonnement école-maison. Mais la réalisation de ce vœu exige une action sur le milieu familial pour le rendre plus  compétent et plus réceptif .

 

Il  serait temps d’informer les parents, de leur apporter les notions éducatives de base qui leur éviteraient ces erreurs et carences lourdes de conséquences. A cet effet, les média (en particulier officiels) devraient ouvrir plus largement leurs colonnes et leurs antennes à l’information éducative et que cette véritable censure sur l’éducatif, qui ne pourrait qu’être coupable si elle était volontaire, ne s’exerce plus.

Et ici, il conviendrait de rendre hommage à ces radios  communautaires – je dirais même humanitaires et de survie – qui s’efforcent d’apporter les informations , les connaissances, la culture en langue créole et permettent aux  adultes de tous milieux de sortir de leur obscurantisme.

 

Certes un peuple éclairé ne s’en laisse plus conter, ce qui n’est pas toujours du goût de ceux  -intellectuels ou politiques – qui profitent, cyniquement ou non, du statu quo. Mais ,à mon avis, nous frôlons la catastrophe et même en l’état actuel de notre situation et malgré l’urgence de mesures sociales effectivement appliquées (logements sociaux attribués à ceux qui en ont véritablement besoin par ex ), je propose que soit menée une action de Prévention précoce auprès des familles et pour ce faire, que soit mis en place et rendu obligatoire un « Programme d’information éducative de la famille » adapté à nos spécificités et utilisant conjointement le créole et le français car fok nou palé ki an fwansé ki an kwéyol pou tout moun kouté nou, tann nou, konpwann nou, dinou sa yo ka pansé anfontyè -yo ek asepté apwann sa nou lé apwann-yo.

 

 

Encore faudrait-il qu’élus et responsables d’ici ou d’ailleurs,  réellement soucieux du devenir de ce pays , prennent conscience de cette nécessité et acceptent d’y répondre