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par Roland Sabra
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Marie-Claude Pietragalla |
Semaine 1
"Une Tentation d'Eve"
qui s'éternise
Les ressources
financières du CMAC-ATRIUM étant ce qu'elles
sont il était difficile de programmer les
authentiques ballets contemporains de la
Compagnie Marie-Claude Pietragalla qui
mobilisent de nombreux artistes.
Heureusement la chorégraphe propose aussi
des pièces intimistes au nombre desquelles
on trouve « Ivresse » créée une première
fois en 2001, reprise en 2005 avec en
accompagnement musical le groupe de musique
tsigane Arbat. « Ivresse » nous était donc
proposé en première partie, sans orchestre
certes mais avec une bande son.
La chorégraphe
et son compagnon Julien Derouault, seul
danseur en scène, ont un goût prononcé pour
l'éclectisme artistique. Mêler danse et
image d'animation ou arts martiaux ( Marco
Polo), danse et cirque ( Sakountala) par
exemple est un axe de travail qui
caractérise l'intelligence créatrice de la
Compagnie. On retrouve jusque dans la façon
de danser ce souci d'explorer des rives
étrangères. Julien Derouault en donne une
illustration splendide avec un déhanché à la
limite du déséquilibre qui fait
irrésistiblement penser à des scènes de
Bruce Lee. On est dans le tutoiement des
genres qui semble se vouloir un théâtre du
corps faisant la narration d'une tragédie de
la chair en proie à la déchéance sous alcool
dans « Ivresse » ou sous le flot du temps
qui passe dans « La tentation d'Eve ».
Autant la première partie est ramassée,
courte et intense autant la seconde partie
où la chorégraphe est seule en scène à paru
longue, inégale et un peu décevante. Vouloir
faire l'historique dansé de vingt siècles
d'oppression féminine en en restituant les
particularismes dans les codes sociaux
historiquement datés de chaque époque est
une gageure que ne relève pas tout à fait
Marie-Claude Piertragalla. Des scènes sont
longues, inutiles comme celle d'une reine
version drag-queen, ou faussement émouvantes
comme celle qui évoque la chanteuse Barbara.
Paradoxalement une des plus belles scènes
est celle de la marionnette créée par Johaha
Hilaire. Paradoxe car Pietragalla ne danse
pratiquement pendant cet épisode. Superflu
aussi le moment devant la coiffeuse pour
évoquer le vieillissement, de même celui de
la cadre surmenée devant son ordinateur.
Mais il y eu de vrais instants de magie quand
par exemple avec un masque elle incarne
successivement et magistralement une jeune
femme, une femme âgée et la beauté féminine
statufiée. D'une façon générale c'est quand
elle se débarrasse des accessoires avec
lesquels elle entre en scène et donc quand
elle danse sans artifice que les moments
sont les plus forts les plus intenses.
Marie-Claude Pietragalla est une danseuse de
caractère qui ne transige pas, qui ne fait
pas de concession. Elle n'hésite pas à
dénoncer le « maternalisme » en malmenant
d'une façon décidée un baigneur en celluloïd
mais elle évoque aussi avec une infinie
émotion la naissance avec la marionnette
précédemment évoquée. Pietragalla est une
femme de combat qui n'élude pas les
contradictions mais qui les affronte parce
qu'elles sont pour elles le cœur même de la
vie. Voilà ce qui rend attachant son travail
au-delà d'indéniables qualités techniques.
Les lumières
de Sylvie Lefray participent pleinement à la
construction d'un espace scénographique
d'une grande beauté. La deuxième partie
était donc un peu longue, méritait d'être
plus resserrée, ce qui aurait peut-être
permis d'assister à plus de danse et c'est
somme toute ce qui manquait.
"Instemps" d'ennui
La longueur et l'ennui, voilà les
marques essentielles de "Instemps de
vie" proposé par la Compagnie des
Xastres ( quelle idée!). Les
chorégraphes Jean-Félix Zaïre et Céline
Le Corre ont tenté d'évoquer la notion
de temps sans vraiment y parvenir. Entre
boursoufflure et amateurisme le
spectacle hésite, comme lors de long
épisode pendant lequel les danseurs qui
ne dansent pas, arpentent la scène en se
croisant et se recroisant sans cesse,
premier exercice de style que l'on
apprend aux élèves de la section théâtre
au lycée! On ne félicitera pas non plus
Sylvie Lecomte, la costumière, qui n'a
rien trouvé de mieux que de déguiser les
danseuses avec des sortes de
barboteuses bouffantes à la hauteur de
hanches, de couleur rouge-ocre en
première partie et blanche en seconde
partie, qui enlaidissent les quatre
femmes sur scène. Mais peut-être que les
chorégraphes voulaient illustrer
le balancier de l'horloge ( le temps qui
passe...) en transformant ces danseuses
en culbutos? Le summum du kitch est
atteint lorsque descendent des cintres,
une couronne de fleurs et deux flacons
géants de goutte-à-goutte médical. Si
vous ne comprenez pas le symbolisme de
la chose on ne vous expliquera pas. Même
Valéry Pétris, à la création des
lumières et que l'on a connu plus
inventif, a semblé s'ennuyer. Mais
peut-être était-ce l'objectif recherché
que de rappeler au spectateur que le
temps pouvait sembler très long
puisque c'était la thématique du propos.
Haïti qui danse
La veille Jean-René Delsoin d' Haïti
présentait "La nuit des tambours". La
première partie " Tambour-Passion",
créée en 2007 est sans aucun doute la
plus réussie, la plus vivante mais aussi
la plus classique avec peu d'émotions
mais une belle plastique et beaucoup de
professionnalisme. "Trilogie, un rituel
en l'honneur de ancêtres et des
divinités" est un peu gâché par un
détail technique : le papier collé sur
la scène pour la protéger des
projections de peintures se déchire sous
les pas des danseurs et fait craindre la
chute involontaire. "Men Rara" débute en
fanfare et se termine en confusion. Mais
qu'il était bon de voir Haïti danser!
Roland Sabra
Fort-de-France le 11/04/10
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MD
Company de Davide Molome |
Semaine 2
Et vint (
enfin) la danse...
"Tribut" de Patrick Servius
Il y a des ralentis
qui ennuient, il en est d'autres qui
donnent le temps de s'installer dans un
climat. Tribut du chorégraphe Patrick
Servius est de cette dernière catégorie.
Quatre femmes sur scène reliées par un
fil rouge, au propre comme au figuré,
attachées à leur identité sexuelle par
ce lien qui les détermine, qui les
assujettit et dont chacune aspire à se
défaire dans un jeu d'élans à peine
ébauchés vers d'autres identités
multiples et tout aussitôt avortés. Mais
il y a aussi l'amour, la sororité, la
complicité, le bonheur du même, la joie
du mi-dire immédiatement saisi, et tant
d'autres choses qui échappent aux hommes
et qui fascinent Servius. Il y a aussi
ces voix étrangères et familières, qui
chantent, qui tentent de se faire
entendre, qui disent la douleur et
qui rient, qui jouent de la
cacophonie comme toujours reprises
par la musique du groupe.
Il y a dans le
travail de Servius une très belle
occupation de l'espace balayé par une
alternance de déplacements et
d'immobilisation toujours signifiante.
La lenteur du spectacle si elle a pu
désorienter certains permet en réalité
de s'installer dans la problématique
développée sur le plateau. On pourra
néanmoins regretter que Servius semble
parfois confondre ralenti et absence de
mouvement. Les corps sont somme toute
peu sollicités. Du travail des danseuses
on relèvera celui de Patricia Guannel,
pour qui la chorégraphie a été écrite.
Le plus remarquable
dans ce spectacle est de loin le travail
des lumières, admirable en tout point.
Bizarrement le nom du créateur
n'apparait pas sur le prospectus, seul
figure le nom du régisseur des lumières
c'est à dire le nom de celui qui exécute
la partition.
Roots
2 B? le sang neuf!
Soirée vivifiante
avec cette troupe de Hip hop
d'origine martiniquaise qui a démontré
magistralement que cette forme de danse
était tout à fait en mesure de
construire un ballet. La variété des
figures est époustouflante. Entrées en
scène façon " "Moon walker", ralenti sur
la pointe des pieds, "poppin",
contractions brusques et successives des
différentes parties du corps avec deux
passages obligés, le tétris qui comme le
jeu du même nom consiste a créer
des figures à angle droit et le "robot"
avec ses gestes saccadés, smurf,
séries de vagues ondulantes de la tête
aux pieds ou l'inverse etc. La soirée a
montré que le hip-hop possédait
une véritable grammaire des corps
avec une syntaxe, des éléments
signifiants, des morphèmes, si l'on peut
dire, d'une très grande richesse.
L'intelligence du chorégraphe David
Milome, se manifeste principalement sur
deux registres. Premièrement il respecte
la règle de l'insertion de numéros
individuels dans des morceaux collectifs
conformément à l'esprit de la danse, ce
qui permet à chacun de jouer à la fois
collectif et "perso'. Deuxièmement il
instaure une parfaite égalité
hommes-femmes, tout au moins sur le plan
numérique, dans un genre qui à
l'origine n' accordait que peu de place
à " la moitié du ciel". Issu de la
rue, , le hip-hop transforme le négatif
de la violence des bagarres et le
mal-être existentiel et social en
œuvre d'art. Alors que jusque là on
pouvait sur l'ensemble de la Biennale
avoir le sentiment d'un essoufflement,
avec une certaine immobilité des corps,
une raréfaction de la gestuelle, la
troupe "MD Company" a fait la
démonstration d'une vitalité, d'une
capacité d'innovation et d'un sens du
spectacle dont elle n'a en aucune façon
à rougir face à ses ainés, qui pour le
coup ont dû se sentir le poids des ans.
Semaine 3
"Septet"
de Merce
Cunningham
L'ouverture
de la dernière semaine de la Biennale de
Danse à Fort-de-France s'est faite en
rendant hommage à Merce Cunningham, le
chorégraphe américain décédé il y a
moins d'un an à New York
L'œuvre de Merce Cunningham est
caractérisée par l'innovation,
l'expérimentation, la spectacularisation
et le refus du compromis. Il n'a cessé
d'associer à son travail celui d'autres
artistes ((le musicien et compositeur
John Cage, le plasticien Bob
Rauschenberg, le pianiste David Tudor,
les peintres Elaine et Willem De
Kooning...) tout en laissant une grande
part de hasard dans les associations
ainsi réalisées, de sorte que chaque
œuvre se présente sous l'aspect d'un
évènement unique. Son travail s'est
aussi libéré de contraintes qu'elles
soient narratives, expressives ou
gestuelles. Le lien entre le mouvement
du danseur et les autres danseurs ou
même la musique est parfois dissocié. "Septet"
présentée à Fort-de-France est une pièce
des origines ( 1953) si elle ne contient
pas toutes les audaces du chorégraphe
elle en laisse deviner quelques unes. Le
rapport de la danse à la musique ( Eric
Satie) est encore conventionnel avec
quelques échappées parfois déroutantes
pour un public non averti quand par
exemple la danse bouge contre la
musique. La scène d'ouverture est
figurée par trois danseuses en
demi-pointes dans une posture très
classique, tout aussitôt fracassée par
un solo superbement rendu, suivent alors
une série de duos, de quatuors qui
conduisent à la formation d'une
diagonale de couples célébrant des
étreintes fugaces car aussitôt brisées.
Une longue chaîne se forme et se trouve
elle aussi bien vite rompue. Seul émerge
un
couple n'a plus qu'a se retirer, en
marche arrière, comme à regret vers le
hors scène.. La
jeunesse des danseurs sied parfaitement
à ce travail. Leur timidité, apparente,
dans la façon de se serer la main, de se
regarder par dessus l'épaule a une
fonction apaisante elle même rehaussée
par la couleur pastel des costumes. Eros
joie et chagrin; telle semble être la
trilogie incontournable et universelle
qui nous gouverne, suggère Cunningham.
Cette réalité ne se regarde pas de face.
L'occupation de l'espace scénique
implique un décentrement du regard. Un
regard oblique.
"Sunset Fratell" de Jean-Claude Gallotta

Le moment le plus
émouvant de cette soirée réussie a été
sans aucun doute le duo " Sunset Fratell"
crée en 2006 par le chorégraphe
d'origine grenobloise Jean-Claude
Gallotta. Danseur et chorégraphe tardif,
il découvre la danse classique à l'age
de vingt ans après des études en arts
plastiques. Un séjour étatsunien,
auprès de Merce Cunningham, va lui
permettre de forger son style.et de
créer sa compagnie qu'il nomme
curieusement Groupe Émile-Dubois en
hommage au Facteur Cheval (1836-1924)
! L'argument de Sunset Fratell relève du
tragique. Deux frères se rendent à
l'aéroport en scooter pour y accueillir
deux visiteuses africaines. La route
va se terminer au kilomètre 23, dans un
accident mortel. L'harmonie, l'entente,
la complicité, la communion sont
suggérée par des mouvements similaires
des deux danseurs, avec ce style
caractéristique fait de petits
mouvements saccadés, de vacillements, de
bras tendus, vers le vide vers le
manque, vers l'autre qui se dérobent. La
désorganisation maîtrisée des corps
renvoie à la désorganisation des liens
quand Eros, toujours lui, subvertit la
relation et fait ressurgir
l'irréductible, l'inaliénable
individualité. Plus que les performances
techniques Gallotta semble privilégier
la singularité du danseur dans une œuvre
exécutée à deux dans l'enfermement d'un
cercle d'ombres et de lumières dessiné
sur le sol. La lutte, l'affrontement, la
rivalité ne laissent que des vaincus que
la camarde enveloppe et engloutit dans
sa nuit en fond de scène.
"L'entrouvert" de Christine Bastin "
D chaussées" de Mourad Merzouki

Ces deux pièces mobilisent la totalité
de la troupe ou presque. Les effets
spectaculaires sont donc assurés pour le
plus grand bonheur de la salle. Et c'est
vrai qu'elles sont plaisantes à voir.
"L'entrouvert" est une dérive poétique
dans un monde primitif où la vie émerge
à grand peine dans des fluctuations semi
aquatiques, semi aériennes d'éléments à
la recherche de leur complémentarité, de
leur jonction. Elan vital vers la survie
qui ne sera réussie que pour un couple
dans une scène d'union superbement
rendue, les autres échouant. Déperdition
d'énergie, de désirs dans une lutte ou
ne survivent que les plus chanceux.
L'esthétique est belle mais on a le
temps de se le dire.

"D chaussées" a été créée par Mourad
Merzouki pour le junior ballet du
CNSMD (Conservatoire national supérieur
de musique et de danse.) Mourad Merzouki
est un chantre de l'éclectisme. Rien ne
l'intéresse davantage que la
confrontation de disciplines venues
d'horizons différents. Sa formation
l'atteste. il fréquente dés l'âge de
sept ans une école de cirque près de
Lyon, et parallèlement un cours de
karaté et un autre de boxe. A l'âge de
quinze ans il découvre le hip hop. Il a
trouvé sa vocation. Son point de vue
esthétique est traversé par cette
formation hétérogène et décalée. On ne
s'étonnera donc pas de retrouver une
touche de distanciation, d'humour pour
tout dire, dans son travail. Voilà ce
qu'il dit de "D chaussées" «
C'est un ballet sur le thème des pieds
nus », dit Mourad. « Nous, gens
du hip-hop, nous dansons toujours en
baskets. Ainsi chaussés, les élèves du
CNSMD s'avéraient maladroits. Je me suis
donc mis au travail nus pieds et j'ai
découvert cette partie du corps que je
n'avais jusqu'ici jamais utilisée. »
Beaucoup d'humour donc mais aussi de
prouesses techniques et une grande
inventivité comme ce découpage de la
scène en deux lieux de pratiques
étrangères qui finiront par se
rencontrer. Comme le dira une
spectatrice en sortant : "Ca fait du
bien de voir un spectacle de qualité,
drôle; bref qui ne soit pas pleurnichard".
Une vie, Frida Kalho
de Alfred Alerte
Un
minable spectacle de fin de
kermesse dominicale et paroissiale.
Alfred Alerte, enfant du pays, a tenté
de relever le défi qui consiste à
représenter la vie de Frida Kalho,
brisée physiquement dans un accident de tramway. Elle
restera handicapée et se consacrera à la
peinture. Tout a mal commencé. on voit
d'abord déambuler le long du rideau de
fond de scène Alfred Alerte en personne,
une fois, deux fois, trois fois, et même
une quatrième fois. il marche sans
esquisser le moindre pas de danse. on
s'apercevra plus tard qu'il ne fallait
pas le regretter. Aucune justification à
cette longue tribulation de droite à
gauche et de gauche à droite. Arrive
Lucie Anceau, en Frida Kalho en bonne
santé et en robe de mariée. Peut-être
va-t-elle danser se dit-on? Et bien non
ce sera pour plus tard, croit-on encore
naïvement. Arrive l'accident dans un
bruit de verre pilé, de tôles froissées,
tout à fait improbables, mais se dit-on
bonne pâte c'est symbolique, c'est dû
aux contingences de la re-présentation
d'un évènement forcément hors champ, et
là Frida esquisse, esquisse est le
mot juste car cela n'ira jamais plus
loin, quelques pas et s'effondre
longtemps après la tragédie.
Survient
alors Alfred Alerte en Diego Rivera le
mari de Frida, il tente de relever le
corps désarticulé de Frida. Cruauté de
la mémoire : tout d'un coup reviennent à
l'esprit les performances des jeunes
danseurs du CNSMD et celles de la troupe
de David Milome qui en matière de
désarticulation en savent un bout. Le
pire est à venir quand Alerte et
Anceau entament "La cumparsita" un
tango argentin d' Astor Piazzola.
Rappelons tout de même que Frida était
mexicaine. Bon ce n'est qu'un détail,
après tout peut-être aimait-elle le
tango? Alfred Alerte raide comme
un piquet, aussi souple qu'un verre de
lampe exécute, on peut l'écrire, un
simulacre de danse sans aucune
sensualité, sans conviction, avec une
Frida estropiée, forcément estropiée
qu'il finit par laisser tomber; avant de
poursuivre seul sur un air traditionnel
La Yumba, rythme originellement à
deux temps (Yum/Ba)qui servait à donner
la mesure. Ou peut-être était-ce
La Yumba qui était jouée en premier. On ne
sait plus car on s'est caché la tête
pour ne pas voir ça. On se disait que le
club de tango du quartier de Bellevue
avec ses amateurs et ses amoureux
de cette superbe danse danse
faisait mille fois mieux. Les danseurs,
c'est un abus de langage de les désigner
ainsi, auraient pu prendre quelques
cours de tango acrobatique, ne serait
-ce que pour éventuellement s'abstenir
de singer cet art après en avoir
découvert toutes les difficultés. Pour
les subtilités de cette compétence ce n'était pas
le lieu où les évoquer.
Frida finit par se mettre à la peinture
et on la voit ravagée par la
douleur faire semblant de réaliser un
tableau avec un pinceau de peintre du
bâtiment à la main. Arrivé à ce stade on
n'est plus à ce genre de détail. Arrive
alors le clou grandguignolesque de la
soirée. Clin d'œil aux fêtes des morts
mexicaines de novembre arrive alors
Alfred Alerte revêtu du collant
noir sur lequel est dessiné un
squelette. Pour qui n'aurait pas compris
il s'agit le la camarde, qui rôde autour
de Frida et qui finit par l'emporter.
Ouf!
Ce soir là le public a touché le
fond. La gageure bien sûr était de
représenter une handicapée motrice sur
un plateau de danse. Si Frida avait été
tétraplégique, Alerte la posait sur un
grabat et le tour était joué. On a
presque regretté qu'il n'en ait été pas
ainsi. Il faut quand même remarquer que
rien n'obligeait Alfred Alerte à
représenter la vie de Frida Kalho.
Personne ne lui a mis un révolver sur la
tempe. En choisissant de mettre en avant
la structure narrative du récit, au
risque de réduire la danse à une
illustration sans grâce, il a évacué
tout ce qu'il pouvait y avoir
d'allégorique dans cette vie de luttes
contre les injustices du destin,
injustices qu'elle a combattues aussi
sur le terrain social et politique en
étant militante communiste. Quid de
cette dimension dans l'enflure présentée
par Alfred Alerte?. Ce spectacle grossier,
prétentieux, boursoufflé et ennuyeux au
possible, dont on se demande comment il
a pu être subventionné, n'a pas fait
honneur à la Martinique.
Fenêtre sur mon bigidi
et moi de Lénablou
La
chorégraphe guadeloupéenne
Lénablou a inventé une technique
corporelle de danse à partir du Gwo' Ka
basée sur une déclinaison corporelle du
temps et du contretemps. Aux sept
rythmes du Gwo'Ka ( le Woulè, le
Padjembèl, le Kaladja, le Toumblak, le
Graj, le Léwòz etc.) doivent
correspondre sept types de danses. Au
trois façons traditionnelles de prendre
appui au sol avec les pieds, à plat,
demi-pointes et pointes elle ajoute et
développe l'appui sur les talons,
l'en-dehors et l'en-dedans du pied. Le
passage ente ces nouveaux types d'appui
se fait très rapidement de manière
saccadée. C'est la partie inférieure du
corps qui est la plus sollicitée, le
haut en position ouverte ou fermée est
mobilisé en contretemps, ce qu'on
appelle "le bigidi". Le danseur
mis en difficulté doit avoir recours à
l'improvisation à certains moments. Ce
style fait aujourd'hui école et des
danseurs venus d'horizons culturels
différents (Europe, Japon,
Etats-Unis...) s'approprient sans états
d'âme le Techni’ka en bons
"techniciens du corps" qu'ils sont.
Le travail présenté, dans le cadre de la
Biennale de Fort-de-France est une
création de 2008 et il était
interprété, comme à l'origine, par la
danseuse Stella Moutou. Il n'est pas sûr
que l'argument, rapports conflictuels et
néanmoins complémentaires entre
insularité et continentalité,
enfermement et ouverture du corps qu'il
soit individuel ou social, ait été restitué
avec une grande limpidité. Le côté
répétitif de la prestation transpire
dans le parcours d'un chemin de
lumière carré de couleur froide dessiné
sur le sol qui nous présente la danseuse
de dos de coté, de face et puis de
nouveau de coté. Même gestuelle
présentée sous différents angles de vue.
L'issue, si issue il y a sera
représentée au sol par un cercle de
lumière chaude au bord duquel elle
dansera longtemps avant que n'apparaisse
en clôture une porte de nouveau de
couleur froide vers un ailleurs en fond
de scène. Chaud, froid, chaud,
contretemps, temps, contretemps. Le
travail est intéressant en ce qu'il
permet de faire valoir un type de danse
original, ancré dans une culture autre
que la culture "occidentale" et qu'il
fait découvrir des techniques
corporelles qui bousculent notre façon
de voir. Mais il y avait quelques
longueurs.
En ouverture de la soirée "Yonndé" de la
même chorégraphe met en scène deux
danseurs dans une pièce brève ( 10 mn)
et qui déclinera les thèmes de l'Un et
du Deux. Quand le dualisme se décline en
bipolarité... Deux danseurs inégaux mais
plaisants à voir danser.
Conclusion subjective
Une biennale marquée du sceau de la
diversité tant sur le plan des cultures
que sur celui de la qualité. il y eut du
très bon et du très mauvais. Il y eut
aussi des longueurs, trois semaines
peut-être est-ce un peu long? Peut-être
faudrait ramener la durée à deux
semaines? Les livrets qui accompagnaient
les représentations ont semblé un peu
courts, peu explicatifs, peu
pédagogiques pour un public non initié
aux subtilités de la chorégraphie en
général. ils empruntaient trop
souvent au style elliptique voire
ésotérique quand ils ne versaient pas
dans la grandiloquence. Certaines
écoles, certains styles auraient pu
faire l'objet d'une présentation plus
détaillée.
Cela étant dit, il faut relever que
Manuel Césaire est en passe de réussir
sur le terrain de la danse ce qu'il
échoue à réaliser dans le domaine
du théâtre. Il était plaisant de voir
dans la salle des chorégraphes de
diverses compagnies assister au travail
de leurs confrères et consœurs. La ligne
programmatrice du CMAC-ATRIUM est, on le
sait, une ligne de confrontation entre
cultures, d'ici et d'ailleurs, dans un
perpétuel dialogue en dehors de tout
rapport de domination. C'est dans ces
allées-venues entre l'en-dedans et
l'en-dehors, dans un travail réciproque
d'acculturation. Milome, Lénablou,
Guannel, parmi d'autres, ont montré
qu'un travail d'appropriation et
d'invention, enraciné dans la culture
caribéenne était tout à fait possible.
Un peu comme la Biguine qui n'aurait
jamais été sans l'appropriation par les
musiciens martiniquais des instruments
venus d'Europe. C'est sans doute cette
écoute réciproque entre artistes
chorégraphiques venus d'horizons
différents qui nourrit une veine
créatrice pleine de promesse. Qu'il n'en
soit pas ainsi dans le domaine du
théâtre tient plus aux egos démesurés
que l'on y rencontre qu'à un manque de
volonté de la direction du CMAC-Atrium
ou des autres et trop rares instances de
programmation. Peut-être faudrait-il
imposer aux metteurs en scènes antillais
leur présence à toutes les soirées des
festivals auxquels ils postulent comme
condition sine qua non de leur
participation?
Roland Sabra, Fort-de-France le 27/04/10
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