Angelin Preljocaj a
ses obsessions, ses
fantômes, ses
attentes. Sa ligne
de conduite aussi,
qui lui intime de
chercher toujours
sans mettre deux
fois ses pas dans la
même empreinte. S'il
fallait dessiner sa
carrière, on
représenterait des
boucles qui toujours
tracent le même
parcours : passage
de l'abstraction au
narratif, lignes
d'abîmes, quête de
l'homme, «trait
d'union entre ciel
et terre», dit-il.
Cette intégrité est
le seul sacrifice
qu'il concède à la
beauté. Son monde
est âpre, entier,
brutalement honnête,
sa danse taillée à
la serpe, ancrée
dans les muscles et
la terre et
reflétant dans sa
part d'ombre, des
vertiges de
l'au-delà. On reçoit
ses chorégraphies
comme des coups de
poing.
Le succès
pourrait engendrer la facilité,
il s'en méfie. Compte- t-il Le
Parc créé il y a quinze ans et
considéré comme un de ses
meilleurs ballets ? «Je le juge
surtout comme une pièce sur
mesure pour l'Opéra. Avant de la
créer, je me suis longtemps
imprégné de cette compagnie
fondée par Louis XIV et capable
de danser aussi bien Le Lac des
cygnes que Forsythe. L'argument,
inspiré par La Princesse de
Clèves, me semblait se relier à
son histoire. En refusant
l'amour, la princesse aiguise la
passion et va à contre-courant.
L'air de rien, elle est, comme
le Ballet, d'une modernité
incroyable», dit-il.
La saison
prochaine, leSiddharta, qu'il
créera pour l'Opéra, le ramène
vers une autre question déjà
abordée dans Annonciation et MC
14-22, programmé fin avril au
Palais Garnier : «Comment donner
une substance spirituelle au
corps ? Cette quête qui traverse
toutes les religions et fonde
leurs rituels est aussi la
mienne.»
Dix ans d'absence
Quelle leçon
tire-t-il du succès de Blanche
Neige qui va tourner deux ans et
demi avec escale sur le bassin
de Neptune, à Versailles, cet
été, et reprise à Chaillot l'an
prochain ? «J'ai mis au service
de la narration toutes les
leçons expérimentées dans mes
ballets abstraits sur l'espace,
l'équilibre, l'énergie, le
poids, la forme. Je ne voudrais
surtout pas qu'on me catalogue
comme le contemporain qui fait
les contes de fées !»
Blanche Neige
le prive de sa compagnie ? Il en
profite pour revenir danser sur
scène, après dix ans d'absence,
avec un solo qu'il créera au
festival Montpellier Danse. Il y
dira Le Funambule de Jean Genêt
qu'il dansera également,
croisant deux écritures,
littéraire et chorégraphique :
«Au moment de ma formation à la
Schola Cantorum auprès de Karin
Waehner, élève de
l'expressionniste Mary Wigman,
juste avant que je parte à New
York travailler la post
modern'dance chez Cunningham, ce
texte a été pour moi ce que sont
les Lettres à un jeune poète
pour un apprenti écrivain. Je
viens de retomber dedans.»
La dernière
boucle de son parcours l'emmène
aujourd'hui plus loin encore.
Fin 2010, il créera une pièce
moitié pour ses danseurs, moitié
pour ceux du Bolchoï de Moscou.
«Une pièce sur l'Apocalypse avec
une création musicale du DJ
Laurent Garnier. Sa musique est
capable de rendre fou un millier
de personnes . Les Russes sont
dans l'urgence et affamés de
création. J'espère que leur
sentiment de l'Apocalypse
contaminera mes danseurs»,
dit-il. Tous travailleront
ensemble deux mois à Aix, deux
mois à Moscou. L'Apocalypse
hante la religion orthodoxe et
l'histoire récente de la Russie,
au moment du stalinisme puis de
l'effondrement de l'URSS.
Elle
travaille aussi Preljocaj,
aujourd'hui âgé de 52 ans, qui
effectuera avec cette création,
un retour dans les profondeurs
de lui-même. Sa mère était
enceinte de lui en 1956 lorsque
avec son époux, elle a quitté
l'Albanie à pied pour fuir le
régime d'Enver Hodja. Il confie
parfois que c'est alors, dans
cette marche vers la liberté,
quelques mois avant sa
naissance, que la danse a germé
en lui.
Palais Garnier, «Le Parc», du 6
au 19 mars, Mc 14-22 du 29 avril
au 17 mai. Loc. : 0892 89 90 90.