Le monologue dansé d'Angelin Preljocaj
Il n'est pas si seul, mais tout de même. Pour
son premier solo, à l'âge de 52 ans, le
danseur et chorégraphe Angelin Preljocaj
s'est appuyé sur une nouvelle partenaire, la
designeuse et scénographe Constance Guisset.
Elle lui a dressé un autel en papier blanc
dont les pages bruissent lorsqu'il s'assoit
dessus, et qu'il peut lacérer à coups de
couteau. Il y lit parfois son texte, Le
Funambule (1958), de Jean Genet,
déclaration d'amour à un fildefériste à
travers son art, qui donne son titre au
spectacle.Angelin Preljocaj n'est pas comédien, mais
tout de même. Sur le plateau très zen de
l'Opéra Comédie de Montpellier, lundi 22
juin, habillé d'abord d'un tee-shirt blanc
et d'un pantalon beige, il récite et danse
aussi en même temps les mots de Genet. Il a
appris le texte par coeur, réussit à en
restituer le sens sans emphase, dans un
tremblé léger qui résiste à l'habileté de la
comédie, et c'est bien ainsi.
Plus qu'un solo,
Le Funambule est
un monologue dansé dont la gravité tient
aussi à l'interprétation, encore démunie,
souvent douloureuse, de Preljocaj. Il ne
s'adresse pas frontalement au public, parle
plutôt de profil à un interlocuteur fictif
situé dans les coulisses. Préserver cette
tension nerveuse, qui fait parfois basculer
le texte du côté du mantra, est sans doute
le vrai défi de ce spectacle condamné à
tourner.
Il danse tout de même, évidemment !
Quinze ans que Preljocaj n'avait pas grimpé
sur scène et mis à l'épreuve ses lignes de
chance chorégraphiques. Arabesques avec la
nuque penchée, sauts groupés des deux
jambes, bras bien droits qui se brisent. La
sécheresse dynamique s'est émoussée, cédant
la place à une grâce lointaine, comme celle
de vieux vêtements cousus main qui lui vont
encore bien.
Il fonce, Preljocaj ! Il n'est pas
l'homme de quarante-deux ballets pour rien.
Il a des idées, s'offre quelques très beaux
effets mais toujours au plus près du poème.
Face à un Genet lyrique, il ose une certaine
banalité, la fatigue ordinaire d'un homme
qui s'assoit et reprend son souffle. Pour se
la jouer soudain en pirate accroché à l'un
des haubans soutenant le mât de son cirque
imaginaire.
Avec Genet en bouclier, Preljocaj dégage
la place d'un autoportrait façon mauvais
garçon des Balkans (il est d'origine
albanaise). Il rappelle aussi combien
l'écriture du texte et de la danse se
confondent dans une seule et même tâche.
Pendant que des pages monumentales de papier
blanc tombent des cintres, on se souvient de
cette formule de Preljocaj à propos de sa
mère Liza. "Je danse pour que Liza
lise."
Pour rester vivant dans ce métier, et pas
seulement efficace, il fallait à Preljocaj
se risquer sur le fil de funambule de Genet,
sa lecture de jeunesse. Se cogner aussi à un
autre savoir-faire que celui de la danse. En
avoir peur mais aimer cette trouille-là.
Parier sur la maladresse pour oser le
suspense. Preljocaj, la maigreur affamée,
s'est offert ce cadeau effrayant, jouissif.
Le chorégraphe, directeur du Ballet
Preljocaj d'Aix-en-Provence, a choisi le
festival Montpellier Danse pour sa
performance. Il a bien fait. Lundi, le
public de l'Opéra Comédie lui a d'abord
accordé un silence profond, à la mesure de
celui du plateau, zébré par des motifs
musicaux folkloriques et classiques. Enfin,
les applaudissements ont éclaté,
libérateurs.
"Le Funambule", de et par Angelin
Preljocaj. Au festival Montpellier
Danse, Opéra Comédie, Montpellier. Le 24
juin, à 22 heures. De 21 € à 30 €. Sur
Internet :
www.montpellierdanse.com.
Article paru dans l'édition du 25.06.09
Le Monde