"Pavlova 3'23'",
une chorégraphie de Mathilde
Monnier
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La
chorégraphe
et ses
danseurs
tentent de
représenter
un mouvement
qui meurt en
s’inspirant
de "la Mort
du cygne". |
S’il est quelque
chose dont on ne pourra jamais
accuser la chorégraphe Mathilde
Monnier (Centre chorégraphique
national de
Montpellier-Languedoc-Roussillon),
c’est bien de s’enfoncer dans le
conformisme bourgeois et de se
laisser aller à la facilité avec des
ouvrages complaisants et racoleurs.
Une profonde honnêteté
intellectuelle sans doute, une
curiosité, une inquiétude
permanentes, un besoin de
prospecter, d’aller de l’avant,
l’animent quoi qu’elle fasse, même
dans ses réalisations les plus
hasardeuses comme celles menées avec
le philosophe Jean-Luc Nancy ou
l’écrivain Christine Angot qui
débouchèrent sur d’indicibles
errements.
Toujours soucieuse donc de se
remettre en question et d’éviter les
sentiers battus, ce qui est tout à
son honneur, Mathilde Monnier
explore, cherche et associe ici ses
interprètes à sa quête. Mais elle
cherche plutôt du côté des idées,
des « concepts », dont on est
aujourd’hui si friand. C’est ce que
l’on découvre dans « Pavlova 3’23 ‘’
» (Pavlova trois minutes vingt-trois
secondes) alors que le programme du
Théâtre de la Ville s’inquiète de
savoir « comment représenter un
mouvement qui meurt et envisager un
spectacle à partir de la
représentation de la mort dans
l’histoire de la danse ». A cela
Mathilde Monnier répond que
« dans le ballet romantique, la mort
est toujours traitée de façon
surnaturelle et que l’on représente
plutôt l’au-delà à travers des
figures récurrentes comme les
spectres et les revenants. Mais
(que) l’idée d’un mouvement qui
meurt n’est jamais traitée
frontalement ». C’est ce à quoi elle
s’essaye apparemment dans son
spectacle où sont lisibles les
propositions demandées aux danseurs,
lesquelles aspirent probablement à
représenter l’invisible prolongement
du mouvement qui s’éteint, une sorte
d’exaspération indicible du corps
après les ultimes convulsions d’une
danseuse (Anna Pavlova),
interprétant la mort d’un volatile
(le cygne de « la Mort du cygne »).
« la Mort du Cygne » en chinois
Que voit-on alors ? Des danseurs
(ils sont neuf), tout d’abord
alignés en fond de scène, puis se
répandant en désordre à plusieurs
reprises sur le plateau, à l’appel
répété d’une sonnerie lancinante.
Des danseurs qui s’écroulent au sol,
s’abîment dans les tremblements et
les convulsions, pour évoluer plus
tard dans des compositions à
plusieurs, parfois complexes, comme
exécutées au ralenti, non dépourvues
d’une évidente qualité de
mouvements, sans que celle-ci soit
toutefois renversante. Du groupe, au
début du spectacle, s’est détachée
une danseuse chinoise qui entreprend
de narrer ce que représente « la
Mort du cygne », cette chorégraphie
aussi brève qu’emblématique que
Michel Fokine composa en 1907 pour
la danseuse Anna Pavlova sur la
musique du « Cygne » de Saint-Saëns.
Bien entendu, cette danseuse a été
choisie parce qu’elle est chinoise.
Bien entendu, c’est en chinois
qu’elle s’exprime. Et bien entendu,
on ne comprend pas un traître mot de
ce qu’elle dit, sinon pour accrocher
au passage les noms de Fokine et de
Pavlova, avant de la voir esquisser
vaguement certaines figures qui ont
rendu cette dernière immortelle dans
son rôle de cygne mourant.
L’interrogation du naïf
Il eut été impensable par exemple de
faire dire ce passage en français.
C’eût été du dernier commun. Et cela
aurait d’ailleurs donné au verbe une
place qu’on n’a voulu lui accorder
qu’à la condition qu’il soit
incompréhensible et cède la primauté
au mouvement. Un naïf, un sot (il en
existe encore après trente ans
d’épanouissement de la danse
contemporaine française) se dira
fort ingénument : « Mais pourquoi
faire parler quelqu’un dans une
langue incompréhensible pour la
plupart des spectateurs et sans
doute ici, au Théâtre de la Ville, à
Paris, pour 99% d’entre eux ? » On
ne condescendra pas à répondre à une
question aussi plate et candide,
sinon pour signifier à l’ ingénu que
s’il s’était trouvé un Lapon parmi
les danseurs, un Papou de la
Nouvelle Guinée, un aborigène de
Bornéo ou un Zoulou du Zoulouland,
ce sont eux assurément qui auraient
eu à s’exprimer dans leur propre
langue. C’est là le chic obligé
d’aujourd’hui. Et c’est l’un des
pièges trop évidents et récurrents
dans lesquels s’enferme une certaine
danse contemporaine qui considère du
dernier vulgaire de rendre lisible
et compréhensible un propos, quand
l’obscurité, l’hermétisme, ou
simplement l’absence (inavouée) de
sen, sont autrement plus seyants et
vous posent en cérébral aux yeux des
spectateurs. Tout le spectacle le
prouve. Car tout en le contemplant,
tout en luttant contre une
insidieuse, mais irrépressible
indolence suscitée par la monotonie
et l’apparente inconsistance de ce
qui se passe sur scène, on ne
comprend rien en effet à ce que
proposent la chorégraphe et ses
interprètes. Sans doute parce qu’ils
se complaisent dans un travail
honnête et respectable à leurs yeux.
Mais un travail bien falot, qui ne
dépasse pas le stade expérimental,
et débouche sur une production dont
il faut bien convenir qu’elle est
d’un ennui considérable et d’une
parfaite obscurité.
Raphaël de Gubernatis