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La danse hip-hop entre ring et scène

 

 

" Four Men ", chorégraphie de Régis Obadia, au sein du programme collectif " Eclats de danse ", qui ouvre le festival de Suresnes. BENOITE FANTON/CIT'ENSCÈNE
Le festival Suresnes Cités danse illustre les tensions fertiles entre création chorégraphique et compétitions festives, retour au fondement même du genre

 

Déjà quinze ans que le festival de danse hip-hop Suresnes Cités danse piloté par le Théâtre de Suresnes (Hauts-de-Seine) nous fait marcher sur la tête en janvier. Quinze ans que le tempo à l'arraché du hip-hop fouette les bonnes manières spectaculaires. Pour cette édition anniversaire, chargée en créations - rien de moins que six nouvelles pièces de tous formats dans la soirée du samedi 13 janvier -, un phénomène crève l'affiche : la présence pour son deuxième spectacle du jeune groupe lyonnais Pockemon Crew, star internationale de " battle ", compétition hip-hop de haut niveau où s'affrontent des danseurs de tous les pays.

Pockemon Crew est emblématique de cette nouvelle génération hip-hop, très offensive sur le plateau de Suresnes, dont la vie se construit entre les battles et la création chorégraphique destinée à la scène théâtrale. A main droite, la performance, le circuit underground ; à main gauche, l'écriture, l'institution.

" Contrairement à ce que l'on pense trop souvent, les deux ne sont pas contradictoires aujourd'hui, ce qui n'a pas toujours été le cas, commente Olivier Meyer, directeur de Suresnes Cités danse. Même s'ils sont situés apparemment aux antipodes, ils se nourrissent l'un de l'autre. A condition que les interprètes soient capables de passer du match de boxe qu'est le battle à cet espace de liberté qu'offre la scène, qu'ils aient quelque chose à dire, voilà tout. Une nuance néanmoins : le battle me semble confiné, alors que la création est ouverte et déstabilisante. "

Depuis le milieu des années 1990, les battles connaissent un renouveau dans le hip-hop français. Coeur battant du mouvement, ces championnats festifs où les danseurs s'affrontent en individuel ou en groupe devant un jury se multiplient aujourd'hui comme des petits pains, au risque d'y perdre une partie de leur sens et de leur impact.

" Il y a plus de hip-hopeurs dans les battles que sur les plateaux, c'est évident, commente Yacine Amblard de l'association Moov'n Aktion. Après avoir mis toutes leurs espérances dans la scène à la fin des années 1990, encouragés par les institutions, et réalisé que la place était limitée, les danseurs ont éprouvé le besoin de revenir aux battles, à une certaine forme de recherche, d'authenticité et de reconnaissance par leur milieu. "

 

LA PROUESSE ET LA VIRTUOSITÉ

 

Pour les danseurs de hip-hop, les enjeux sont différents. Dans les battles, ils retrouvent les motifs originels de la danse depuis sa naissance dans les années 1970 : le jeu en cercle et le défi. La prouesse et la virtuosité sont fondamentales et avec elles le développement permanent d'un nouveau vocabulaire qui va ensuite nourrir la création. La surenchère technique qu'implique le battle pour être au niveau de tous les concurrents qui débarquent dope le hip-hop.

Jamais on n'a vu autant d'invention gestuelle, d'enchaînements de pas invraisemblables sur les plateaux depuis trois ans. " A chaque compétition, on va au-delà de ses limites grâce à une montée d'adrénaline qu'on ne trouve nulle part ailleurs, confie Salah Benlemqawanssa, programmé à Suresnes Cités danse. On a le sentiment permanent de jouer sa vie. Sur scène, le défi est différent : il faut montrer qui l'on est et argumenter avec ses émotions. "

Encore faut-il en trouver les moyens spectaculaires. Le passage entre le battle et le théâtre ne s'opère pas facilement. Aussi doués que soient certains hip-hopeurs, la création artistique possède d'autres règles du jeu que le sport et l'acrobatie. Le chorégraphe hip-hop Anthony Egea, installé à Bordeaux, a ouvert depuis quatre ans un centre de formation pour les danseurs désireux de parfaire une formation polyvalente. Olivier Meyer à Suresnes va inaugurer en 2008 le Cités danse connexions, centre de production hip-hop. " Il faut les accompagner vraiment, les soutenir dans leur démarche personnelle pour que le hip-hop puisse aller loin tant du point de vue artistique qu'économique ", insiste Olivier Meyer.

Un point noir surgit : l'apparition de battles vite montés pour attirer le public sans investir de façon lourde dans l'événement. " Il y a même des théâtres qui choisissent cette voie plutôt que de continuer à faire leur boulot de soutien à la création et aux artistes. C'est scandaleux, affirme Yacine Amblard. C'est tellement plus facile de monter un pseudo battle en distribuant des primes aux danseurs plutôt que d'aider à leur professionnalisation ! "

 

DANS LE CIRCUIT DU TRAVAIL

 

C'est à travers les spectacles que les hip-hopeurs peuvent vivre de leur art. Payés en prime lors des battles, ils restent dans une économie parallèle et fragile. Le passage dans des compagnies professionnelles implique en revanche des rentrées financières relativement stables, l'inscription dans le circuit du travail et de l'intermittence. Alimentaires pour certains, les collaborations avec des chorégraphes n'en demeurent pas moins la meilleure façon de vivre de son métier.

La création spectaculaire, avenir du hip-hopeur ? " A tout point de vue, ce sont les théâtres qui peuvent nous permettre d'exister dans le temps, confie Riyad Fghani, de Pockemon Crew. Le battle exige des corps très jeunes. On a beau avoir décroché tous les titres, être champion du monde, avec l'âge, on risque de se prendre le mur. La scène permet d'évoluer et d'accéder à la reconnaissance d'un autre public que celui du hip-hop. "

Rosita Boisseau

© Le Monde 14/01/07