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Avec le temps, William Forsythe privilégie formes expérimentales et radicalité

" Heterotopia ", de William Forsythe. DOMINIK MENTZOZ
Le chorégraphe et sa compagnie présentent, au festival Montpellier Danse, " Heterotopia ", une pièce créée en 2006

 

 

 

L e chorégraphe William Forsythe est saturé. A la limite de craquer, selon certains de ses collaborateurs. Trop de tournées à droite, à gauche, de trains, d'avions, de projets qui s'enchaînent au pied levé. Trop. Entre Francfort (Allemagne), où l'Américain est installé depuis 1984, Dresde (Allemagne) et Zurich (Suisse), les trois villes qui le soutiennent et le produisent, il multiplie les spectacles.

De passage au Théâtre de Chaillot, à Paris, du 19 au 21 juin avec Decreation, solide cauchemar autour d'une scène de ménage, il s'affiche dans la foulée au festival Montpellier Danse, où il présente Heterotopia, pièce conçue à l'origine pour un public de quatre-vingts personnes qu'il met en scène pour deux cents spectateurs entourant l'action. " Ça ne va pas, j'ai accepté la chose, mais ce n'est pas juste par rapport à la proposition ", ronchonne-t-il, assis dans un studio du Théâtre de Chaillot.

Rien ne va droit mercredi 18 juin. On était prévenue : Forsythe n'était pas à prendre avec des pincettes. Un conseil glissé en douce : faire efficace et ne pas parler du passé.

Le chorégraphe arrive très en retard au rendez-vous : il a été contrôlé dans le métro sans photographie sur son " pass ". Il avale des médicaments homéopathiques, car il a la crève. Rarement le chorégraphe américain, directeur du Ballett Frankfurt de 1984 à 2004, n'est apparu aussi peu disponible. Si son humour à l'américaine persiste encore, il dérape vers une ironie détachée.

A 59 ans, l'une des figures les plus passionnantes de la scène chorégraphique depuis près de vingt-cinq ans s'est assombrie. Sa performance en solo Retranslation of Francis Bacon (2006), au Musée du Louvre, pliait et repliait un corps blessé, défait, captant cet arrachement à soi du peintre britannique. Un an auparavant, la performance multimédia You Made Me a Monster évoquait la mort de sa femme, victime d'un cancer, surexposant la souffrance et l'incompréhension de cette souffrance dans une gestuelle convulsive.

Après des années de danse savante (sur pointes le plus souvent pour les filles), dont la verticalité affolante traduisait la jouissance et l'appétit, ce rénovateur des codes classiques a glissé vers une autre virtuosité, certes déjà présente dans sa gestuelle, celle de la dislocation. L'élan féroce est toujours là, mais les interprètes se tordent en tous sens, explosent et grimacent sous une pression rageuse très différente du plaisir de danser, aussi extrême soit-il.

L'explication du maître : son corps d'homme vieillissant et souffrant, comme celui de n'importe quel danseur ayant quarante ans de pratique dans les jambes, mais aussi l'évolution physique de ses interprètes. " La plupart ne sont plus tout jeunes, ils ont autour de 40 ans, précise-t-il. Ils possèdent des techniques variées, et ont leur propre opinion sur le corps et ses limites. "

Faut-il voir aussi dans le changement de statut du chorégraphe en 2004 - il quitte ses fonctions au Ballett Frankfurt après un conflit avec la mairie de la ville pour fonder une compagnie de dix-huit danseurs et non plus quarante-deux - le déclic qui fait définitivement basculer la machine ? Son programme d'action avec la Forsythe Company privilégie les formes expérimentales, les installations proches des arts plastiques, des scènes autres que celles des théâtres comme des friches industrielles.

C'est dans un ancien hangar à bateaux à Zurich que Forsythe a créé en 2006 Heterotopia, programmé à Montpellier Danse. " Le dispositif occupe tout le plateau du Corum, où le public montera pour la première fois, commente Jean-Paul Montanari, directeur du festival. Forsythe est parti de formes classiques pour atteindre une radicalité de plus en plus grande. Généralement, c'est le contraire qui se passe. Avec le temps, les artistes se banalisent. "

Le passé, donc ? Forsythe semble bien en avoir fait table rase. Certaines des soixante pièces du Ballett Frankfurt, toutes aussi vertigineuses les unes que les autres, s'affichent désormais au répertoire des compagnies internationales comme le New York City Ballet, le Ballet de l'Opéra de Paris, le " Covent Garden ". La Forsythe Company n'interprète que les spectacles récents.

" Bienvenue à ce que vous croyez voir ", claironnait Forsythe dans les années 1990. Il pourrait aujourd'hui s'inventer un autre refrain : " Bienvenue à ce que vous ne pouvez pas voir. " Qu'il dresse des panneaux mobiles devant l'action ou projette des images filmées de scènes dissimulées, il fait basculer la représentation dans la course d'obstacles où le spectateur n'a pas assez d'yeux ni d'oreilles pour tout capter. Un trafic d'émotions proche de la façon dont le chorégraphe décrit Francis Bacon dans ses oeuvres : " Un homme en train de vivre plusieurs événements en même temps. Un corps torturé. "

 

Rosita Boisseau

Heterotopia,

de William Forsythe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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