MOUVEMENTS DE HANCHES
Qu'apportent donc d'inédit ces
artistes ? D'abord, une écriture de
la danse épurée, presque minimaliste
en ce qui concerne Galvan et Marin,
sans pour autant tomber dans la
posture. Lorsqu'on découvre Andrés
Marin dans son solo Mas alla del
tiempo, en 2004, au Théâtre de
la Ville, à Paris, sa silhouette
arquée à craquer s'inscrivait comme
un hiéroglyphe dans l'espace. "Je
ne cherche plus à produire d'effets,
résume Marin. J'ai réalisé que
plus je tapais des pieds, plus les
gens m'applaudissaient. J'ai
choisi de travailler à l'opposé.
C'est en faisant le moins, qu'on
obtient le plus."
Loin d'une danse connue pour son
débordement, son expressivité, voire
son hystérie, le flamenco nouveau
décape le geste jusqu'à
l'abstraction. La retenue n'empêche
pas la sensualité. Ventre en avant
et bassin mobile, Israel Galvan a
donné des rondeurs au flamenco dans
son solo La edad de oro, qui
a fait le tour du monde depuis 2005.
Ces mouvements de hanches, très
nouveaux dans la danse masculine,
sont, raconte Galvan, "hérités"
de sa mère, la danseuse Eugenia de
Los Reyes. Ils font partie des
"libertés" que prend Galvan
vis-à-vis de l'orthodoxie. "Mon
style est la synthèse de nombreuses
disciplines, comme par exemple le
butô japonais", affirme-t-il.
La lente maturation de ce
flamenco contemporain - le mouvement
a commencé il y a une dizaine
d'années avec des personnalités
comme Belen Maya - crée une rupture
dans la production classique. "Après la figure majeure d'Antonio
Gades (1936-2004), le
flamenco a connu depuis les années
1980 une période dominée par la
théâtralité et la narration jusqu'à
la caricature parfois, précise
Jean-François Carcelen, professeur
de littérature espagnole à
l'université Paul-Valéry, à
Montpellier, et spécialiste de
flamenco. Galvan et Marin, de
même que Ruiz, ne reproduisent pas
la tradition mais sont dans le
bouillonnement, la réflexion, en
train de défricher leur route. Et
ils prennent des risques, quitte
parfois à le payer."
Les thèmes des spectacles de ces
chorégraphes ne sont pas anodins.
Dans El final de este estado de
cosas, Redux, Israel Galvan se
lance à l'attaque d'un très gros
morceau. Il tente une lecture de
l'Apocalypse nourrie, entre autres,
par la guerre au Liban et la
violence actuelle. "La mort est
le thème commun à tous mes
spectacles, glisse Galvan. Quant à la Bible et à l'Apocalypse
de Jean, c'était une des lectures de
cette famille de danseurs basés à
Séville."
FIGURES SUSPENDUES
Séville, avec Jerez et Cadix,
sont les capitales du flamenco. Ce
sont les cloches de sa ville qui ont
donné l'élan à Andrès Marin pour
El cielo de tu boca. Il
a demandé au carrillonneur et
compositeur contemporain Llorenc
Barber de l'accompagner sur scène
pour jouer d'une collection de
grosses et petites cloches. Innover
d'accord, mais sans rejeter la
tradition pour autant. Pas question
de se dresser "contre", mais de
s'appuyer dessus - en particulier
sur le chant et la musique. "Je
respecte les origines du flamenco,
mais je les travaille à ma façon et
avec mes émotions d'aujourd'hui",
commente Mercedes Ruiz. Parmi ses
modèles, elle cite la star Carmen
Amaya (1913-1963).
Le public a mis du temps à
apprécier ces nouvelles écritures,
ces figures suspendues, considérant
les danseurs comme des "extraterrestres",
selon la
formule de Marin. Lors de son
premier passage en France, on se
souvient de la perplexité des
spectateurs devant ce flamenco
sombre, réduit à son strict minimum.
Israel Galvan confiait il y a un
an que ses parents sortaient
attristés de ses spectacles. "Les
voisins leur présentaient même leurs
condoléances", ajoutait-il. Mais
les temps ont changé. Galvan connaît
aujourd'hui un succès immense.
Signe imparable de cette bascule
esthétique : le cinéaste Carlos
Saura, vingt-neuf ans après avoir
filmé Noces de sang, de
Gades, prépare un documentaire sur
la nouvelle scène flamenca.