La sueur jette des arabesques
dans la lumière crue des
projecteurs flambant neufs. Dans
une Afrique de l'Ouest où la
danse traditionnelle reste
partout présente, la
chorégraphie contemporaine
s'offre une salle unique en son
genre au Burkina Faso. Pour
l'inaugurer, la compagnie Salia
nï Seydou se mesure avec
l'ensemble instrumental Ars Nova
: deux expressions d'aujourd'hui
qui se défient, qui se frottent.
Les musiciens prennent
visiblement beaucoup de plaisir
à coloniser la scène, les
danseurs restent tendus à
l'extrême. Ce soir de décembre,
à l'occasion de cette sixième
édition du festival Dialogues de
corps de Ouagadougou, Salia
Sanou et Seydou Boro présentent
Un pas de côté, la
première pièce donnée sur ce
plateau du Centre de
développement chorégraphique La
Termitière.
Voilà huit ans que
l'inséparable tandem de
chorégraphes s'efforce d'obtenir
ce lieu à fois salle de
spectacles équipée au standard
occidental, studio de création,
de formation et résidence pour
des artistes internationaux. Ils
en sont les directeurs, la
France en a financé la
construction (650 000 euros).
Quant au gouvernement du Burkina
Faso, il a donné ce qu'on
attendait de lui : son
autorisation et l'engagement de
régler les notes d'électricité
et d'eau.
Lors de l'inauguration, le 16
décembre, l'ambassadeur de
France souligne qu'il s'agit là
d'un signe tangible de confiance
accordée à des artistes
professionnels. La Termitière
n'est, en effet, pas confiée à
des fonctionnaires mais à une
association chapeautée par un
conseil d'administration. Voilà
un montage novateur, carrément
audacieux même pour le
continent.
L'itinéraire de Salia Sanou
et Seydou Boro a quelque chose
d'exemplaire. Repérés ensemble
en 1992 par Mathilde Monnier,
qui les invite à rejoindre sa
compagnie, puis lauréats de
concours pour leurs propres
créations, ils sont actuellement
artistes associés à La
Passerelle, la scène nationale
de Saint-Brieuc (Côtes-d'Armor),
encore une fois, c'est une
première. Comme avant eux la
pionnière Germaine Acogny avec
son Ecole des Sables au Sénégal,
comme Kettly Noël au Mali, qui
puise dans ses cachets de
l'étranger pour faire vivre sa
structure de formation,
L'Espace, ouverte aux enfants
des rues, Salia Sanou et Seydou
Boro se démènent sans compter
depuis des années pour
l'épanouissement de la danse
contemporaine sur leur terre
d'origine.
Chaque fois qu'ils s'y
produisent, ils dispensent des
cours gratuitement. Au Burkina
Faso, leur activisme a généré
les rencontres Dialogues de
corps, soutenu par
Culturesfrance, une structure
interministérielle qui agit en
faveur du développement et de la
professionnalisation de la
culture en Afrique.
" Les gens ne comprenaient
pas pourquoi nous avions besoin
d'un parquet, d'une hauteur sous
plafond, qu'une salle dont on
pousse les tables ne suffirait
pas ", sourit Salia, le
diplomate du tandem.
L'obstination a payé, mais pas
au point de les autoriser à
prendre la parole pendant la
cérémonie officielle. Le
protocole est implacable. Alors
ils dansent. Avec leurs nombreux
stagiaires venus de France, de
Belgique, d'Italie, du Kenya, du
Bénin du Mali, Salia et Seydou
s'emparent de tout l'espace,
vaste, jusqu'au sommet du mur
d'enceinte. Le martèlement des
pas des danseurs traditionnels
et des percussionnistes se mêle
à leurs improvisations. Le
public du quartier populaire
environnant n'en perd pas une
miette, pas plus que la
vingtaine de programmateurs,
directeurs de scènes nationales
et chorégraphiques débarqués de
France. La nouvelle danse
africaine captive la culture
européenne. Et commence juste à
s'attirer un début de
reconnaissance sur place.
" Il est vrai qu'artiste
n'est pas considéré comme un
métier dans notre Constitution,
mais comme appartenant au
secteur informel non porteur ",
admet la ministre de la
culture et du tourisme, Aline
Koala. Elle ne connaît pas
exactement le montant de son
budget, mais elle le situe au
douzième rang des trente
ministères du gouvernement
burkinabé. Cette femme du sérail
- elle a notamment dirigé la
télévision locale - se dit
convaincue que " la culture
est la carte d'identité du
Bukina Faso ".
L'essor de la danse, allié
notamment au Fespaco, le
principal festival de cinéma de
l'Afrique de l'Ouest, confère à
ce pays dirigé par le même homme
depuis 1987, le capitaine Blaise
Compaoré, une image de dynamisme
et de stabilité du meilleur aloi
auprès des bailleurs de fonds
internationaux, estime-t-elle.
Prévues du 9 au 22 décembre,
les Rencontres chorégraphiques
ont néanmoins été interrompues
le 19, car des accrochages entre
militaires et policiers ont
causé cinq morts et plusieurs
blessés à Ouagadougou.
Martine Valo