Le rire envahit la danse
contemporaine. Quelle bonne
blague ! Comment cet art réputé
pointu, voire élitiste, peut-il
s'acoquiner avec le comique,
toujours plus proche des bas
étages que des hautes sphères ?
Et si les chorégraphes décident
de se marrer, de qui ou de quoi
peuvent-ils bien rigoler ?
Jusque-là isolés, les spectacles
de danse contemporaine tendance
" drôle " ou rêvant de l'être se
multiplient jusqu'à devenir une
tendance forte de la production.
Alors qu'il y a vingt-cinq ans
les rares chorégraphes
humoristes comme Dominique
Boivin se trouvaient rejetés par
un milieu qui s'échinait à se
faire reconnaître comme un art
sérieux, le mouvement s'inverse
aujourd'hui.
Depuis cinq ans, le rayon
humour grossit en même temps que
la société érige le " fun " en
valeur absolue. Saisissant la
balle au bond, le festival Les
Hivernales d'Avignon mise sur
cette nouvelle vague pour sa 29e
édition dûment baptisée " Et
vous trouvez ça drôle ? ". Au
programme, dix-huit compagnies
et toutes les nuances de comique
que l'on imagine. " La belle
danse, ça devient rasoir et tout
le monde en a assez, assène
Amélie Grand, patronne du
festival depuis sa création.
Comme le nombre de propositions
plutôt rigolotes augmente, on
préfère opter pour cette
légèreté qui se saisit par
ailleurs de sujets pas si
marrants que ça. Une chose est
sûre : si on rit jaune, on rit
tout de même. Le public en a
assez des spectacles qui
prennent la tête. En Avignon,
les gens m'arrêtent dans la rue
pour me dire : "Chouette, cette
année, on va se marrer aux
Hivernales." On n'a jamais aussi
vite vendu les billets depuis
des années. "
De quoi rit-on donc ? Parmi
les motifs comiques repérés,
l'autodérision se taille une
bonne place. Sous la patte de
chorégraphes hors normes qui se
moquent d'eux-mêmes, elle
déglingue les repères
confortables. Dans la lignée de
Dominique Boivin, Christine
Corday et Thomas Lebrun
déclenchent le rire par leur
seule apparition sur un plateau.
UN PUBLIC GÊNÉ ET ÉPATÉ
L'une a une " gueule de prolo
", une silhouette de guingois
pour une danse foldingue qui
part dans tous les sens. L'autre
a bâti sa vie sur son corps "
enveloppé ", loin, très loin de
la minceur musclée du danseur.
" Je fais rire avec des trucs
pas marrants au fond, comme ma
rondeur, mes bourrelets que je
fais trembloter en public,
analyse Thomas Lebrun dont les
travaux inconfortables ont le
vent en poupe. Le fait d'être
un danseur bedonnant n'est pas
facile. Il a fallu faire passer
mon apparence et cette image a
priori négative par le rire et
l'outrance. C'est une forme
d'autodéfense qui vous évite
d'en prendre plein la tête. "
Et met aussi dans votre camp un
public gêné et épaté en
revendiquant une certaine forme
de liberté.
D'amuseur public à grande
gueule, le pas est vite franchi.
Le créneau " démystification "
connaît un boom incroyable.
Raconter les galères d'une
carrière, dénoncer les abus de
pouvoir du système, la dictature
des chorégraphes et des
programmateurs, dégonfler les
discours emphatiques sur le
geste, font le lit des
spectacles qui cartonnent
actuellement. Ils sont signés
Caterina Sagna, impeccable dans
le rôle de celle qui bazarde
tous les secrets de la famille
danse, Maria Clara Villa-Lobos,
Frédéric Werlé et Bruno Sajoux
ou encore Thierry Baë. " On a
beaucoup bourlingué et on n'est
plus dupe de grand-chose,
confie Frédéric Werlé, longtemps
interprète avant de passer à
l'acte en son nom. On ne veut
pas se prendre au sérieux, on a
aussi envie de légèreté et que
le public soit content. "
Cette critique souvent acerbe de
la danse, jugée impossible,
voire taboue il y a quelques
années, dissimule un
désenchantement, une certaine
impuissance aussi, au diapason
d'un monde déboussolé. " Quoi
inventer après les années 1980 ?,
se questionne Maria-Clara
Villa-Lobos, dont les spectacles
s'attaquent avec une féroce
jubilation à la culture de
masse. On arrive après les
grands noms qui ont bâti la
danse contemporaine. Alors, que
faire ? On compose, on recycle,
mais on ne crée plus rien de
neuf. On en rit tout en essayant
d'inventer des formes un peu
nouvelles. "
Plus proches souvent du
théâtre, ces spectacles
réservent aussi des trouvailles
physiques saisissantes. En
choisissant de poser au coeur de
leur propos le rire en soi,
Maguy Marin, dans Ah ! Ah !,
conçu autour de blagues de
comptoir, et Maria La Ribot,
dans Laughing Hole,
programmé au festival Les
Antipodes de Brest, envoient
valdinguer le corps hors de ses
gonds. " Je cherche la
violence du rire, commente
La Ribot, dont le spectacle dure
huit heures. Le rire de
Laughing Hole est celui de
l'excès. Baudelaire dit que le
rire peut être satanique. Cette
vision m'intéresse. Le rire
court répond à une blague. Un
peu plus long, il commence à
être lié à la nervosité. Après,
il peut être idiot, lourd,
insupportable, stupide... après,
violent, satanique, plein de
rage. Il y a un sous-titre à
Laughing Hole : "Une punition
satanique - mon chef est fou et
je dois travailler en riant." "
Rosita Boisseau
Les Hivernales.
Avignon (Vaucluse). Avec
Dominique Boivin, Thomas Lebrun,
Frédéric Werlé et Bruno Sajoux,
Maria Clara Villa-Lobos, Maguy
Marin, Du 23 février au 3 mars.
Tél. : 04-32-76-20-13. Entre 5 ¤
et 40 ¤.
Les Antipodes, le Quartz,
Brest (Finistère). Du 28 février
au 11 mars. Tél. :
02-98-33-95-00. De 5 ¤ à 24 ¤.