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Le fantasme du rock'n'roll séduit la danse contemporaine

" 8 MN ", de Mathilde Monnier. MARC COUDRAIS

Plusieurs chorégraphes transmettent leur fascination pour ce genre dans leurs spectacles

 

Un pied de micro autour duquel entortiller ses hanches, un guitariste accroché à ses cordes comme s'il allait se noyer, un batteur échevelé en train de rouler sa caisse... Les icônes du rock s'incrustent dans les spectacles de danse contemporaine. Ces signes éclatants, parfois un peu désincarnés quand ils ne se réduisent pas à une série de vignettes ou de poses avantageuses, pointent le lot de fantasmes que le rock soulève chez les chorégraphes depuis quelques années.

Cette tendance lourde émerge ce mois-ci au Centre national de la danse à Pantin, aux Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis, et fait l'objet d'un nouveau festival tout simplement baptisé " We Want rock'n'roll ". Pilotée par l'association parisienne lelabo, en collaboration avec Le Nouveau Casino et agnès b. activités, cette première édition, qui entend bien ne pas en rester là, parie sur cet art populaire qui prend aux tripes.

Opérant un savant mélange entre performeurs, musiciens, écrivains et chorégraphes, We Want rock'n'roll joue sur une notion très extensible du rock. " Ma définition du rock réside dans le talent qu'a un artiste d'aller au-delà de ses limites et de ce qu'on attend de lui, énonce Françoise Lebeau, directrice artistique de lelabo. Mais, ce qui m'importe peut-être le plus actuellement, c'est la façon dont le rock rassemble son public. Il s'adresse intimement à chacun tout en créant une communauté de gens lors d'un concert. C'est ce que le théâtre et la danse cherchent à trouver - sans y réussir - depuis quelque temps. "

Au carrefour de l'intime et du public, le rock, dans ses excès, sa liberté, a de quoi séduire une danse contemporaine qui rêve de lâcher la bête et de s'éclater aux accents d'un bon refrain binaire. " Je crois que nombre de mes collègues ont longtemps été un peu coincés et n'osaient pas revendiquer une chose aussi primale, aussi jouissive que le rock, glisse le chorégraphe Mark Tompkins, aujourd'hui chanteur du groupe Les Standards et fan de Patti Smith et de PJ Harvey. Mais il ne suffit pas de vomir au micro pour être rock. Il faut modeler sa rage, lui donner des couleurs bien à elle. Le rock, c'est une blessure qu'il faut soigner - mais pas trop. "

A plus de cinquante ans, Mark Tompkins, qui rêvait d'être rock star dans sa jeunesse, entame donc une deuxième carrière. " Plus animale, plus nerveuse ", glisse-t-il en riant. Malaise existentiel et rébellion chevillés au corps, le rock plonge aux racines d'une émotion archaïque souvent absente des plateaux de danse. " Il ne faut pas oublier que le rock, c'est l'électricité, celle de la guitare, dont on amplifie le son comme on exagère les sentiments, commente Christian Rizzo, chanteur du groupe toulousain Thomas Façades lorsqu'il avait 16 ans. Ces sensations extrêmes que j'ai vécues, j'ai envie de les conserver dans mes spectacles. L'énergie d'un chanteur comme Kurt Cobain jusque dans sa mort, engendre une excitation et un désespoir mêlés très puissants. "

SOUVENIRS BRÛLANTS

 

Jouir et souffrir d'être en vie. Jouer avec le feu, passer les bornes, faire de sa vie une tragédie. Sur le versant sombre du rock, celui du dérapage, du passage à l'acte, la chorégraphe et metteuse en scène Fanny de Chaillé, déjà auteur d'un fantastique recyclage des tics et rythmes du théâtre de boulevard, se dresse telle une vigie bienveillante. Pour la danseuse Christine Bombal, elle a écrit une pièce intitulée Gonzo Conférence, en hommage au " journalisme gonzo ", inventé par l'écrivain américain Hunter S. Thompson (il se suicida avec son arme à feu en 2005), qui prônait des enquêtes subjectives à la première personne. Nourrie de ses souvenirs encore brûlants d'adolescente et de lectures comme celle du journaliste rock Lester Bangs (mort en 1982), Fanny de Chaillé prend position contre le penchant mortifère du rock. " J'ai choisi le théâtre car je ne voulais pas mourir pour un spectacle, fût-il de rock, précise-t-elle. Je n'avais pas envie d'entrer dans cette logique de l'authenticité, ou soi-disant telle, qui fait le lit du rocker et celle de sa fin. Je crois en la distance, celle du jeu. On veut nous laisser imaginer que le rocker est sincère, qu'il abuse de tout, et il le prouve. Regardez Bertrand Cantat par exemple. Il faut arrêter le massacre. " Faire semblant d'être authentique, sincère, blessé, ce simulacre est-il possible pour un rocker ? Fanny de Chaillé en fait le pari. A vérifier.

Rosita Boisseau

© Le Monde 26/04/07