Ils ont entre 18 et 35 ans,
promènent une allure de sylphide
ou de prince de conte de fées.
Ils vivent de leur passion, la
danse, depuis qu'ils ont rejoint
le corps de ballet le plus
prestigieux, celui de l'Opéra de
Paris. Avant les fêtes de Noël,
ils se plient à la discipline du
concours qui leur permettra de
grimper dans la hiérarchie de
cette troupe composée de
quadrilles, coryphées, sujets et
premiers danseurs. Le concours
date de 1860. Il impose aux
participants d'interpréter une
variation imposée et une libre,
choisie dans le répertoire de
l'institution. Devant un jury
présidé par Gérard Mortier,
administrateur général de
l'Opéra,19 candidats seront
promus sur 74 inscrits. C'est
dire si dans les coulisses
chacun s'active.
Gwenaëlle Vauthier, la première
à se produire à 9 h 30 sur la
grande scène du Palais Garnier,
s'est levée quatre heures et
demie plus tôt. Elle a filé à
l'Opéra, s'est maquillée pour la
scène, puis a suivi le cours de
danse qui se déroulait à 7 h 30.
Une bonne heure d'échauffement
avant de rejoindre les coulisses
et c'est l'attente. «J'ai fait
le vide et j'ai surtout pensé à
me faire plaisir. C'est
l'occasion de danser une
variation d'étoile sur la scène
de l'Opéra.» Beaucoup de
philosophie chez cette jeune
femme de 26 ans, entrée dans le
corps de ballet à 18 ans, et qui
a vu beaucoup de ses camarades
gravir les échelons. Cette année
encore, Gwenaëlle qui n'a pas
démérité, réussissant même une
interprétation très honnête de
la difficile variation imposée
tirée de La Fille mal gardée de
Frederick Ashton n'obtiendra pas
le titre de coryphée. Mais elle
peut se consoler en voyant sa
consœur Ghislaine Reichert
l'atteindre enfin, à 35 ans,
après avoir épaté le public et
le jury dans sa variation libre
de Giselle de Mats Ek. «Il ne
faut pas lâcher. J'en ai connu
des concours où je revenais
bredouille. J'ai été formée à
l'école de ballet de Claude Bessy,
école du courage et de la
ténacité. Et la maturité peut
être un atout. Jeune, on se met
une pression fatale. Il faut un
mental d'acier pour réussir.»
Mental que la jeune Amandine
Albisson semble posséder. Cette
ravissante liane brune de 18
ans, très affirmée dans Suite en
blanc de Serge Lifar, passait
son premier concours, la tête
froide et les jambes solides.
«Je n'ai pas eu de trac
particulier. J'ai pensé au
plaisir de danser.» Chapeau.
Mental bien trempé également
chez Laurène Levy. Cette
coryphée à la sveltesse de
tanagra a tapé dans l'œil de
Wayne McGregor, qui lui a confié
un rôle de soliste dans Genus.
Elle pouvait prétendre au titre
de sujet. On lui a préféré
d'autres danseuses. Déçue ? «Il
faut que j'apprenne à gérer la
pression. L'important, c'est de
danser, de faire de la scène.»
Aucune larme à l'œil, elle va de
l'avant, de ses longues jambes
de sauterelle. Mais Ghislaine
Reichert est d'un autre métal.
Il lui a fallu des années de
pratique pour accepter le
concours tel qu'il est, une
occasion de prouver ce qu'on
peut faire. «Aujourd'hui, quand
je me présente au concours, je
le fais avec l'idée de présenter
une variation que je désire
travailler. Toute l'année, je
participe à des spectacles sans
pouvoir danser la variation de
la soliste. Au concours, c'est
l'occasion. J'avais très envie
de ce Giselle de Mats Ek.»
L'essai est réussi.
L'étoffe d'un soliste
Tel est ce concours : un mélange
de surprises et de
concrétisation. Si, chez les
femmes, les nominations de
Muriel Zusperreguy et Ève
Grinsztajn au titre de premières
danseuses ont étonné, non parce
qu'elles ne le méritaient pas
mais parce que des noms de
favorites circulaient, comme
celui de Mathilde Froustey par
exemple, en revanche, chez les
hommes, celui qu'on attendait a
bien raflé la mise. Jeune espoir
de l'Opéra, Mathias Heymann,
récompensé cette année par le
prix de la danse de
l'Association pour le
rayonnement de l'Opéra de Paris
(Arop), a été distingué. Nommé
premier danseur à 20 ans, à
l'issue d'une belle variation
tirée d'Arepo de Maurice Béjart,
il a prouvé qu'il avait l'étoffe
d'un soliste plein d'aisance,
traversant le plateau toujours
agile et aérien. Cette belle
impression de facilité, le
summum du talent, on l'a
retrouvée chez Ève Grinsztajn,
qui a dominé le concours féminin
grâce à son interprétation tout
en délicatesse d'Other Dances de
Robbins. Mais le jury, où
Brigitte Lefèvre, directrice de
la danse, et Patrice Bart,
maître de ballet, ont de
l'autorité, ont voulu encourager
le travail, distinguant avec
justesse Muriel Zusperreguy.
Nommée première danseuse à 30
ans, sous le regard ému de sa
mère et les réactions pleines
d'allégresses de sa maman
d'adoption qui s'est occupée de
Muriel, petit rat à Paris, alors
que la famille vivait au Pays
basque , elle peut être
satisfaite. Elle a survolé les
difficultés techniques de La
Bayadère et exhibé une paire de
jambes de toute beauté dans
Carmen. «Ça vaut le coup de
garder le cap», glisse-t-elle.
Nous lui laissons le mot de la
fin qui résume bien le courage
de ces artistes acceptant les
revers, la tête tournée vers les
étoiles.
Le palmarès
À l'issue du concours annuel de
promotion du corps de ballet de
l'Opéra de Paris sont promus à
compter du 1er janvier 2008 les
artistes suivants.
Premières danseuses :
Ève Grinsztajn (variation d'Other
Dances de Robbins) et Muriel
Zusperreguy (variation de Carmen
de Roland Petit).
Premiers danseurs :
Mathias Heymann (variation d'Arepo
de Maurice Béjart) et Stéphane
Bullion (variation du Fantôme de
l'Opéra de Roland Petit).
Sujets (femmes) :
Ludmila Pagliero (variation du
Lac des cygnes de Noureev),
Christelle Granier (variation de
The Four Seasons de Robbins) et
Sabrina Mallem (variation de
L'Histoire de Manon de Kenneth
MacMillan).
Sujets (hommes) :
Vincent Chaillet (variation
d'Approximative Sonata de
William Forsythe) et Aurélien
Houette (variation de L'Histoire
de Manon de Kenneth MacMillan).
Coryphées (femmes) :
Caroline Robert (variation de
The Four Seasons de Robbins),
Eleonore Guérineau (variation
d'Études de Harald Lander) et
Fanny Gorse (variation de Suite
en blanc de Serge Lifar),
Juliane Mathis (variation de
Grand Pas classique de Victor
Gsovsky) et Ghyslaine Reichert
(variation de Giselle de Mats Ek).
Coryphées (hommes) :
Matthieu Botto (variation du Lac
des cygnes de Noureev), Grégory
Dominiak (variation de Vaslaw de
John Neumeier), Allister Madin
(variation d'Études de Harald
Lander), Cyril Mitilian
(variation du Lac des cygnes de
Noureev) et Fabien Révillion
(variation de La Sylphide de
Pierre Lacotte).