La
notation serait à la danse ce
qu'est le solfège à la musique :
un système de signes symboliques
qui traduisent les mouvements du
corps dans l'espace. Peut-on
imaginer de faire des études
musicales sans apprendre le
solfège ? En revanche, il est
admis que l'enseignement et la
transmission de la danse se
passent de partitions et
relèvent de la tradition orale.
Pour les militants de la
notation, cet état de choses
doit changer. Apprendre à écrire
la danse pour ensuite pouvoir la
lire et l'interpréter ressemble
à une urgence. Plus largement,
cet art de l'éphémère doit se
doter d'outils de mémoire qui
conservent et enrichissent son
histoire tout en dynamisant
l'héritage de l'interprète.
Au coeur de cette
problématique, le Centre
national de la danse (CND) à
Pantin (Seine-Saint-Denis) a
dressé une exposition, " Les
écritures du mouvement ", autour
des systèmes de notation apparus
depuis le XVe siècle.
Accompagnée d'une kyrielle de
rencontres, cette opération
balise un terrain quasi inconnu
du grand public, mais également
des danseurs qui appréhendent
avec circonspection la notation.
" Le patrimoine doit être
valorisé au même titre que la
création, longtemps privilégiée
par le ministère de la culture,
assène Claire Rousier,
directrice du département du
développement de la culture
chorégraphique du CND. La
création ne peut vivre qu'en
s'adossant au patrimoine,
autrement dit à toutes les
traces qui restent des oeuvres.
Les partitions permettent
d'éclairer les pièces et de se
forger une véritable culture
chorégraphique. D'où venons-nous
? Quel cheminement nous a menés
à tel type de danse ? Grâce aux
partitions, des réponses sont
apportées. "
Historiquement, la notation
apparaît déjà sous Louis XIV :
le roi, qui créa en 1661
l'Académie royale de danse,
chargea son maître de ballet
Pierre Beauchamps d'établir une
codification de la " belle
danse " de l'époque. Au
début du XVIIIe siècle,
Raoul-Auger Feuillet (v.
1660/1675 - v. 1730) prend le
relais et met au point un traité
qui marque officiellement la
naissance de l'écriture de la
danse.
Parmi la centaine de systèmes
de notation, celui de Rudolf
Laban, théoricien et chorégraphe
allemand (1879-1958) est le plus
connu et le plus utilisé à
l'international depuis son
apparition en 1928. Plus récent,
celui du Britannique Rudolf
Benesh (1916-1975) est né en
1955. Abstrait ou
pictographique, chacun traduit
des aspects du mouvement dans le
temps et l'espace - position des
parties du corps, rythmes... -
mais aussi des détails
articulaires, des subtilités
énergétiques.
Si les pays anglo-saxons ont
adopté la notation avec
facilité, grâce à la présence de
Laban à Londres à partir de 1937
et grâce à Benesh, la France
reste rétive à l'apprentissage
de ces écritures du mouvement.
"
Ce n'est pas à la mode et ne l'a
jamais été, constate
Jacqueline Challet-Haas,
notatrice Laban depuis le début
des années 1960 et toujours sous
l'emprise de ce qui fut pour
elle un coup de foudre. Les
chorégraphes et les danseurs ne
s'y intéressent pas. Les
pédagogues non plus, comme si ce
savoir-là pouvait remettre en
question le leur en développant
l'autonomie et le regard
personnel de l'élève. La
création d'un diplôme de
notation en Laban, au début des
années 1990 au Conservatoire
national de musique et de danse
de Paris, a permis de former
près de vingt-cinq notateurs.
Malheureusement, en l'absence de
débouchés, la plupart des
notateurs n'utilisent que
ponctuellement leur talent et ne
peuvent vivre de leur métier. "
Une seule compagnie, celle du
Centre chorégraphique national
d'Aix-en-Provence-Ballet
Preljocaj, s'offre les services
d'une notatrice. Depuis quinze
ans, la choréologue Dany Lévêque,
spécialiste en Benesh, consigne
les pièces d'Angelin Preljocaj
en direct pendant les
répétitions, participe à leur
remontage (plus d'une vingtaine
ont été transcrites par ses
soins et constituent le
répertoire Preljocaj), les
transmet à d'autres troupes. Un
poste à temps plein que la
compagnie soutient avec fermeté.
Parallèlement à la captation
vidéo des oeuvres et à leur
transmission directe, la
notation apporte, selon les
experts, une précision
d'écriture, de sensation
gestuelle, une sorte de vérité
analytique du mouvement.
"
Il s'agit d'une véritable
langue, comme le japonais, avec
son vocabulaire et sa grammaire,
explique Dany Lévêque, qui a
fait ses études à Londres en
1989-1990. Lorsque j'apprends
une pièce de Preljocaj à des
danseurs, je transmets vraiment
un style, avec ses attaques, ses
nuances, ses ruptures si
essentielles. Je crois que la
plupart des chorégraphes
réfractaires à la notation ont
peur de l'inconnu ou craignent
que leurs oeuvres ne leur
échappent. Pourtant, laisser des
traces pour les générations
futures me semble
personnellement très important.
"
Pour pallier cette situation,
le ministère de la culture vient
de lancer un dispositif d'aide à
la notation. La direction de la
musique, de la danse, du théâtre
et des spectacles a sélectionné
quelques projets de notation de
pièces susceptibles de
constituer le répertoire de
demain.
Pour la première fois de son
parcours, Odile Duboc,
directrice du Centre
chorégraphique de Belfort, a
accepté de collaborer avec la
notatrice Patricia Marie pour
écrire la partition du troisième
de ses Trois boléros sur la
musique de Ravel.
" Je n'ai jamais éprouvé
le besoin d'une notation,
commente-t-elle. Je pense que
la qualité de mouvement qui
m'est propre résulte d'une
pédagogie précise et ne peut
être transmise que par mes
soins. Parallèlement, la
question de la trace m'a
toujours semblé presque
incongrue : mes pièces ne sont
pas des produits que l'on
distribue, et disparaîtront avec
ma mort. Mais les choses
évoluent. Il m'est aujourd'hui
difficile d'imaginer me défaire
des Trois boléros et de les
voir disparaître. "
Accélération du temps ? Coup
de vieux ? Les chorégraphes se
situent aujourd'hui dans un
autre rapport à la mémoire, aux
traces, et jettent un regard
plus curieux sur la notation.
Ecrire la danse participe de
sa sauvegarde dans le temps et
épaissit les strates de son
histoire.
Rosita Boisseau