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La Biennale de danse contemporaine

Fort-de-France 17-26 avril 2008

Les critiques de Selim Lander



Cette année, la Biennale de danse contemporaine à l’Atrium de Fort-de-France proposait un programme particulièrement fourni : neuf spectacles en dix jours. Même si le prix des places (22 € au tarif plein) était des plus doux, compte tenu du coût et des tarifs pratiqués ailleurs, n’étant pour notre part ni officiel, ni mécène, ni même journaliste accrédité mais modeste fonctionnaire, nous avons été contraint, comme la plupart des autres passionnés martiniquais, de sélectionner dans le programme les spectacles paraissant a priori les plus intéressants. Ceci amène d’ailleurs à poser d’emblée la question préjudicielle : la Biennale doit-elle être maintenue ? Quel sens cela a-t-il en effet de déplacer à grand frais des danseurs, sachant que le public martiniquais de la danse contemporaine ne sera jamais assez nombreux pour constituer neuf soirs de suite une audience décente ? Force est de constater que le public, les soirs où nous étions présent, semblait bien clairsemé parmi le millier de fauteuils de la Grande Salle. Ne vaudrait-il pas mieux, dans ces conditions, supprimer la Biennale, quitte à présenter les mêmes spectacles, mais étalés dans le temps, afin d’éviter deux inconvénients de la formule actuelle : une dépense excessive pour la plupart de ceux qui voudraient tout voir et le risque d’« overdose » pour tous ceux qui ne sont pas des inconditionnels de la danse contemporaine mais qui se mobiliseraient plus volontiers si on leur laissait le temps de renouveler leur envie entre deux spectacles ?



Stephanie Batten : Paris la métisse



Nicole Rochelle chorégraphiée par Stéphanie Batten

dans A la recherche de Joséphine (Paris, Opéra Comique)



Le premier ballet auquel nous avons assisté, était de loin le plus alléchant, aussi bien en raison de l’expérience et du prestige de la chorégraphe que du nombre (huit) des danseurs présents sur la scène. Pour les raisons de coût évoquées plus haut, la programmation favorise en effet les spectacles intimistes qui – contrairement à celui-ci – ne sont pas vraiment à l’aise sur la grande scène de l’Atrium. Quoi qu’il en soit, comme les autres spectateurs présents ce soir-là, nous n’avons pas regretté notre choix. Lets hang out like wet clothes est un ballet captivant, optimiste, qui fait rire souvent – ce qui n’est pas si fréquent en un temps où les créateurs semblent plutôt préférer la « prise de tête » – tout en demeurant exigeant sur le plan chorégraphique. Coordonner les mouvements de plusieurs danseurs n’est pas chose facile, comme l’on sait, et il n’y a rien de plus agaçant qu’un danseur à la traîne des autres ou qui exécute ses figures avec moins d’aisance. Ce n’était pas le cas ici : les danseurs étaient homogènes – il n’y avait d’ailleurs pas d’étoile (si l’on ose emprunter ce terme au vocabulaire de la danse classique) à proprement parler – et le ballet était bien réglé.



Le spectacle commence par un solo de la chorégraphe-interprète, Stefanie Batten Bland (SBB – sa troupe s’appelle « sbb the group »), métisse américano-haïtienne vivant et travaillant aux Etats-Unis et en France. Ce prologue n’est pas le meilleur moment du spectacle. SBB est pourtant spectaculaire, belle, toute en jambes, et sa danse est sans défaut, mais elle est plus douée pour imaginer les mouvements d’ensemble que les solos, ce que la suite confirmera. En outre, elle porte beaucoup mieux la petite robe noire indémodable que l’espèce de corset dont elle est affublée au début.



Les choses commencent réellement avec le premier tableau qui se déroule dans une laverie, ce qui justifie le titre anglais. Dès ce moment-là, le ton est donné. SBB n’est en aucune manière une puriste. Chez elle, les danseurs ont le droit de marcher, tout simplement, de faire des mimiques, de parler tout seul, de se parler, de s’engueuler, de se faire la bise, de sortir un appareil photo et de lancer un coup de flash, et bien sûr, laverie oblige, de pendre et dépendre du linge, de se déshabiller (sans satisfaire cependant au rituel – devenu chez d’autres un tic – de la nudité). La volonté de s’extraire des règles du ballet (même contemporain) est sans nul doute la principale qualité de SBB. Cela donne à son propos une liberté de ton et d’allure qui explique son succès. En réalité, elle ne s’adresse pas spécifiquement aux amateurs de la danse contemporaine. Elle peut plaire à tous les publics (et il est d’autant plus dommage que le public, ce soir-là, ait été aussi peu nombreux).

 

On ne peut pas raconter en général un spectacle de danse : les mouvements des corps convoient des sentiments plutôt que des idées. N’empêche que ce spectacle-là enchaînait des tableaux très reconnaissables pour la plupart : la laverie, le métro, les chiens, les rues encombrées par les deux roues (désopilant !), la bagarre, la touriste devant la Tour Eiffel, etc. L’évocation de « Paris la métisse », puisque tel est le sous-titre du ballet, est ainsi parfaitement réussie. Le métissage, au demeurant, est immédiatement apparent dans le choix des danseuses : une métisse (SBB), deux blanches, une japonaise – et des danseurs : un métis, un noir, deux blancs.



Il faut dire un mot pour finir du pas de deux, qui commence avec un couple très tendre, auquel se joignent les autres couples. C’est à ce moment que les danseurs se déshabillent (mutuellement) mais, comme on l’a dit, cela s’arrête très vite, bien avant que la limite de l’impudeur ne soit franchie. La tonalité demeure celle de la tendresse, puis elle devient celle du jeu, de l’esquive,… et le pas de deux finit par se dénouer sans qu’on en ait eu vraiment conscience.



Ruben Graciani, un danseur de Paris la métisse



Jean-Claude Zadith : Poussière de terre



Autre spectacle, presqu’aussi abouti que le précédent, mais dans un esprit totalement différent. Pas d’humour mais une cérémonie inspirée autour du thème de l’eau, de l’eau rare et précieuse. Le dispositif scénique est explicite, avec un bassin dans lequel de l’eau tombe parfois, depuis les cintres. Les sept danseurs rassemblés pour l’occasion viennent de Cuba et du Japon. Le « corps de ballet » est composé par les quatre danseuses cubaines dont l’une se détache pour les duos avec l’unique danseur. Pareillement vêtues d’une longue robe rouge, elles font souvent penser aux moines de Shaolin, la chorégraphie étant d’ailleurs largement inspirée par l’Asie, impression accentuée par la présence des deux danseuses japonaises, vêtues de costumes encore plus typés, une sorte de robe de cour pour l’une, une robe à longue traîne pour l’autre. L’une de ces deux danseuses est censée incarner la déesse de l’eau. On ne perçoit pas très bien laquelle, mais l’argument du ballet nous importe à vrai dire assez peu, même s’il est l’occasion d’une scène dans le bassin, clin d’œil à la Dolce Vita. Autre clin d’œil, à Marlon Brando dans Un Tramway nommé désir cette fois : le débardeur blanc du danseur, qui fait valoir ses pectoraux et ses biceps.



L’histoire importe peu. Nous sommes venus pour voir de la danse et nous ne serons pas déçus. Les tableaux s’enchaînent sans temps mort. Le « corps de ballet » est très homogène d’aspect ce qui renforce le côté « moines guerriers » (quatre filles de même taille, même couleur, même chignon, l’une un peu moins bien coordonnée que les autres cependant), la chorégraphie est variée, l’irruption périodique des deux japonaises apporte chaque fois une diversion intéressante, les « pas de deux » sont plutôt convaincants, alternant les postures plutôt acrobatiques et les mouvements plus tendres, plus expressifs. La chorégraphie (de Jean-Claude Jadith, bien connu en Martinique, assisté de la cubaine Tania Vergara) n’est jamais lassante. Elle a parfois recours à des accessoires (outre le bassin déjà nommé, des globes lumineux et des cages de fer dont la signification n’est pas vraiment évidente mais qui ne paraissent pas pour autant trop arbitraires). Sur un écran géant, en fond de scène, sont projetées des vues de nature sauvage.



Lucien Peter : Yé Mystikwi



Après Poussière de terre, d’inspiration presque classique, le spectacle imaginé par Lucien Peter paraît d’autant plus fort. Voilà un chorégraphe qui n’hésite pas à sortir des sentiers battus ! Sa création, qu’il dit inspirée du Cahier du retour au pays natal d’Aimé Césaire (dont la bande son donne d’ailleurs à entendre la voix à deux ou trois reprises) n’est en aucun cas une tentative d’adaptation des tableaux du Cahier. Et les personnages qu’il nous présente ne s’imposent nullement au spectateur comme des esclaves, même si l’on voit apparaître à un moment un couple avec les bustes entravés. Il transforme en effet le plus souvent ses danseurs en êtres à ras de terre, rampant ou ondoyant comme des serpents. Yé Mystikwi (ou « yé misticri », le cri d’appel du conteur en créole antillais) raconte une histoire des origines, bien plus que les malheurs de la traite atlantique, une histoire peuplée d’êtres primitifs, de femmes-mères, où le feu fait figure de dieu portatif. La musique pulse au même rythme que les images abstraites qui se succèdent sur un écran en forme de disque dissymétrique. Les danseurs éructent parfois un cri sauvage. Tous sont des jeunes martiniquais (quatre filles et un garçon) et c’est un plaisir que de voir sur scène, pour la première fois dans cette biennale, des vrais corps d’ici, chez les filles en particulier, aux formes bien marquées, à l’opposé des canons de la danseuse classique. L’idée d’habiller tous les danseurs en blanc et de leur blanchir le visage fait immanquablement penser aux tribus d’Afrique ou d’Océanie où l’on se peint aussi le corps en blanc à l’occasion de certains rites, ce qui renforce l’idée d’une humanité primitive. Chez Jean-Claude Zadith, on voyait des sphères lumineuses ; ici ce sont des « kwis » (ou « couis », demi-calebasses) qui portent la lumière. Ce n’est pas leur seule fonction : ils peuvent être aussi bien cache-seins, cache-sexe ou ventre gonflé de la femme-mère.





On aura compris que le travail de Lucien Peter retient l’intérêt. Voilà un jeune chorégraphe prometteur et l’on se demande déjà vers quel univers étrange il nous conduira dans sa prochaine production. Cela ne nous dispense pas, évidemment, de signaler quelques faiblesses. Peter travaille dans des conditions difficiles avec de jeunes danseurs qui, à l’évidence, manquent d’expérience et qui ne sont pas toujours capables d’exécuter exactement ce qu’il leur demande. L’entreprise nous a semblé souffrir également de certains défauts de conception : l’absence de progression dramatique ; le cortège qui traverse la scène et l’avant-scène à plusieurs reprises, formé de cinq ou six collégiens ou lycéens dont la maladresse fait peine ; enfin l’hommage insistant à Césaire, qui apparaît quelque peu gratuit. Une chose en effet est de trouver son inspiration chez Césaire, une autre de présenter son spectacle comme « une lecture contemporaine du Cahier ». Comme on s’est efforcé de le montrer, Yé Mistikwi ne raconte pas vraiment la même histoire que le Cahier.



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En marge des spectacles vivants inscrits à son programme, la Biennale a permis de visionner deux films sur Maurice Béjart et ses ballets. Sans même parler du génie du chorégraphe, on ne pouvait pas ne pas remarquer la synchronisation parfaite, la force et l’énergie de ses danseurs, l’élégance et la grâce de ses danseuses, la technique irréprochable des unes et des autres… et ne pas comparer ces images de la perfection avec les spectacles vivants présentés lors de la Biennale.

 

par Selim Lander, Schoelcher le 28/04/08

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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