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Béjart, la dernière danse

Par Barbara THEATE, à Lausanne
 

>> A peine un mois après la disparition du maître, l'émotion était palpable lors de la présentation de la dernière oeuvre de Béjart à Lausanne. Ce Tour du monde en 80 minutes a séduit, rassurant une compagnie qui entend perpétuer l'oeuvre du choàrégraphe.

 

 

Le ballet Béjart présente la dernière création du maître. (Raymond DELALANDE/JDD)

  Maurice Béjart nous a quittés voilà près d'un mois. Mais jeudi soir, lors de la première de sa dernière création Le tour du monde en 80 minutes, on sentait sa présence partout dans le Théâtre Beaulieu de Lausanne: dans le grand hall vermillon, où était accrochée une grande photo du chorégraphe souriant avec ses chats, sous le halo d'une lumière semblant venir du ciel. Dans le coeur du public de la ville suisse aussi, qui considère depuis vingt ans la compagnie de Béjart comme la sienne. "On se devait d'être là ce soir", raconte un spectateur qui suit le ballet depuis toujours. "Pour découvrir le testament chorégraphique du maître. Mais aussi pour soutenir les danseurs, qui doivent être dans la peine."

En coulisses, les artistes avaient en effet le coeur lourd. Pour la première fois, celui qu'ils considéraient comme leur père, n'était pas là pour leur lancer un dernier regard bleu protecteur, prononcer les derniers mots qui rassurent. "Heureusement, Maurice, on l'a en nous", confiait un de ses interprètes. "On a pensé très fort à lui avant le lever du rideau et on a dansé comme il aurait aimé qu'on le fasse." Béjart aurait été fier. Sur la scène, ils ont tout donné, exécutant les pas du maître avec une énergie et une virtuosité époustouflantes. Même si on sentait la tristesse affleurer derrière leurs sourires, l'émotion les rattraper parfois en plein mouvement.

A la fin du spectacle, au moment du salut, les visages des danseurs hésitaient entre rire et larmes. La salle, debout pour une longue ovation, était tout aussi bouleversée après ce beau voyage à travers l'oeuvre de Béjart. "Dès que le rideau s'est refermé, on s'est assis ensemble sur la scène et on a pleuré. Nous nous sommes tous jetés à corps perdu dans ce ballet, bien décidés à prolonger la relation d'amour que Maurice a instauré depuis cinquante ans avec lui. Les applaudissements nous ont prouvé que nous y étions parvenus. C'est un formidable encouragement pour l'avenir. On en a besoin."

"C'est comme s'il n'était pas parti"

Gil Roman, étoile de la compagnie et héritier désigné, se retrouve aujourd'hui à la barre du ballet. Fatigué par des mois de répétitions d'une création qu'il a réglée presque seul, selon la mécanique indiquée par un Béjart très affaibli. Sortant de son personnage d'homme de l'ombre discret pour remonter le moral de ses troupes. "Nous n'avons jamais été aussi soudés. Tous les jours, nous recevons des dizaines de lettres d'anonymes, qui nous demandent de ne pas laisser mourir l'esprit de Béjart." A Paris*, les places du Palais des Sports se sont vendues en quelques jours. De quoi mettre la pression au nouveau directeur de 47 ans. Qui a pourtant en tête un projet artistique clair et ambitieux. "Je veux faire redécouvrir l'oeuvre de Maurice, en remontant ses ballets les plus intéressants, souvent méconnus. La saison prochaine, ce sera Le concours, créé en 1984. Il me permettra de faire danser toute la compagnie. Puis peut-être après Notre Faust, une pièce magnifique qui n'a pas pris une ride." On a l'impression d'entendre Béjart parler. Gil Roman ne s'est pas encore installé dans le bureau du maître, où l'on n'a encore rien osé déplacer. "C'est comme s'il n'était pas parti. On s'attend à le croiser dans les couloirs. La dernière fois, j'ai vu s'avancer vers moi un homme habillé de noir avec une écharpe rouge. Mon sang n'a fait qu'un tour, j'ai vraiment cru que c'était lui."

A ceux qui annoncent la mort à court terme de la compagnie, Gil Roman répond qu'il va se battre. "Maurice aurait voulu qu'on continue sans lui. Tant que l'on dansera du Béjart, son style restera vivant. La ville de Lausanne nous a promis des subventions pour encore trois ans. Après, rien n'est sûr. A nous d'être assez actif pour lui donner envie de nous garder. On ne peut pas se contenter d'être un ballet-musée, il faut continuer à créer. Je vais encourager ceux de la compagnie qui veulent se lancer dans la chorégraphie. J'espère également trouver du temps pour travailler avec des jeunes danseurs et trouver mon propre langage chorégraphique. Pour éviter le pire: faire du faux Béjart."

*Soirée Stravinsky et Le tour du monde en 80 minutes, Palais des Sports du 30 janvier au 10 février. Loc: 0892 392 192. .

 

 

Paru dans le JDD Dimanche 23 Décembre 2007