VERY BAD TRIP
Lorsque l'on voudra, dans
quelques siècles, se pencher sur
les moeurs de la société
américaine au début du troisième
millénaire, il faudra espérer
que les comédies produites à
Hollywood depuis quelques années
auront été conservées. La grande
force du nouveau cinéma comique
américain ne réside-t-elle pas,
en effet, dans cette impression
que le trait a été à peine
grossi, que la dimension
burlesque des films avec Jim
Carrey, Will Ferrell ou Steve
Carrel, des productions de Judd
Apatow, relève moins de la
caricature ou de l'excès que de
l'observation stricte des
comportements ?
En résumé, c'est lorsqu'un
film parvient à mettre en
lumière l'aspect ridicule,
obscène et régressif de la vie
elle-même qu'il réussit son
coup. Very Bad Trip fait
indiscutablement partie de ces
réussites. On y assiste pourtant
à une enfilade de situations
incongrues, s'additionnant comme
par le jeu d'un cadavre exquis
cinématographique. Et pourtant,
à aucun moment n'est
véritablement perdu de vue tout
lien avec un certain réalisme.
Quatre copains se paient une
virée à Las Vegas pour enterrer
la vie de garçon de l'un d'eux.
Au lendemain de la nuit orgiaque
prévue, ils se réveillent dans
leur chambre d'hôtel. Celle-ci
est dévastée, l'un d'eux a une
dent en moins. Ils n'ont
absolument aucun souvenir de ce
qui s'est passé et constatent,
horrifiés, l'absence du futur
marié. C'est que le plus idiot
d'entre eux avait glissé une
drogue dans le premier verre bu
la veille escomptant un effet
désinhibant. Celle-ci a surtout
eu pour conséquence d'effacer
les dernières heures de la
mémoire des fêtards.
Les trois compères partent à
la recherche de leur compagnon
disparu en remontant ce qui
pourrait avoir été le fil des
événements, s'appuyant sur des
indices qui sont autant de
problèmes à régler pour eux. Que
fait un bébé dans leur armoire ?
Pourquoi y a-t-il un tigre dans
leur salle de bains et un
Chinois nu, vociférant et
agressif, dans leur coffre de
voiture ? Le boxeur Mike Tyson
apparaîtra et quelques autres
bizarreries apparentes se
dérouleront.
Et cette reconstitution
hasardeuse et burlesque
provoquera d'autres mésaventures
puisqu'il semble que les
compères se soient en effet mis
a dos un certain nombre de
personnes, dont des gangsters et
la police de Las Vegas. La force
du film de Todd Phillips est, on
l'a compris, d'appuyer son
apparent délire sur un certain
nombre de comportements et de
lieux à la fois authentiques et
parfaitement ridicules. Les
comportements épinglés, c'est
d'abord le rituel mâle de
l'enterrement de vie de garçon,
et plus généralement le
relâchement programmé et
circonscrit des bonnes manières,
qui sont ici révélés dans leur
stupidité foncière et leur
conformisme terrassant. Le lieu,
c'est surtout Las Vegas, endroit
irréel et absurde, théâtre
illusoirement situé hors de
l'Histoire et de la société.
PROCESSUS
D'INFANTILISATION
A l'origine de la sauvagerie
burlesque du film réside la
constatation que les relations
entre les hommes et les femmes
ne sont construites que sur la
peur et l'agressivité. Very
Bad Trip, c'est la
complainte du mâle
d'aujourd'hui, engagé dans un
irrésistible processus
d'infantilisation destiné à le
faire échapper aux griffes des
femmes indépendantes et
volontaires.
Une séquence du film est
particulièrement édifiante :
celle où il apparaît qu'une
prostituée écervelée de Las
Vegas pourrait faire une épouse
plus désirable pour un des
protagonistes que l'autoritaire
et geignarde fiancée qui
l'attend à la maison. Cette
apparente misogynie, qui veut
sans doute épingler une forme
contemporaine de matriarcat,
semble loin de ce que l'on
appelle le " politiquement
correct ".
Jean-François Rauger
Film américain de Todd
Phillips.
Avec Bradley Cooper, Ed Helms,
Zach Galifianakis. (1 h 39.)