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La freak du sud
Par DIDIER PÉRON
Sauvagerie. Kechiche met en scène avec maestria le racisme colonial subi par
la Vénus hottentote.
Impossible de ne pas penser à Elephant Man en voyant Venus noire.
L’exhibition de Saartjie Baartman, jeune fille d’Afrique du Sud au fessier
volumineux, dans un bouge de Piccadilly vers les années 1810, rappelle le
cas de Joseph Merrick, homme-monstre au corps et au visage déformé par la
neurofibromatose et qui devint un phénomène de foire dans une boutique
minable de Whitechapel à partir de 1884. Le chef-d’œuvre de David Lynch
relatant son histoire est cité par Abdellatif Kechiche dès la première
séquence : un amphithéâtre bondé, un scientifique sur l’estrade, une
silhouette dérobée aux regards sous un drap qu’un assistant retire d’un
geste théâtral. Le regard savant et la pulsion voyeuriste s’indiffèrent le
temps d’un haut-le-cœur général. Mais le parallèle s’arrête là, car Elephant
Man est encore un film humaniste. Sous le freak censé nous faire peur, on
découvrait notre semblable atrocement terrifié.
Kechiche raconte une histoire moins rassurante, en tout cas moins propre à
susciter les larmes, en faisant de la Vénus hottentote un sujet-objet
intégralement manipulé et néanmoins irrécupérable, une présence obtuse
offerte à la prédation de publics qui ne savent pas ce qu’ils sont venus
chercher auprès d’elle. Pendant 2 h 40 va se répéter (en l’aggravant) un
numéro qui consiste à faire de l’Africaine une sauvage à dompter, d’abord
enfermée dans une cage, puis tenue en laisse, s’exprimant par borborygmes et
feulements, offrant son gros derrière aux audacieux qui osent la toucher
pour vérifier qu’elle n’est pas postiche.

Image extraite de «Vénus Noire» - DR
Acharnement. Le numéro - mené par le Monsieur Loyal et impresario de Sarah,
Hendrick Caezar, puis par le montreur d’ours français Réaux -, quand on le
voit pour la première fois, laisse incrédule. Notre propre voyeurisme, en un
sens, est déçu. On trouve tout ce cirque exotico-érotique plutôt ridicule et
les gens ayant payé 2 shillings pour se rincer l’œil se révèlent n’être
qu’une assemblée de figurants qui surjouent pour la caméra la frayeur
suraiguë ou la curiosité libidineuse. Il n’y a rien à voir, ou si peu. On se
dit que le film est mort-né, qu’au fond, il est impossible au cinéaste
d’extirper du passé le type de fascination qui a transformé une pauvre
autochtone de la tribu Khoisan de la région du Cap en vedette de spectacle à
Londres et à Paris, puis en cobaye pour anthropologues exaltés (Georges
Cuvier et sa troupe, lire page suivante).
Kechiche prend le risque de ne signer qu’un projet édifiant sur une victime
exemplaire du racisme européen et colonialiste. Comment s’en sort-il ? Avec
maestria, en s’éloignant du biopic bien-pensant et en variant les angles
d’attaques. Vénus noire, à la matière embrasée, c’est tout à la fois un
documentaire sur l’acharnement de tous contre une seule, un dispositif
sadien pour fétichiste morbide, une fouille dans les soubassements
décomposés de l’hédonisme avide, une fête grimaçante et misanthrope, un
autoportrait de l’artiste en cannibale optique, une fable ivre sur le cœur
noir des hommes et la blancheur dépravée des femmes.
Comme dans son précédent film, la Graine et le Mulet, Kechiche pousse aux
limites les capacités d’endurance de ses acteurs au rythme de grands
tableaux survoltés et cruels. Yahima Torres, qui tient le rôle-titre sur un
mode introverti et boudeur, est à cet égard soumise à rude épreuve, présente
à peu près à tous les plans, dénudée, chevauchée, tripotée, baisée, victime
disponible et bon gré mal gré consentante, c’est à la fois la poupée du
démiurge et la part maudite d’un spectacle qui fait clignoter jusqu’à
l’aveuglement la belle et la bête, tendu à tout rompre vers une dimension
supérieure. Tout se passe comme si une valeur accidentelle, miraculeuse,
pouvait surgir au-delà du phénomène physique. Réduire la femme noire à son
corps prétendument contrefait et salir l’âme qu’on lui dénie, examiner si sa
valeur d’usage - monnaie humaine, monnaie de singe - croît au fur et à
mesure qu’elle déchoit. Mais la manière dont l’héroïne se prête au jeu de sa
réification, tout en résistant par une sorte d’inertie rêveuse à grandes
gorgées de vin rouge et de whisky, permet au cinéaste d’articuler la
dialectique grinçante de l’individu et de la société. Les rapports torves de
Saartjie Baartman avec ses différents propriétaires, les contrats
d’exploitation tacite qu’elle passe avec eux, démontrent s’il était encore
besoin que les rapports de classe se transmettent comme la chaude-pisse, de
dominés à dominés.
«Tablier». La Vénus est transportée d’une scène à l’autre, et le film est
aussi une translation au gré des différents regards que l’on pose sur la
créature hottentote. Les tréteaux de foires, l’autel d’église (elle est
baptisée à Manchester en 1811), le tribunal (un procès contre le premier
impresario intenté à Londres, en 1810, par l’African Institution), le salon
parisien, la salle de laboratoire (les trois jours au Muséum d’histoire
naturelle), le lit de débauches (la fin de parcours au bordel, une
conjecture historique mais qui n’est pas prouvée) et enfin la table de
dissection.
Georges Cuvier met en bocal le vagin de la jeune morte (le fameux «tablier
hottentot» caractérisé par l’allongement des petites lèvres), son cerveau et
la masse graisseuse des fesses. La signification de ce geste s’inscrit dans
une histoire des lubies sur le chaînon manquant entre l’homme et le singe,
mais pour la fiction, il constitue l’ultime violence portée à l’inaccessible
secret de la Vénus, cette vérité en réserve qui doit sortir par le fouet ou
le scalpel, blason du corps étrange qui attire et répugne, que l’on veut
embrasser et mordre, qu’il faut bientôt mettre en pièces faute de ne pouvoir
jamais tout à fait le posséder. Saartjie Baartman est morte abandonnée à 26
ans, le 29 décembre 1815, emportée probablement par la tuberculose et
l’alcool. Le moulage de son corps, son squelette, les organes prélevés
seront exposés au Musée de l’homme à Paris jusqu’en 1974, puis transférés en
Afrique du Sud en 2002 où ils sont inhumés après un vote unanime de
l’Assemblée nationale et du Sénat.
Vénus noire d’Abdellatif Kechiche avec Yahima Torres, André Jacobs, Olivier
Gourmet, Elina Löwensohn… 2 h 44.
Libé
27 octobre 2010

"Vénus noire" : la Vénus
dérangeante et
bouleversante de Kechiche

La première séquence de Vénus noire donne la mesure de la violence et de la
force tellurique du film d'Abdellatif Kechiche. Dans un amphithéâtre, un
homme exhibe à d'autres hommes le sexe d'une femme. Ce geste pornographique
est le fait d'une figure du panthéon français, le naturaliste Georges Cuvier
(François Marthouret). Il montre les organes génitaux qu'il a détachés d'un
cadavre féminin. La lumière crue qui inonde l'amphithéâtre souligne
l'obscénité du vocabulaire zoologique appliqué à un être humain.
Abdellatif Kechiche s'apprête à raconter l'histoire de l'être qui habita ce
cadavre, la "Vénus hottentote". Originaire de la colonie du Cap, aujourd'hui
province de l'Afrique du Sud, Saartjie Baartman, jeune femme d'ethnie
khoisan, fut exhibée en Europe de 1810 à sa mort en 1815, à Paris. Le
moulage de son cadavre fut exposé au Musée de l'homme, à Paris, jusqu'en
1974.
Effigie, au sens littéral du terme, de la condition dans laquelle l'Occident
a tenu la partie de l'humanité qu'il considérait inférieure, Saartjie
Baartman est devenue, après la chute du régime d'apartheid, un symbole pour
l'Afrique du Sud nouvelle, qui a demandé et obtenu la restitution de ses
restes.
Vénus noire raconte les cinq dernières années de cette odyssée misérable.
Creusant encore le sillon de ses deux derniers films, L'Esquive (2003) et La
Graine et le mulet (2007), Kechiche procède par grands blocs de narration.
Au risque du malaise, chaque séquence va jusqu'au bout des actes et des
pulsions des personnages. C'est le meilleur moyen pour démêler l'écheveau de
racisme, de fantasmes, d'avidité, qui a fait le destin de Saartjie Baartman.
La colère qui anime ce film terrible n'empêche pas la lucidité. Celle de
Kechiche d'abord, qui extrait de ce destin brisé une vision très claire du
moment où s'est formé le rapport des puissances coloniales au reste du
monde. La virulence du discours n'empêche pas la lucidité du spectateur.
C'est l'un des traits les plus singuliers de ce film que de remettre en
cause sans cesse (et sans ménagement) la place de ce dernier.
Après l'exhibition scientifique, Kechiche revient cinq ans en arrière, à
-Piccadilly, où la Vénus hottentote est montrée dans un établissement
forain. Cette séquence déroule l'intégralité du spectacle monté à
l'intention du public populaire londonien. Caezar (Andre Jacobs), un
Afrikaner venu du Cap avec Saartjie, la fait passer pour une créature
semi-sauvage. Kechiche filme avec attention la résignation parfois traversée
de colère de la jeune femme, l'entrain forcé de Caezar et les réactions de
la foule.
Au lieu de procéder par plans brefs, qui constitueraient une galerie de
trognes, Kechiche et ses opérateurs (Lubomir Bakchev et Sofian El Fani)
s'attardent assez longtemps pour que l'on distingue les compatissants et les
voyeurs, les choqués et les effrayés.
Viendront ensuite les publics d'une salle d'audience (lorsqu'une société
anti-esclavagiste londonienne demande l'interdiction du spectacle), d'un
cabaret parisien, d'un salon libertin, du Muséum d'histoire naturelle (où
Saartjie Baartman fut examinée de son vivant par Cuvier). A chaque station,
les questions s'accumulent : suffit-il de voir et de s'indigner pour
acquitter sa dette à l'égard de la victime que l'on montre ? Cette
pornographie à alibi scientifique née autour des attributs physiques de la
jeune femme peut-elle être montrée sans troubler ?
Ce qui ne veut pas dire que Kechiche se défausse de sa responsabilité de
metteur en scène. S'il a gardé sa façon de gérer le temps du film, Vénus
noire est mis en scène avec moins d'abandon que L'Esquive ou La Graine et le
mulet. La caméra traque toujours les visages, mais le découpage est plus
net. Le choc entre l'appareil du film d'époque (le décor de Piccadilly est
impressionnant) et l'image numérique, précise, impitoyable, est fécond. Il
donne à ces scènes survenues il y a deux siècles une immédiateté
douloureuse.
Dans ce grouillement du XIXe siècle filmé comme s'il survenait aujourd'hui,
les personnages vivent leur vie. Le projet originel du réalisateur était de
cueillir Sarah Baartman avant son départ d'Afrique. Faute de moyens, on la
découvre à Londres, déjà alcoolique, en proie à une tristesse qui ne se
dissipe que rarement. Ce que Kechiche demande à la jeune Cubaine Yahima
Torres va bien au-delà du travail ordinaire d'une actrice. Etre à la fois la
marionnette que voient les foules et la femme qu'elle s'efforce de demeurer.
Il faut de l'abandon et de la force, de l'instinct et de l'intelligence.
Yahima Torres trouve tout ça ; si elle n'y était pas parvenue, Vénus noire
aurait sans doute été un film insupportable à regarder.
Les personnages qui l'entourent n'inspirent guère de sympathie, à la
possible exception de Caezar. Le comédien sud-africain Andre Jacobs en fait
un maquignon retors mais pas dépourvu de sensibilité. Son successeur, le
Français Réaux (Olivier Gourmet) est un maquereau sans conscience qui livre
la pauvre Vénus à la libido de l'aristocratie française.
Enfin, la dernière station de ce chemin mène Saartjie Baartman sous le
regard des scientifiques. C'est là que le plus grand mal est fait, dans
cette détermination "objective" de la hiérarchie entre humains. François
Marthouret, intense, monomaniaque, compose un savant fou à force de
raisonnements faussés. Et la résistance que lui oppose la jeune femme fait
entendre, très faible, très ténue, la voie de la raison.
LA BANDE-ANNONCE (avec Preview Networks)
Film français d'Abdellatif Kechiche avec Yahima Torres, Andre Jacobs,
Olivier Gourmet. (2 h 39.)
Thomas Sotinel
Article paru dans l'édition du 27.10.10
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