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L'appel du
vide
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Stephen Dorff et Elle Fanning
bronzent au bord de la piscine. Et
c'est tout. (Pathé distribution) |
Le dernier film de Sofia
Coppola, primé à Venise, ne mène nulle part
et déçoit beaucoup.
Somewhere
Hollywood, un grand hôtel (Chateau Marmont)
encore plus célèbre que la jeune star déjà
fatiguée qui l’occupe à temps plein, une
fille pré-ado qui se cherche dans le regard
de son papa paumé, de grandes bouffées
d’ennui et de vacuité, une Ferrari qui
tourne en rond… Tels sont les ingrédients du
nouveau Sofia Coppola, sacré lion d’or au
dernier festival de Venise par son
ex-amoureux Quentin Tarantino, président du
jury. Occurrence douteuse qui fit autant
jaser que, l’année précédente à Cannes,
Isabelle Huppert sacrant Michael Haneke. Et
que la réalisatrice se refuse de commenter
autrement que sur le mode du "circulez, y a
rien à voir": "Il n’y a pas de controverse.
Tous les membres du jury m’ont dit
individuellement combien ils avaient aimé
mon film."
Alors que voit-on dans Somewhere? Pas
grand-chose malheureusement, sinon de la
très belle photographie avec des instants de
grâce qui se font désirer mais qui
disparaissent aussitôt, des ambiances
éthérées, fragiles, burlesques mais pas
trop, comme la réalisatrice de Virgin
Suicides et Lost in Translation les aime.
Mais c’est peut-être à Marie-Antoinette
qu’elle fait le plus penser ici, décidément
folle de compassion envers le désœuvrement
de tristes sires même pas méchants, juste
ivres d’ennui et coupés du monde dans leurs
palais.
On s’en doutait un peu mais Sofia Coppola,
entre une publicité tournée pour Dior et un
sac à main dessiné pour Vuitton, raffole de
ces motifs. Bien sûr, elle a le pedigree et
surtout le style, toujours très au point sur
les ultimes tendances, cette façon plutôt
juste de restituer des atmosphères
confinées, cette habileté à caser les
musiques pop de ses potes (Thomas Mars,
Sébastien Tellier, Julian Casablancas) et ne
s’attaquer qu’à des histoires fines comme
des crêpes de soie. D’ailleurs, le seul film
dont elle n’est pas la scénariste, Virgin
Suicides, est aussi à ce jour le plus
consistant. Ici, tout est dans le "presque
rien" qui se prend pour "déjà tout", ce
"quelque part" (somewhere) qui ne mène…
nulle part. C’est un choix radical que Sofia
Coppola impose aux spectateurs. Et un peu
lassant. Un peu escroc aussi?
Somewhere * de Sofia Coppola, avec Stephen
Dorff et Elle Fanning. 1h38.
Paru dans leJDD 02/01/11
La critique de TELERAMA
LORS DE LA SORTIE
EN SALLE DU 08/01/2011
1 Dans le dernier roman de Bret Easton
Ellis, Suite(s) impériale(s), situé à Los
Angeles, le héros narrateur reçoit
régulièrement des textos anonymes,
humiliants, voire menaçants. Sofia Coppola
ignorait ce texte, encore inédit, quand elle
a écrit son film. La ressemblance n'en est
que plus troublante : le L.A. de Somewhere
suinte la même angoisse diffuse. Le
personnage principal du film, un acteur
trentenaire « bankable » au nom qui claque,
Johnny Marco, est gratifié de SMS envoyés
depuis un numéro masqué, moyennement
avenants, comme « Pourquoi t'es aussi con ?
» ou « C'est quoi ton problème ? ».
Chez Ellis, les messages reçus attisent une
sensation de danger, mais correspondent à
l'importance que le destinataire s'accorde.
Chez Sofia Coppola, ils renvoient la vedette
de films d'action Johnny Marco à un
sentiment d'imposture, d'insignifiance, une
peur de n'être rien du tout. Somewhere est
une variation sur le vide, autant dire le
genre le plus casse-gueule, le plus ténu qui
soit. Arnaud Desplechin, membre du jury de
la dernière Mostra de Venise, qui a décerné
le Lion d'or au film, l'a joliment décrit
comme la face B de Lost in translation - en
revendiquant sa préférence pour les films
faussement minces ou mineurs.
Somewhere, comme Lost in translation, se
déroule la plupart du temps à l'abri d'un
hôtel de luxe, mais, cette fois, il n'y a
même plus d'histoire d'amour en germe. Il
n'y a presque rien. Johnny Marco réside pour
une durée indéterminée au Château Marmont,
sur Sunset Boulevard, repaire feutré du
Tout-Hollywood. Entre la promo d'un film et
la préparation, à temps très partiel, du
suivant, il ne sait pas quoi faire de
lui-même. Festoie sans conviction. Se blesse
le bras en tombant, bourré, dans l'escalier.
Couche avec des filles dont il oublie le
prénom en pleine action. Reste prostré sur
le canapé de sa chambre, ou tourne en rond
au volant de sa voiture de sport sur un
petit circuit désert, comme un hamster dans
sa cage.
Pourquoi est-ce captivant ? La curiosité de
Sofia Coppola pour l'intimité de son
personnage est aussi dévorante que profonde.
Comme si elle croisait l'indiscrétion de la
presse people avec les questionnements
d'Antonioni. D'apparence tempérée, de
facture pop (plusieurs tubes des années 2000
in extenso), le film recèle, en fait, une
ambition extrême : explorer les moindres
recoins d'une solitude, tout savoir sur ce
qu'un acteur, un homme d'image, un homme
tout court, fait quand il se retrouve face à
lui-même. Et l'on sent bien que cette
curiosité vient de loin, d'une familiarité
ancienne avec ces lieux et ces gens, sans
doute de l'époque où Sofia Coppola, enfant,
jouait dans les couloirs du Marmont et
observait les clients.
Le choix de « l'acteur qui joue l'acteur » a
son importance : Stephen Dorff, enfant de
Hollywood, second rôle dans des films de
genre (comme Blade), proche du personnage
selon son propre aveu, contribue à la
densité documentaire du film. Mais son
visage est assez méconnu pour qu'on voie en
lui autre chose qu'une vedette : un
Américain, disons un Occidental, paumé bien
qu'ayant tout ce qu'il lui faut. Au-delà de
la bulle jet-set, symbole des convoitises
contemporaines, le film approche une
certaine finitude humaine, suggère un ennui
universel et montre la relativité des liens,
même les plus directs. Témoin, l'épisode
central des retrouvailles entre Johnny Marco
et sa fille, préadolescente élevée par la
mère : une redécouverte mutuelle, un afflux
de sens et de tendresse, une parenthèse
enchantée, mais soldée par un retour à la
case isolement dès que la jeune fille
s'éclipse.
Qu'on se souvienne des lycéennes de Virgin
Suicides, alanguies derrière la fenêtre de
leur chambre des après-midi entiers : Sofia
Coppola est la championne des « temps morts
» très vivants, émouvants ou éloquents. Un
plan fixe sans dialogue est souvent son
meilleur atout. Somewhere confirme ce talent
pour le presque rien, avec, en prime, un
humour noir et absurde qui peut faire très
mal. Convoqué pour un moulage de sa tête
destiné aux effets spéciaux de son prochain
film, Johnny disparaît entièrement sous une
cagoule de pâte blanche à sécher, privé de
l'usage de ses yeux, interdit de mouvement
et de paroles pendant quarante minutes.
Emmuré vif, zombie, fantôme, plus seul que
jamais... L'image se suffit à elle-même. De
l'art de faire, avec du vide, le plein de
cinéma.
Louis Guichard
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