Tous
les lecteurs qui avaient
dévoré Shutter
Island lors de sa
publication, en 2003, en
étaient convaincus : les
studios hollywoodiens
allaient s'arracher les
droits du livre de
Dennis Lehane (réédité
chez Rivages Noir). Tous
les ingrédients de ce
polar appelaient le
cinéma : un décor
incroyable, un potentiel
dramatique exceptionnel,
des rebondissements
spectaculaires... Un
matin de 1954, le
marshal Teddy Daniels et
son nouveau coéquipier,
Chuck Aule, débarquent
sur une île
inhospitalière au large
de la
Nouvelle-Angleterre.
Shutter Island abrite un
ancien fort de la guerre
de Sécession reconverti
en hôpital psychiatrique
pour criminels
particulièrement
dangereux. Une patiente,
internée après avoir
noyé ses trois enfants,
s'est mystérieusement
évadée. Les deux
enquêteurs fédéraux vont
devoir affronter la
méfiance des médecins,
la violence d'un
ouragan, mais, aussi,
leurs propres démons.
Le
récit machiavélique
conçu par Lehane, son
écriture si
cinématographique (le
roman fait souvent
penser à un scénario clé
en main) garantissaient
le suspense. Encore
fallait-il un grand
acteur pour exprimer
toute la complexité du
personnage principal. Et
un réalisateur inspiré
pour hisser ce superbe
scénario au-delà du
simple thriller.
Leonardo DiCaprio, de
toutes les scènes ou
presque, rend intense
son personnage qui passe
de la toute-puissance au
doute absolu. Et Martin
Scorsese se montre en
très grande forme dans
sa relecture du cinéma
de genre. Le cinéaste le
plus cinéphile de
Hollywood se (et nous)
fait plaisir en recréant
l'atmosphère gothique
des films fantastiques
des années 1940 :
tempête dantesque près
de la chapelle,
course-poursuite dans le
donjon filmée en
éclairages
expressionnistes.
Mais
les scènes les plus
fortes sont les plus
oniriques : images
insensées de cadavres
pris dans les glaces,
cauchemars où le
policier revoit sa
femme mourir dans un
incendie. Une pluie de
cendres s'abat, alors,
sur le couple, avant que
Dolores (Michelle
Williams, bouleversante)
se consume dans les bras
de son mari en larmes.
Ces
scènes, par leur beauté
même, provoquent le
malaise. Le film, moins
horrifique que le livre,
se révèle aussi plus
anxiogène. Le ton est
donné dès la première
image, dès la première
note de contrebasse,
caverneuse et brutale.
La mer semble calme,
mais la tempête menace
déjà, dans le ciel et
sous les crânes, alors
que le ferry se
rapproche lentement de
l'île.
Très
tôt, Scorsese laisse
planer l'incertitude sur
la santé mentale de tous
les résidents de Shutter
Island. Malades «
officiels » et personnel
soignant : sous les
apparences d'un
psychiatre soucieux du
bien-être de ses
patients, le Dr Cawley
(Ben Kingsley, d'un
flegme glaçant) ne
cache-t-il pas un savant
mégalo, prêt aux
expériences les plus
barbares sur le cerveau
humain ? La paranoïa est
constamment entretenue
par la mise en scène,
qui joue sur le
hors-champ, l'ombre et
la lumière pour stimuler
l'imagination du
spectateur. Où se trouve
la frontière entre
raison et folie ?
Comment distinguer les
fantasmes de la réalité
? La vérité, rappelle
Scorsese, est aussi
fugace et fragile qu'une
flamme soufflée par le
vent dans l'obscurité
d'une grotte...
Samuel Douhaire
Télérama, Samedi 27
février 2010