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Visions d’Asie à l’Atrium : Aperçus. Par Selim Lander.

 

 

Un film « japonais » : Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa, prix spécial du jury, Cannes 2009.

Un film japonais, je veux dire un film vraiment japonais. De Kurosawa. Non pas celui que vous connaissez, pas le vrai, un autre d’aujourd’hui, Kiyoshi Kurosawa (55 ans) qui a commis déjà de nombreux films (dont pas mal de téléfilms d’horreur). L’histoire, pour le spectateur français a un goût de resucée. Du moins au début. Parce qu’ensuite les choses changent. Au début donc, nous sommes face à un cadre d’entreprise licencié qui n’ose pas avouer à sa famille sa nouvelle situation (c’est-à-dire plus précisément son absence de situation). Nous le suivons, lui et sa famille qui vont cahin-caha. Jusqu’au moment où leur situation commence à se dégrader sérieusement. Le père, humilié à l’extérieur de la maison, se mue, chez lui, en tyran domestique. La mère qui a découvert fortuitement que son mari est au chômage, accuse le coup. Les enfants, qui ne savent rien mais qui voient bien que quelque chose ne va pas, supportent de plus en plus mal l’autoritarisme paternel. Le père lui-même, qui a fini par intégrer l’équipe de nettoyage d’un centre commercial, vit cela comme une humiliation supplémentaire. Le plus jeune fils se réfugie dans la musique ; il apprend clandestinement le piano pour lequel il se montre très doué. Quant au fils aîné, il préfère quitter le navire et s’engage dans l’armée américaine.

Jusqu’ici, nous serions dans un mélo assez classique si le film n’était pas… japonais. Le Japon est sans doute pour nous le comble de l’exotisme, même s’iI n’est pas évident de comprendre pourquoi. C’est un pays moderne, les gens sont habillés à l’occidentale, ils habitent pour la plupart des maisons de ville, roulent en voiture. Et pourtant rien n’est comme ce que nous connaissons. La manière de se tenir, de communiquer, de manger ; les villes avec leurs quartiers de petites maisons entre lesquelles serpentent des ruelles en pente ; les rapports au travail, les rapports dans la famille ; tout est différent, plus formel, plus austère et finalement plus dur que chez nous.

Un film japonais montre des Japonais vivant à la japonaise. Rien que de très normal. Mais cela signifie qu’il met en scène des comportements déroutants, surtout lorsque, sous la pression des circonstances, le carcan de bonnes manières qui régissent la vie quotidienne finit par craquer. À peu près au même moment, les trois membres restants de la famille se mettent à se comporter de manière aberrante. C’est alors où le film devient encore plus japonais. Car rien ne se passe comme nous pourrions l’imaginer. La mère, victime d’un cambriolage, s’enfuit avec le cambrioleur. Le père tombe sur une enveloppe bourrée d’argent ; loin de se réjouir, il sombre dans le chaos. Quant au plus jeune fils, révolté après que son père lui ait interdit de continuer ses leçons de piano, il fugue, est arrêté, et passe la nuit dans une cellule d’un poste de police. Tous ces petits cataclysmes individuels n’empêcheront pas un happy end, la famille ressoudée, le jeune fils reconnu pour ses talents de virtuose, une fin très peu vraisemblable qui n’est pas le meilleur du film.

Le meilleur, au demeurant, n’est pas à chercher dans l’histoire mais dans l’atmosphère, laquelle n’est pas sans évoquer un certain réalisme poétique. Cela tient en partie à la photo mais surtout à la direction d’acteurs. Avec une mention particulière pour Teruyuki Kagawa qui donne une interprétation toute en finesse du personnage du chef de famille désorienté, s’accrochant néanmoins aux traditions patriarcales avec l’énergie du désespoir – et pour Koji Yakusho, héros habituel des films de samouraïs dont il possède la trogne farouche, qui campe néanmoins de manière parfaitement crédible le voleur maladroit, surtout en manque d’un cœur qui voudra bien de lui. Haruka Igawa (la mère) a un rôle plus effacé qu’elle tient sans difficulté. Quant à l’enfant qui joue le rôle du fils prodige, il est comme le sont d’ordinaire les enfants au cinéma : merveilleux de naturel.


 

Un « vrai faux » documentaire sur la Chine en transition : 24 City de Jia Zang Ke

Jia Zang Ke est un jeune cinéaste chinois, auteur entre autres d’un court métrage au titre (en anglais en tout cas) poétique à souhait : Cry me river. Deux films de lui étaient présentés dans le cycle « Vision d’Asie ». Pour des raisons techniques, nous n’avons pu visionner que le premier quart d’heure de World, avec une image voilée. De l’avis des spectateurs qui ont assisté à la deuxième séance, ce film au scénario décousu n’est guère convaincant (même si l’idée de tourner dans un parc de Pékin qui reproduit les monuments les plus célèbres du monde pouvait paraître séduisante). 24 City, bien plus ambitieux, s’avère au contraire une réussite.

Jia Zang Ke a filmé l’usine « 420 » de l’armée chinoise, située dans la ville de Chengdu, avant et après qu’elle ne soit détruite et remplacée par un complexe immobilier de standing, comme il en fleurit partout en Chine depuis que ce pays est en passe de devenir le maître du monde. Le cinéaste fait témoigner d’anciens ouvriers ou employés de l’usine. Les séquences qui montrent des machines vétustes, des procédés de fabrication archaïques témoignent sur une Chine qui n’a pas encore totalement disparu, comme celles qui sont tournées dans les logements des ouvriers, dans les échoppes, ou dans les rues de leur quartier d’habitation. La décadence des anciennes usines d’État qui ne sont pas parvenues à se moderniser, la perte de statut de leurs employés, jadis fiers d’appartenir à une aristocratie ouvrière et désormais confrontés à la disparition de leur gagne-pain, tout cela est fort bien filmé. On signalera en particulier les gros plans qui s’attardent longuement sur les témoins, muets face à la caméra, avant qu’ils ne se mettent à parler.

Si les témoignages sont tous intéressants et émouvants, il s’avère que certains d’entre eux sont fabriqués et font appel à des comédiens professionnels. En particulier à Joan Shen, actrice fétiche du cinéaste (qui intervient également dans World). Pourquoi ce choix d’un « vrai faux » documentaire ? Quelles que soient les raisons pour lesquelles il s’est imposé au réalisateur, il crée un véritable malaise chez le spectateur. L’argument du film est suffisamment fort, les vrais employés suffisamment émouvants pour qu’il ne paraisse pas indispensable d’en rajouter avec de la fiction, par exemple l’histoire de l’ex reine de beauté de l’usine (interprétée par Joan Shen) qui a raté sa vie – si tant est qu’on rate vraiment sa vie lorsqu’on reste vieille fille ! Jia Zang Ke est-il un adepte d’un certain art dit contemporain, celui qui oblige avant tout l’artiste à surprendre, à déranger. On serait tenté de le croire. En l’occurrence, si Jia Zang Ke a effectivement réussi à nous troubler, il ne nous a pas convaincu pour autant qu’il apportait une « plus value » à son film, en mêlant, comme il l’a fait, réalité et fiction.

Visions d’Asie, du 19 au 27 novembre à l’Atrium de Fort-de-France.

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