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Regards sur le cinéma mexicain.

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Par Selim Lander.

 

 


Les Mexicains font un cinéma très typé. Ils aiment mêler du fantastique à leurs films. Ils adorent également mettre en scène des enfants dans des histoires de famille sombres ou drôles. Cinq des films projetés lors de la session Regard sur le Mexique du CMAC tournaient, à des degrés divers, autour de la relation d’un père à ses enfants.
Abel, premier film d’un jeune cinéaste, Diego Luna, nous a paru le plus attachant. Abel est le premier fils et second de sa fratrie, il a neuf ans, est autiste et totalement mutique pendant les premières séquences, jusqu’à ce qu’il se décide, un beau jour, à rompre le silence et même à prendre la place du père, parti conter fleurette ailleurs. Comme le psychisme d’Abel est, à l’évidence, très fragile, toute la famille – mère, fille et frère cadet – accepte de jouer le jeu. Jusqu’au retour du vrai père qui n’est pas sans poser les problèmes qu’on imagine. Le moment où le petit garçon de neuf ans se met à assumer le rôle du père est très drôle, même si l’on est prévenu. La suite l’est moins. Mais il reste une atmosphère onirique, dans une étrange maison située au bout de nulle part, au fin fond d’un quartier inachevé. Abel est un conte prenant, où la magie enfantine fonctionne bien, même s’il a du mal à finir.
Le second film, Biutiful était censé être le clou de la semaine mexicaine. Inarritu est un cinéaste célèbre, au moins depuis Babel (à ne pas confondre avec Abel). Il a confié le rôle du père à Javier Bardem, oscar du meilleur second rôle pour le film des frères Cohen No country for Old Men en 2008 et prix d’interprétation masculine (ex aequo) à Cannes pour ce film. Si Bardem a sans nul doute touché un cachet consistant, il le justifie en ne quittant pratiquement jamais l’écran. Son interprétation d’un personnage malheureux, balloté entre les bons sentiments qui l’animent et les cruautés auxquelles l’existence le contraint, s’avère convaincante. De même d’ailleurs que celle des autres comédiens, amateurs ou quasi inconnus, qui l’entourent. Le film est tourné à Barcelone dans le milieu des immigrés clandestins. Le personnage interprété par J. Bardem, Uxbal, gagne difficilement sa vie et celle de ses enfants en servant d’intermédiaire entre les clandestins et leurs employeurs. Les premiers sont chinois ou africains. Toute personne qui a visité récemment Barcelone peut témoigner que le film est à cet égard fidèle à la réalité. Les marchands à la sauvette africains montrés dans le film sont présents en effet jusque dans les lieux les plus touristiques de la ville ; à la première alerte signalant l’approche éventuelle de policiers, on les voit replier en vitesse la couverture sur laquelle est étalée leur marchandise et s’enfuir comme une volée de moineaux.
En dehors de son métier peu recommandable, Uxbal est préoccupé par ses deux jeunes enfants qu’il élève seul et par le manque d’un père mort en exil et qu’il n’a jamais connu. Accessoirement, il dialogue avec les cadavres et se charge, moyennant quelques billets, de transmettre leurs messages aux familles éplorées. Enfin il se fait beaucoup de souci pour sa santé, car on lui a diagnostiqué un cancer de la prostate dont le pronostic est défavorable. Le film commence – sans que nous le sachions – par la scène de l’agonie et se clôt sur la même scène.
Centré sur Uxbal, Biutiful est l’histoire de ses dernières semaines dans le monde des vivants. Pendant les deux heures vingt minutes du film, on le voit décliner, souffrir, pisser du sang, trébucher, se reprendre avec un courage certes exemplaire, jusqu’à l’ultime effondrement. Inarritu est en pleine possession de ses moyens. Le film a toutes les marques du professionnalisme : le casting, le choix des lieux, les ciels voilés, les scènes de nuit, les lumières tristes et froides, rien n’a été laissé au hasard. Je ne dirais pas pour autant que Biutiful est une grande réussite. En dehors de son titre, il est totalement dépourvu de légèreté et d’humour. Un film pour les cinéphiles capables de supporter sans déplaisir pendant deux heures vingt minutes le spectacle de la lente descente aux enfers du beau M. Barden.
Sangre d’Amat Escalante, cinéaste de la « nouvelle vague mexicaine morose ». A la limite du film expérimental, Sangre est fabriqué pour nous déconcerter. Bien que sa recette ait déjà été utilisée, elle fait toujours son petit effet : des plans interminables pour montrer le rien ; enfin pas tout à fait, le presque rien. Un homme et une femme qui dînent, regardent la télévision, font l’amour, dorment, petit-déjeunent, circulent dans une voiture. Chacun de ces actes de la vie quotidienne est montré en plans fixes, sans parole. Ou presque sans parole, car le scénario autorise des phrases de deux mots au maximum. Escalante a eu par ailleurs le culot de choisir comme protagoniste principal un blanc « comique et laid », ce qui rend le film encore plus insolite. Quitte à le rendre encore plus invraisemblable, car on a vraiment du mal à comprendre comment la jeune compagne de cet homme ventripotent, doté d’une calvitie avancée et dépourvu du moindre muscle peut être à ce point amoureuse de lui.
La relation père-enfant est en l’occurrence celle de cet homme avec la fille qu’il a eue d’une autre femme que sa compagne du moment. Le père et la fille semblent se porter de l’amour, bien que ne communiquant guère puisque c’est le parti-pris du film. La fille voudrait habiter chez son père mais la compagne s’y oppose. A partir de là, le film bascule dans la fantaisie pure. On adhèrera ou pas aux tribulations de notre « vié blanc comique et laid » lorsqu’il entreprend de se débarrasser du cadavre de sa fille. L’essentiel du film n’est pas là, il est dans la peinture du couple vraiment pathétique formé par l’homme et la femme. On sort du film à la fois réconforté à l’idée d’avoir soi-même échappé à une condition aussi minable et effondré à la pensée que des couples proches de celui montré sur l’écran existent vraiment.
Desierto Adentro de Rodrigo Pla. Projeté en DVD sur grand écran avec une qualité d’image plus qu’approximative, on aurait juré que ce film datant de 2008 avait été tourné à l’époque où il se situe, dans les années 1940 à 1960. La peinture des paysans mexicains fanatiquement catholiques est plus vraie que nature, alors même que la manière de filmer, dans de sombres masures, ou la nuit sous la pluie, souvent en très gros plan, introduit une dimension fantastique. Contrairement au film précédent, il y a ici une histoire, celle d’un fou de Dieu qui impose ses délires à toute sa famille, laquelle se montrera consentante presque jusqu’au bout. Bien qu’il fasse leur malheur sans aucun remord, le père, veuf, adore ses enfants, en particulier le plus jeune, l’un des deux seuls qui survivront dans une fratrie de six. Le petit vit confiné dans une pièce, sous prétexte que la poussière le rend malade. Tandis que le reste de la famille s’active à l’extérieur à la construction de l’église censée apporter la rédemption au papa, lui peint des tableaux naïfs destinés à tapisser les murs de l’église. L’ambiance de Desierto Adentro, comme on peut en juger, n’est pas moins spéciale que celle de Sangre.
Par contre Alamar, de Pedro-Gonzalez Rubio, est une merveille de petit film (1h10), à mi chemin entre le documentaire et la fiction. Un père retrouve, ou plutôt découvre son jeune fils (six ans ?) qui vit sur un autre continent. Ils vont passer quelques semaines chez le grand père, qui habite dans une cabane sur pilotis à Banco Chinchoro, la grande barrière de corail de la côte est du Mexique. Aucune intrigue, juste l’enchaînement des petits événements quotidiens, la découverte du milieu marin, l’apprentissage de la pêche, les visites de Blanquita, le héron garde-bœuf familier de la maison, quelques rares contacts avec d’autres habitants des lieux (les marins qui récupèrent la pêche, d’autres pêcheurs installés sur un îlot). L’essentiel est dans les rapports affectifs qui se nouent entre les trois personnages appartenant à trois générations différentes et réunis par les liens du sang, la peinture de l’amour filial et de l’amour paternel. On n’a pas l’impression que ces gens-là jouent un rôle, encore moins qu’ils sont observés par une caméra. Tout paraît naturel dans cet hymne à la nature et à l’amour viril. La photo est parfaite, comme le choix des éclairages, l’alternance des gros plans sur les visages, les plans moyens et les plans très larges sur l’îlot, la mer, le ciel.
Les interprètes sont également parfaits. Jorge Machado qui interprète le père est un indien à la plastique sans défaut, pourvu d’une abondante chevelure qu’il laisse flotter dans le vent. Aucune présence féminine sinon celle, fugitive, de la maman, et les photos des pinups aux formes exagérément sensuelles affichées sur les murs d’une cabane de l’îlot. Juste pour nous rappeler, sans doute, que si la vie entre hommes délivre éventuellement de bien des soucis, il y manque quand même un petit quelque chose.
Avec La Perla, d’Emilio Fernandez, le seul film ancien de la sélection (1945), inspiré d’un roman de Steinbeck, nous quittons les histoires père-fils. Même si un bébé est présent, la relation humaine la plus intense se situe entre les parents. Mais le thème principal n’est pas celui-là. La Perla est un film social qui raconte l’impossibilité pour un pauvre illettré (un pêcheur-plongeur) de s’élever au-dessus de sa condition, y compris lorsque la chance semble lui sourire (en l’occurrence, en lui accordant de pêcher une huitre qui contient une perle d’une valeur exceptionnelle).
Les attitudes des comédiens sont théâtrales, on sait dès le début du film qu’il se terminera mal pour le pêcheur et sa famille. Un pauvre n’a pas le droit de détenir un trésor, les rapaces qui tournent autour de lui finiront par le lui voler, à moins qu’il n’y renonce de lui-même : telle est la morale, bien immorale, du film. Il paraît bien difficile de faire du bon cinéma sur de telles bases, et pourtant La Perla est loin d’être un mauvais film, le réalisateur possédant un réel talent pour créer l’empathie avec son personnage principal et susciter l’angoisse chez les spectateurs. Même si nous devinons très vite qu’il échouera à réaliser ses rêves, que la fiction le veut ainsi, nous espérons qu’il s’en sortira malgré tout et nous détestons les méchants qui veulent lui prendre son trésor. Les séquences les plus étonnantes sont peut-être celles du bal qui s’organise pour fêter la découverte de la perle. Les visages durs filmés à la manière expressionniste, l’uniformité des vêtements, le martellement des souliers (loués pour l’occasion !), la musique presque martiale : loin de la liesse populaire attendue, tout concourt à faire de cette fête un moment inquiétant, qui renforce l’anxiété du spectateur au lieu de la calmer. La tension se relâche un peu vers la fin qui par ailleurs n’est pas tout à fait aussi tragique qu’on aurait pu le craindre. Il n’en demeure pas moins que La Perla, dans le genre que nous prisons personnellement peu du « cinéma de la fatalité », nous a paru plus réussi que Desierto Adentro, qui s’en rapproche tant par la thématique que par la manière de filmer.
Il reste à mentionner Machete, de Robert Rodriguez, film de pur divertissement, d’un genre destiné aux adolescents mais qui a pu s’avérer utile pour redonner le moral aux adultes après des films plutôt déprimants – pour des raisons certes diverses – comme Biutiful, Sangre, Desierto Adentro ou La Perla. Roberto Rodriguez est l’ami de Quentin Tarentino et cela se voit tout de suite, la parenté avec la série des Kill Bill étant évidente. Ceci dit, ce même Rodriguez est aussi l’auteur du superbement baroque Sin City. Pour en revenir à Machete, il n’y a pas grand-chose à en dire, sinon que ce film contient beaucoup d’invraisemblance, de coups de revolvers ou de fusils à pompe et, naturellement, de coups de machette : d’où d’énormes quantités d’hémoglobine. A part ça Danny Trejo est un Machete au physique impressionnant ; Robert de Niro incarne agréablement son personnage de salaud ; quant à Michele Rodriguez et Jessica Alba, qui n’ont d’œil que pour leur héros taillé comme une armoire, elles n’ont pas froid aux yeux, ce qui ne les empêche pas d’être bien séduisantes.
Au CMAC de Fort-de-France, du 19 au 29 mars 2011.