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Regards croisés : lost in translation.

 

 Par Selim Lander.

 

Deux films très différents par la forme et les intentions et en même temps assez semblables par le sujet : comment faire face à un changement majeur dans sa vie, un changement dont nous ne voulons pas ? Un homme qui crie est réalisé au Tchad par le réalisateur tchadien Mahamat-Saleh Haroun. Il est tourné en décor naturel : un grand hôtel de Ndjamena où travaillent les deux personnages principaux ; la concession où ils vivent avec leur mère ; des rues de la ville qu’ils sillonnent dans un side-car, antique mais vaillant ; la savane. L’histoire est celle d’Adam (Youssouf Djaoro), un vieux maître nageur qui refuse de vieillir. Lorsqu’il apprend que, pour des raisons d’économie (1), seul l’un des deux emplois de maître-nageur de l’hôtel sera conservé, et qu’il ira à son fils Abdel (Diouc Koma), le père, ancien champion de natation, qui n’envisage pas d’autre métier que celui-là, qu’il a accompli presque comme un sacerdoce, décide de ne pas se laisser faire. Pour garder son poste, il accepte de vendre son âme, ou plutôt son fils, au diable.

L’Arbre est tourné en Australie par la réalisatrice française Julie Bertuccelli, avec Charlotte Gainsbourg dans le rôle principal, celui d’une mère de quatre enfants confrontée à la disparition brutale de son mari. Dawn adorait son mari, elle adore ses enfants, mais elle est une femme libre, décomplexée. Quand elle se retrouve seule, elle se laisse submerger moins par le désespoir que par les tâches ménagères. Heureusement, elle a des enfants formidables, compréhensifs et, malgré leur jeune âge (l’aîné est encore adolescent, le dernier ne parle pas encore), capables de prendre des initiatives en général opportunes. Certes, quand Dawn prendra un amant, son unique fille, Simone (Morgana Davies), regimbera un peu, d’autant que pour elle son père n’est pas vraiment mort, puisqu’il continue à répondre à ses questions depuis le haut de l’arbre gigantesque qui domine la maison.

Julie Bertuccelli fait un film joyeux avec un sujet triste. Elle y est sans doute aidée par la présence des enfants, à commencer par Simone, mignonne à croquer jusque dans ses bouderies. Mais le film respire avant tout le bonheur d’une civilisation dont l’Australie incarne à juste titre dans l’imaginaire son sommet. Quoique la famille de Dawn ne soit pas riche, elle bénéficie de la prospérité ambiante (une grand maison, certes un peu délabrée, deux voitures dont l’inévitable pick-up, certes pas de la première jeunesse, etc.) ainsi que de cette atmosphère de liberté unique qui règne dans les classes moyennes du monde anglo-saxon – une liberté qui s’explique par leur tradition démocratique, très différente de la française, par exemple, et qui est renforcée, dans un pays-continent encore peu peuplé comme l’est l’Australie, par les immenses espaces disponibles, permettant à chacun de respirer autant qu’il le veut.

Par contraste, Mahamat-Saleh Haroun a fait d’un sujet très lourd, un film hélas ! bien lourd aussi. Un homme qui crie pèse de tout le malheur d’une Afrique en proie aux guerres civiles, à la domination impitoyable d’une classe d’accapareurs, et confrontée au naufrage de ses espoirs. Adam et son fils font pourtant partie des « privilégiés ». Maîtres nageurs dans un hôtel fréquenté par la « haute société » locale, noire ou blanche, ils jouissent d’un emploi plutôt prestigieux. Néanmoins, dès les premières images, alors que tout va bien encore pour eux, le réalisateur installe le malaise chez le spectateur. Lequel malaise ne fait que croître au fur et à mesure que les malheurs s’accumulent sur les deux personnages principaux. Il n’est certes pas nécessaire qu’un film finisse bien. Mais est-il nécessaire de tenir de bout en bout une telle atmosphère de désolation ? Le film nous accorde un seul moment de grâce, lorsque la fiancée (Djénéba Koné) d’Abdel – lequel, enrôlé de force, est parti se battre – enregistre pour lui sur une cassette une chanson superbement émouvante.

« Regards croisés » nous a offert en conclusion un film du réalisateur germano-turc Fatih Akin. Soul Kitchen est une comédie déjantée où l’on rit beaucoup au début mais qui se perd un peu vers la fin. Intéressante pour les perspectives qu’elle offre sur les enclaves la société européenne, dans lesquelles, en combinant un peu d’assistance, un peu de délinquance, un peu de musique, un peu de vrai travail et beaucoup de « combines », tout un monde interlope parvient à survivre sans trop se fatiguer. Quant à la bande son, très présente, elle offre le meilleur et le pire (le pire sous les espèces de ces musiques qui répètent indéfiniment les mêmes deux ou trois mesures et qui sont, à ce qu’il paraît, avec quelques amphétamines, désormais indispensable pour faire danser les jeunes générations).

Selim Lander.

« Regard croisés » : du 11 au 18 janvier à l’Atrium de Fort-de-France.

(1) L’hôtel en question est racheté par les Chinois qui décident de dégraisser le personnel. Signe des temps !