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Les Troisièmes Rencontres cinématographiques de Fort-de-France – 3 au 7 juin 2008

 

Les longs métrages : drames des pauvres, caprices des riches

par Selim Lander

 

 

 

 

Cette année, les Rencontres cinématographiques associaient à une compétition de courts métrages et de documentaires, la projection de longs métrages, dont un certain nombre originaire de la Caraïbe. Rapide panorama sur quelques-uns de ces films.

 

Zulaika de Diederik Vaan Roijen, tourné à Curaçao en 1990, a ouvert les Rencontres. Ce film raconte l’histoire d’une petite fille de douze ans qui vit chez ses grands-parents, avec une tante et les enfants de cette dernière. Le grand-père est malade ; la grand-mère tient un tout petit commerce d’épicerie qui ne rapporte presque rien, faute de savoir faire rentrer les crédits accordés trop libéralement à une clientèle impécunieuse ou de mauvaise foi ; quant à la tante, elle-même toujours à court d’argent, elle est plus un fardeau qu’une aide. Le film est divisé en deux parties, la chute d’abord avec l’enfoncement dans la pauvreté, puis la rédemption, les difficultés financières étant aplanies grâce aux efforts de Zulaika et de quelques bonnes volontés. On n’attend pas d’un film pour la jeunesse qu’il finisse mal mais, en l’occurrence, le happy end paraît bien artificiel. A part ça, le film est sans doute trop long et les gros-plans sur la jeune (et au demeurant charmante) interprète du personnage principal trop répétitifs.


Ribbons of blue

Ribbons of blue, film saint-lucien de Mathurine Emmanuel (2003), est construit un peu suivant le même principe. Il s’agit à nouveau de l’histoire d’une jeune fille pauvre, Mandy. Un peu plus âgée que Zulaika, elle termine ses études secondaires et toute la première partie du film tourne autour de la cérémonie de remise des diplômes et sa préparation. A la différence de Zulaika, Mandy est une vraie peste qui maltraite sans remord sa mère, paysanne toute simple, au cœur gros comme ça, qui élève toute seule sa fille unique. On a donc d’un côté le monde du village, les bavardages entre commères, la solidarité des pauvres et de l’autre une jeune fille arrogante et prétentieuse qui se sent déclassée dans l’univers campagnard et qui traite sa mère comme sa domestique. Tout cela est difficilement supportable et les retrouvailles finales entre la mère et sa fille (partie entre-temps faire des études à Londres) sont encore moins vraisemblables que le subit retournement de fortune dans le film précédent.


 

Ribbons of blue

Ribbons of blue est un film entièrement artisanal, porté par une femme, la réalisatrice qui est en même temps scénariste, productrice et comédienne. Même s’il est loin d’être entièrement réussi, ce film démontre qu’on peut faire du cinéma avec très peu de moyens. Les scènes de village, très vivantes, et tournées dans un mélange de créole saint-lucien et d’anglais de la Caraïbe sont assez captivantes. Par contre les conditions de projection du DVD dans la salle Frantz Fanon étaient catastrophiques : image floue, son criard. Même constat, en pire, pour Ava et Gabriel (film d’époque de Felix de Roy, Curaçao, 1990) également projeté en DVD, dans la « case-à-vent ».


Les Toilettes du pape

Pour en terminer avec les films montrant des pauvres : Les Toilettes du pape, film uruguayen d’Enrique Fernandes et Cesar Charlone, qui a tourné dans le circuit des cinémas d’art-et-essai en Métropole. Celui-là nous épargne la convention d’un happy end improbable. Le lecteur connaît peut-être l’argument, tiré d’un fait divers : la visite que fit le pape, en 1988, dans le village de Melo, à la frontière du Brésil. Les habitants du village s’attendaient à une ruée des visiteurs et préparèrent en conséquence qui des saucisses, qui des pâtés, etc. afin de nourrir les fidèles affamées. Le héros de l’histoire compte pour sa part faire fortune en faisant payer un droit d’entrée dans les latrines qu’il entreprend d’édifier devant sa maison. Las, tous ces espoirs seront déçus, les foules attendues ne seront pas au rendez-vous et les villageois se retrouveront avec des monceaux de nourriture périssable. Quant à notre héros, il n’aura même pas réussi à terminer à temps son édicule. Ainsi racontée, l’histoire peut paraître plutôt comique et les auteurs du film entendent bien faire rire le spectateur. Ils y parviennent parfois mais l’on n’a pas vraiment le cœur à ça, tant le tableau de la situation des pauvres villageois est réaliste.


 

Pour s’en tenir à la famille qui est au centre de l’action, le pater familias est contrebandier, il effectue des allers-retours entre l’Uruguay et le brésil sur sa bicyclette. La mère est lingère. Ils ont une fille adolescente qui possède la grâce de son âge, qui va encore à l’école et qui rêve de devenir speakerine. Loin d’être un film comique, Les Toilettes du pape est au contraire un film cruel car il montre que l’envie, la bonne volonté, le courage même ne suffisent pas pour sortir de l’enfer de la pauvreté. Si le contrebandier a toutes ces vertus, ses handicaps par ailleurs sont trop lourds : il est rêveur, porté sur la boisson et, last but not least, il s’autorise des scrupules de conscience…


Il va pleuvoir sur Conakry

 

De tous les films que nous avons pu voir au cours de ces Rencontres, Les Toilettes du pape est sans doute le plus abouti sur le plan cinématographique. Néanmoins, Il va pleuvoir sur Conakry, film guinéen de Cheik Fantamaby Camara (2006), n’est pas loin d’atteindre la même maîtrise. Ce film a circulé dans toutes les salles de Martinique équipées pour projeter un 35 mm. Le hasard du calendrier a voulu que nous puissions le visionner sur un écran géant du complexe Madiana. C’est ce qui convenait pour un film qui vaut avant tout pour ses qualités formelles. En nous transportant dans la bourgeoisie très aisée de Conakry (qu’elle soit laïque ou religieuse), le réalisateur ne pouvait guère nous émouvoir autrement. Difficile en effet de s’intéresser aux caprices d’un jeune africain « doré », intéressé uniquement par son petit moi, après avoir vu sur d’autres écrans tant de vrais malheurs. Il n’empêche. On ne va pas nécessairement au cinéma pour recevoir un « message ». De ce point de vue, Il va pleuvoir sur Conakry se contente au demeurant de rappeler les vérités premières : corruption des élites politiques (et, petit plus du film, religieuses), compromission de la presse, y compris de celle dite libre, superstition toujours sous-jacente, subordination de la femme dans une société polygame… Mais Il va pleuvoir sur Conakry est avant tout un film léger ! Il joue avec les poncifs. Les politiciens corrompus ne sont pas méchants, le vieil imam polygame doit plier devant une révolte de ses femmes, le jeune héros peut publier une caricature censurée sans qu’il lui arrive aucun malheur. Et même l’assassinat de son premier bébé (parce qu’il a été conçu, horresco referens, avant le mariage) s’avère finalement sans importance, le film se terminant sur l’annonce de la naissance prochaine, et cette fois légitime, d’un autre enfant.


 

Tella Kpomahou

Cheik Camara ne fait pas que s’amuser. Nous ignorons quelle est sa part dans la qualité de la photo mais celle-ci témoigne d’un beau tempérament d’artiste. On sort du film avec des images plein la tête, trop nombreuses pour être évoquées toutes. Au hasard : le héros et son frère musulman intégriste enfin réconciliés traversant la ville sur un deux-roues ; le couple formé par le héros et celle qui est devenue sa femme (ravissante Tella Kpomahou), enceinte, esquissant un pas de deux sur une plage ; d’autres couples comme celui, couché sur un lit, des parents de la jeune femme, lui un beau noir du Sahel, tout en finesse, et elle mama obèse qui, sous l’œil de la caméra, évoque soudain certains dessins d’Ingres ou de Picasso (curieuse prémonition d’une esthétique du gras, qui, par la force des choses, devrait se manifester de plus en plus fréquemment).

En concentrant son regard sur une Afrique prospère et branchée (voir les scènes dans des boites de nuit où se produisent des groupes de filles filmés comme des clips), uniquement préoccupée d’elle-même, comme si la faim et les inégalités n’existaient pas, Cheik Camara crée une ambiance fantastique, onirique, du moins pour le spectateur occidental habitué à une autre vision du continent le plus pauvre du monde. Le décalage entre la réalité profonde de l’Afrique telle que nous la connaissons, ses guenilles, et les paillettes qui brillent sur l’écran, fut sans doute un élément essentiel du succès du film auprès des spectateurs martiniquais, heureux de découvrir un vrai film de fiction après tant de tableaux – si réalistes hélas – de la misère du monde.