
Cette année, les Rencontres
cinématographiques associaient à une
compétition de courts métrages et de
documentaires, la projection de
longs métrages, dont un certain
nombre originaire de la Caraïbe.
Rapide panorama sur quelques-uns de
ces films.
Zulaika
de Diederik Vaan Roijen, tourné à
Curaçao en 1990, a ouvert les
Rencontres. Ce film raconte
l’histoire d’une petite fille de
douze ans qui vit chez ses
grands-parents, avec une tante et
les enfants de cette dernière. Le
grand-père est malade ; la
grand-mère tient un tout petit
commerce d’épicerie qui ne rapporte
presque rien, faute de savoir faire
rentrer les crédits accordés trop
libéralement à une clientèle
impécunieuse ou de mauvaise foi ;
quant à la tante, elle-même toujours
à court d’argent, elle est plus un
fardeau qu’une aide. Le film est
divisé en deux parties, la chute
d’abord avec l’enfoncement dans la
pauvreté, puis la rédemption, les
difficultés financières étant
aplanies grâce aux efforts de
Zulaika et de quelques bonnes
volontés. On n’attend pas d’un film
pour la jeunesse qu’il finisse mal
mais, en l’occurrence, le happy
end paraît bien artificiel. A
part ça, le film est sans doute trop
long et les gros-plans sur la jeune
(et au demeurant charmante)
interprète du personnage principal
trop répétitifs.
Ribbons of blue
Ribbons
of blue, film saint-lucien de
Mathurine Emmanuel (2003), est
construit un peu suivant le même
principe. Il s’agit à nouveau de
l’histoire d’une jeune fille pauvre,
Mandy. Un peu plus âgée que Zulaika,
elle termine ses études secondaires
et toute la première partie du film
tourne autour de la cérémonie de
remise des diplômes et sa
préparation. A la différence de
Zulaika, Mandy est une vraie peste
qui maltraite sans remord sa mère,
paysanne toute simple, au cœur gros
comme ça, qui élève toute seule sa
fille unique. On a donc d’un côté le
monde du village, les bavardages
entre commères, la solidarité des
pauvres et de l’autre une jeune
fille arrogante et prétentieuse qui
se sent déclassée dans l’univers
campagnard et qui traite sa mère
comme sa domestique. Tout cela est
difficilement supportable et les
retrouvailles finales entre la mère
et sa fille (partie entre-temps
faire des études à Londres) sont
encore moins vraisemblables que le
subit retournement de fortune dans
le film précédent.
Ribbons of blue
Ribbons
of blue est un film entièrement
artisanal, porté par une femme, la
réalisatrice qui est en même temps
scénariste, productrice et
comédienne. Même s’il est loin
d’être entièrement réussi, ce film
démontre qu’on peut faire du cinéma
avec très peu de moyens. Les scènes
de village, très vivantes, et
tournées dans un mélange de créole
saint-lucien et d’anglais de la
Caraïbe sont assez captivantes. Par
contre les conditions de projection
du DVD dans la salle Frantz Fanon
étaient catastrophiques : image
floue, son criard. Même constat, en
pire, pour Ava et Gabriel
(film d’époque de Felix de Roy,
Curaçao, 1990) également projeté en
DVD, dans la « case-à-vent ».
Les Toilettes du pape
Pour
en terminer avec les films montrant
des pauvres : Les Toilettes du
pape, film uruguayen d’Enrique
Fernandes et Cesar Charlone, qui a
tourné dans le circuit des cinémas
d’art-et-essai en Métropole.
Celui-là nous épargne la convention
d’un happy end improbable. Le
lecteur connaît peut-être
l’argument, tiré d’un fait divers :
la visite que fit le pape, en 1988,
dans le village de Melo, à la
frontière du Brésil. Les habitants
du village s’attendaient à une ruée
des visiteurs et préparèrent en
conséquence qui des saucisses, qui
des pâtés, etc. afin de nourrir les
fidèles affamées. Le héros de
l’histoire compte pour sa part faire
fortune en faisant payer un droit
d’entrée dans les latrines qu’il
entreprend d’édifier devant sa
maison. Las, tous ces espoirs seront
déçus, les foules attendues ne
seront pas au rendez-vous et les
villageois se retrouveront avec des
monceaux de nourriture périssable.
Quant à notre héros, il n’aura même
pas réussi à terminer à temps son
édicule. Ainsi racontée, l’histoire
peut paraître plutôt comique et les
auteurs du film entendent bien faire
rire le spectateur. Ils y
parviennent parfois mais l’on n’a
pas vraiment le cœur à ça, tant le
tableau de la situation des pauvres
villageois est réaliste.
Pour s’en tenir à la famille qui est
au centre de l’action, le pater
familias est contrebandier, il
effectue des allers-retours entre
l’Uruguay et le brésil sur sa
bicyclette. La mère est lingère. Ils
ont une fille adolescente qui
possède la grâce de son âge, qui va
encore à l’école et qui rêve de
devenir speakerine. Loin d’être un
film comique, Les Toilettes du
pape est au contraire un film
cruel car il montre que l’envie, la
bonne volonté, le courage même ne
suffisent pas pour sortir de l’enfer
de la pauvreté. Si le contrebandier
a toutes ces vertus, ses handicaps
par ailleurs sont trop lourds : il
est rêveur, porté sur la boisson et,
last but not least, il
s’autorise des scrupules de
conscience…
Il va pleuvoir sur Conakry
De
tous les films que nous avons pu
voir au cours de ces Rencontres,
Les Toilettes du pape est sans
doute le plus abouti sur le plan
cinématographique. Néanmoins, Il
va pleuvoir sur Conakry, film
guinéen de Cheik Fantamaby Camara
(2006), n’est pas loin d’atteindre
la même maîtrise. Ce film a circulé
dans toutes les salles de Martinique
équipées pour projeter un 35 mm. Le
hasard du calendrier a voulu que
nous puissions le visionner sur un
écran géant du complexe Madiana.
C’est ce qui convenait pour un film
qui vaut avant tout pour ses
qualités formelles. En nous
transportant dans la bourgeoisie
très aisée de Conakry (qu’elle soit
laïque ou religieuse), le
réalisateur ne pouvait guère nous
émouvoir autrement. Difficile en
effet de s’intéresser aux caprices
d’un jeune africain « doré »,
intéressé uniquement par son petit
moi, après avoir vu sur d’autres
écrans tant de vrais malheurs. Il
n’empêche. On ne va pas
nécessairement au cinéma pour
recevoir un « message ». De ce point
de vue, Il va pleuvoir sur
Conakry se contente au demeurant
de rappeler les vérités premières :
corruption des élites politiques
(et, petit plus du film,
religieuses), compromission de la
presse, y compris de celle dite
libre, superstition toujours
sous-jacente, subordination de la
femme dans une société polygame…
Mais Il va pleuvoir sur Conakry
est avant tout un film léger ! Il
joue avec les poncifs. Les
politiciens corrompus ne sont pas
méchants, le vieil imam polygame
doit plier devant une révolte de ses
femmes, le jeune héros peut publier
une caricature censurée sans qu’il
lui arrive aucun malheur. Et même
l’assassinat de son premier bébé
(parce qu’il a été conçu,
horresco referens, avant le
mariage) s’avère finalement sans
importance, le film se terminant sur
l’annonce de la naissance prochaine,
et cette fois légitime, d’un autre
enfant.

Tella Kpomahou
Cheik Camara ne fait pas que
s’amuser. Nous ignorons quelle est
sa part dans la qualité de la photo
mais celle-ci témoigne d’un beau
tempérament d’artiste. On sort du
film avec des images plein la tête,
trop nombreuses pour être évoquées
toutes. Au hasard : le héros et son
frère musulman intégriste enfin
réconciliés traversant la ville sur
un deux-roues ; le couple formé par
le héros et celle qui est devenue sa
femme (ravissante Tella Kpomahou),
enceinte, esquissant un pas de deux
sur une plage ; d’autres couples
comme celui, couché sur un lit, des
parents de la jeune femme, lui un
beau noir du Sahel, tout en finesse,
et elle mama obèse qui, sous l’œil
de la caméra, évoque soudain
certains dessins d’Ingres ou de
Picasso (curieuse prémonition d’une
esthétique du gras, qui, par
la force des choses, devrait se
manifester de plus en plus
fréquemment).
En concentrant son regard sur une
Afrique prospère et branchée (voir
les scènes dans des boites de nuit
où se produisent des groupes de
filles filmés comme des clips),
uniquement préoccupée d’elle-même,
comme si la faim et les inégalités
n’existaient pas, Cheik Camara crée
une ambiance fantastique, onirique,
du moins pour le spectateur
occidental habitué à une autre
vision du continent le plus pauvre
du monde. Le décalage entre la
réalité profonde de l’Afrique telle
que nous la connaissons, ses
guenilles, et les paillettes qui
brillent sur l’écran, fut sans doute
un élément essentiel du succès du
film auprès des spectateurs
martiniquais, heureux de découvrir
un vrai film de fiction après tant
de tableaux – si réalistes hélas –
de la misère du monde.