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Enfance au cinéma.
En février au CMAC.

 

par Selim Lander

 

Le cinéma en Martinique se résume pour l’essentiel aux films (atrocement) commerciaux présentés dans le complexe de Madiana, avec un succès d’audience qui en dit long sur la culture cinématographique moyenne de nos concitoyens. De temps en temps, heureusement, pour le soulagement des cinéphiles, le CMAC présente des films qui rompent avec la médiocrité ambiante. La dernière session rassemblait cinq longs métrages ayant pour personnage principal un enfant : émotion garantie !

Rouge comme le ciel, film italien de Cristiano Bortone, met en vedette un jeune garçon d’une dizaine d’années (Paolo Sassanelli), devenu accidentellement aveugle, qui se retrouve pensionnaire dans une institution spécialisée. L’histoire se passe dans l’Italie des années cinquante, le climat de l’institution religieuse est plutôt oppressant pour ses petits pensionnaires, infirmes de surcroît. Mais la jeunesse ne pense pas au malheur, les enfants sont joueurs et le film respire l’optimisme. D’autant que le personnage central est doué d’une imagination et d’une volonté peu communes qui lui permettent d’entraîner derrière lui toute une bande de copains pour réaliser son projet : réaliser l’illustration sonore d’un compte de fées. Rouge comme le ciel est un film à montrer à tous les enfants voyants : pour leur apprendre à accepter les différences et peut-être surtout pour leur enseigner la volonté, l’ambition, des valeurs qui semblent de moins en moins répandues chez nos écoliers (cf. infra).

La réalisation est sans défaut et nous suivons l’histoire avec intérêt du début à la fin. La reconstitution de l’atmosphère de l’après-guerre est convaincante, à l’exception peut-être des manifestations ouvrières qui ressemblent plutôt à des rassemblements hippies (!)

 

Dans Rouge comme le ciel, les méchants ne le sont guère et sont facilement vaincus. Rien de tel dans le Secret de Chanda, (un film d’Oliver Schmitz avec Khomotso Manyaka dans le rôle titre) parfois insoutenable dans sa manière de s’acharner sur les défavorisés de ce monde. On s’abstiendra donc d’y conduire ses jeunes enfants. Nous sommes quelque part en Afrique du Sud, dans un quartier plutôt classe moyenne où la famille de Chanda n’est pas tout à fait à sa place : trop de pauvreté, trop de malheur. Chanda, douze ans, est la fille d’un premier mariage de sa mère, laquelle a eu après son veuvage trois autres enfants avec un autre homme : celui par qui le malheur arrive. Drogué, coureur, il est prêt à tout pour assouvir ces vices, jusqu’à dérober les maigres économies de sa femme. Et bien sûr, en Afrique plus qu’ailleurs, quand on se drogue et quand on fréquente les prostituées, il est presque impossible d’échapper au « haut mal » contemporain, celui dont on n’ose même parler de crainte de l’attirer sur soi. Alors arrive ce qui ne pouvait manquer d’arriver : la mère contaminée, son bébé aussi qui meurt, le premier d’une série fatale qui verra disparaître successivement le père et la mère.

Le film s’ouvre sur la scène où Chanda va négocier le cercueil du bébé. Le père en goguette, la mère anéantie de chagrin, c’est à la petite Chanda d’assumer à la place des adultes. Elle possède fort heureusement une force de caractère et une intelligence exceptionnelles qui l’aideront à traverser les vicissitudes de sa jeune existence. Face aux adultes, et en particulier au beau-père, elle incarne l’amour vrai aussi bien qu’une morale intransigeante. Rarement, dans un film, le conflit entre Éros et Thanatos aura été montré aussi brutalement. Le beau père est l’exemple même de l’humanité dans ce qu’elle a de plus cruel : il est poussé par une force maléfique à détruire autour de lui en même temps qu’il s’autodétruit. En face de cet homme (puisqu’il s’agit malgré tout d’un homme…), Chanda n’est qu’abnégation, dévouement, sacrifice. Le seul moment de répit du film est celui où elle se joint à une fête du quartier. Vêtue d’une jolie robe, paraissant plus que son âge, elle semble pour une fois sinon heureuse, du moins prête à le devenir. Pendant tout le reste du film, nous nous demandons comment elle peut supporter tant d’événements horribles sans sombrer dans la désespérance. Sans doute la réponse se trouve-t-elle simplement dans sa jeunesse. Plus âgée, sans doute plus égoïste, elle aurait vraisemblablement pris la fuite.

On ne sait pas s’il s’agit d’un parti pris du réalisateur – car le film est tourné avec des moyens très simples et sans aucune esbroufe – mais pour le spectateur du Nord le Secret de Chanda est un objet bizarrement esthétique. Cela tient pour une part à l’environnement, ce petit bout d’Afrique du Sud où se trouve la maison de Chanda et où se déroule la plus grande partie de l’action, et pour une part encore au physique de Chanda elle-même et de son amie de cœur, petite fille abandonnée, sans défense et qui ne survivra que grâce à Chanda (voir la photo). Ces deux filles à peine nubiles aux visages durs sur des corps graciles semblent venir d’un autre monde.

Autre ambiance avec L’Envol, film germano-suédois de René Bo Hansen tourné chez des nomades kazakhs installés dans un coin perdu de Mongolie, au pied des montagnes. Le Secret de Chanda montrait les membres d’une pauvre famille bataillant pour survivre dans le cadre de la civilisation moderne. Tout leur était difficile, car l’argent était nécessaire pour satisfaire le moindre de leurs besoins et l’argent était rare. Rien de tel chez les nomades de l’Envol, qui se déplacent sur leurs propres chevaux dans des espaces infinis, se nourrissent du lait de leurs bêtes et du produit de leur chasse, qui fabriquent eux-mêmes leurs vêtements. Certes, ils ont des « bouilles » impossibles et ils sont privés de tout ce que nous considérons comme indispensable à notre confort. Et pourtant ! Alors que nous étions, nous spectateurs, remplis de pitié et d’horreur face à Chanda et à sa famille, nous nous surprenons à envier les sauvages des steppes, ces hommes d’avant la division du travail capable de subvenir eux-mêmes à leurs besoins, qui vivent en harmonie avec la nature et les animaux. Les animaux de leurs troupeaux, les proies qu’ils prélèvent sur la nature et surtout l’aigle, l’aigle royal qu’ils dressent pour la chasse au vol. Les titres allemand (Die Stimme des Adlers), anglais (The Eagle Hunter’s Son) ou québécois (Le Dresseur d’aigles) sont à cet égard plus explicites.

Certes le film raconte une histoire, celle d’un jeune garçon, Bazarbai (interprété par Bazarbai Matei), en pleine crise d’adolescence, qui fait une fugue jusqu’à la grande ville, avant de revenir, instruit par les épreuves qu’il a traversées, reprendre auprès de son vieux père la place qui lui échoit. Les péripéties de ce voyage initiatique importent assez peu, tant nous sommes fascinés par le spectacle des paysages (somptueux), des nomades (aux allures de sauvages) et de leurs aigles (majestueux). Le scenario nous transporte brièvement dans la capitale de la Mongolie, Oulan-Bator, qui connaît un développement à la chinoise : contraste saisissant entre l’immensité des steppes quasi-désertiques, avec quelques yourtes disséminées ici ou là, et la ville moderne et polluée où poussent partout des immeubles-cages-à-lapins.

Chaque spectateur trouvera dans l’Envol de quoi nourrir ses fantasmes. Puisqu’on parle beaucoup chez nous de l’éducation et de ses échecs, le film illustre une méthode éducative qui semble fort efficace. Il faut voir – et admirer – avec quel doigté le père, la mère, le grand-frère s’emploient, chacun à sa façon, à canaliser la colère de l’adolescent, afin de le transformer, par petites touches, en un adulte responsable. L’Envol est un conte merveilleux pour les adultes comme pour les enfants.

 

Pour suivre : le Pensionnat, un film thaïlandais de Songyos Sugmakananan. Le cinéma thaïlandais non commercial aligne les films aux scénarios particulièrement tordus et qui s’étirent en longueur. Ils auraient tort de se priver car cela plaît, visiblement, aux jurys des festivals : rappelons-nous la palme d’or du dernier festival de Cannes décernée à Oncle Boonmee. Moins calamiteux, le Pensionnat est aussi moins titré, avec tout de même, en 2007, un Ours de cristal à Berlin et le prix Junior à Cannes. Il n’y a pas grand-chose de plus à dire de ce film sinon qu’il est situé à peu près au même moment que Bonjour, le film d’Ozu (voir ci-dessous) qui date de 1959. On en veut pour preuve le rôle important dévolu, dans les deux cas, au téléviseur noir et blanc, présenté comme l’objet d’un désir irrésistible chez les enfants de cette époque. On ajoutera simplement que le décor du film, très « carcéral », mérite une mention et que l’intrigue tourne autour d’un jeune fantôme. A réserver, donc, aux amateurs du genre – jeunes personnes par l’âge ou au moins l’esprit – qui devraient se montrer plus indulgents que le spectateur plus rationnel. Quant à ce dernier, il est à craindre qu’il ne soit rapidement lassé par la répétition périodique des mêmes séquences, soulignées sans retenue par la musique, à croire que le réalisateur en était tellement satisfait qu’il voulait s’assurer à tout prix que nous les ayons suffisamment bien vues. Eh bien oui, nous les avons bien vues, et même trop bien.

 

On terminera sur une note nettement plus positive avec Bonjour, une comédie de Yasujiro Ozu (1903-1963). Ozu est le spécialiste des films intimistes et lents, ne laissant guère de place pour le plaisir. Même ses comédies laissent une impression d’amertume. C’est particulièrement le cas ici. Les enfants, d’une trivialité vraiment désolante, ne parviennent même pas à alléger vraiment l’atmosphère. Paresseux, pétophiles, et surtout amateur forcenés de la télévision naissante, il est bien difficile d’y voir des figures positives, même si les adultes qui les entourent ne valent guère mieux, entre la mesquinerie des mères et l’ivrognerie des pères. L’arrivée de la télévision dans des foyers suburbains désolants de modestie est la grande affaire du film. Il est rafraichissant de constater que, dans les deux derniers films de cette série, les parents se montrent plus que réticents à l’idée de mettre leurs enfants en contact avec la nouvelle boite à images. Chez Ozu, certains de ces parents vont même jusqu’à invoquer un « syndrome d’abrutissement général » pour refuser d’introduire dans leur foyer cet appareil révolutionnaire. Mais, comme la suite l’a montré, même les plus réticents n’ont pu résister à la pression : la victoire de la télévision était inéluctable. Et les éducateurs, aujourd’hui, mesurent combien les craintes manifestées lors de l’apparition de l’objet trop séduisant étaient justifiées. La curiosité vraie (qui fait s’intéresser à tout et ne jamais s’estimer satisfait tant que l’on n’a pas vraiment compris), le goût de l’effort, le besoin de lire, etc., toutes ces qualités indispensables pour faire des têtes bien pleines et des citoyens éclairés sont devenues bien rares dans les esprits formatés par la télévision.

 

 

Pour en revenir à Bonjour, s’il n’est pas l’un des plus grands films d’Ozu, il mérite néanmoins d’être vu. Ne serait-ce que pour la forme : le décor de minuscules maisons mitoyennes, à l’intérieur desquelles les habitants paraissent disproportionnés, créée une atmosphère surprenante, presque fantastique. Un effet amplifié par le décalage dont le spectateur occidental d’un film japonais, quel qu’il soit, ne peut manquer d’être frappé entre sa propre civilisation et celle du pays du soleil levant. Nous nous reconnaissons plus facilement dans les chasseurs kazakhs de l’Envol, dont nos lointains ancêtres ne devaient guère différer, que dans nos contemporains du Japon. Nous nous sentons en effet assez proches des farouches cavaliers des steppes, dans notre atavisme comme dans notre imaginaire ; aussi suscitent-ils en nous une bizarre nostalgie. Tandis que les mœurs du peuple japonais nous apparaissent infiniment exotiques, comme s’il appartenait à une autre branche de l’évolution que le reste de l’humanité.

A l’Atrium de Fort-de-France du 11 au 19 février 2011.

Post-scriptum 1 : Toute règle, même la plus mauvaise, souffre des exceptions, y compris celle que nous énoncions en commençant cette chronique. C’est exceptionnel mais il arrive que l’on présente de très bons films à Madiana ! C’est le cas de certains des films des « Jeudis de Madiana », même si nous avons pu, en général, déjà les voir à l’Atrium. Par ailleurs, les patrons de Madiana présentent systématiquement les longs métrages, bons ou moins bons, qui ont quelque chose à voir avec la Martinique, parmi lesquels les documentaires historico-politiques de Camille Mauduech. Pour ceux qui ne l’ont pas encore fait, c’est donc le moment de se précipiter pour voir La Martinique aux Martiniquais, consacré à « l’Affaire de l’OJAM ». Très remarquable film, plus intéressant encore que Les 16 de Basse-Pointe, en raison de la qualité des témoins-acteurs de cet épisode particulièrement marquant de notre histoire, toujours bien vivants pour la plupart. On peut regretter, néanmoins, que la réalisatrice se soit avant tout attachée à leur faire raconter le déroulement des faits, au lieu de les inciter à nous livrer leurs réflexions politiques sur les événements de l’époque et la suite de l’histoire de notre île.

Post-scriptum 2 : La disparition d’Édouard Glissant a provoqué le déluge hagiographico-médiatique auquel on pouvait s’attendre. On nous a beaucoup rabâché les grands thèmes de la pensée glissantienne : diversité et tout-monde. Le film de Camille Mauduech apporte un complément indispensable en rappelant qu’il y eut aussi un Glissant nationaliste antillais, qui a joué un rôle très important au sein du Fro