Le cinéma en
Martinique se résume pour l’essentiel aux
films (atrocement) commerciaux présentés
dans le complexe de Madiana, avec un succès
d’audience qui en dit long sur la culture
cinématographique moyenne de nos
concitoyens. De temps en temps,
heureusement, pour le soulagement des
cinéphiles, le CMAC présente des films qui
rompent avec la médiocrité ambiante. La
dernière session rassemblait cinq longs
métrages ayant pour personnage principal un
enfant : émotion garantie !

Rouge comme
le ciel, film italien de Cristiano
Bortone, met en vedette un jeune garçon
d’une dizaine d’années (Paolo Sassanelli),
devenu accidentellement aveugle, qui se
retrouve pensionnaire dans une institution
spécialisée. L’histoire se passe dans
l’Italie des années cinquante, le climat de
l’institution religieuse est plutôt
oppressant pour ses petits pensionnaires,
infirmes de surcroît. Mais la jeunesse ne
pense pas au malheur, les enfants sont
joueurs et le film respire l’optimisme.
D’autant que le personnage central est doué
d’une imagination et d’une volonté peu
communes qui lui permettent d’entraîner
derrière lui toute une bande de copains pour
réaliser son projet : réaliser
l’illustration sonore d’un compte de fées.
Rouge comme le ciel est un film à
montrer à tous les enfants voyants : pour
leur apprendre à accepter les différences et
peut-être surtout pour leur enseigner la
volonté, l’ambition, des valeurs qui
semblent de moins en moins répandues chez
nos écoliers (cf. infra).
La réalisation
est sans défaut et nous suivons l’histoire
avec intérêt du début à la fin. La
reconstitution de l’atmosphère de
l’après-guerre est convaincante, à
l’exception peut-être des manifestations
ouvrières qui ressemblent plutôt à des
rassemblements hippies (!)

Dans Rouge
comme le ciel, les méchants ne le sont
guère et sont facilement vaincus. Rien de
tel dans le Secret de Chanda, (un
film d’Oliver Schmitz avec Khomotso Manyaka
dans le rôle titre) parfois insoutenable
dans sa manière de s’acharner sur les
défavorisés de ce monde. On s’abstiendra
donc d’y conduire ses jeunes enfants. Nous
sommes quelque part en Afrique du Sud, dans
un quartier plutôt classe moyenne où la
famille de Chanda n’est pas tout à fait à sa
place : trop de pauvreté, trop de malheur.
Chanda, douze ans, est la fille d’un premier
mariage de sa mère, laquelle a eu après son
veuvage trois autres enfants avec un autre
homme : celui par qui le malheur arrive.
Drogué, coureur, il est prêt à tout pour
assouvir ces vices, jusqu’à dérober les
maigres économies de sa femme. Et bien sûr,
en Afrique plus qu’ailleurs, quand on se
drogue et quand on fréquente les
prostituées, il est presque impossible
d’échapper au « haut mal » contemporain,
celui dont on n’ose même parler de crainte
de l’attirer sur soi. Alors arrive ce qui ne
pouvait manquer d’arriver : la mère
contaminée, son bébé aussi qui meurt, le
premier d’une série fatale qui verra
disparaître successivement le père et la
mère.
Le film
s’ouvre sur la scène où Chanda va négocier
le cercueil du bébé. Le père en goguette, la
mère anéantie de chagrin, c’est à la petite
Chanda d’assumer à la place des adultes.
Elle possède fort heureusement une force de
caractère et une intelligence
exceptionnelles qui l’aideront à traverser
les vicissitudes de sa jeune existence. Face
aux adultes, et en particulier au beau-père,
elle incarne l’amour vrai aussi bien qu’une
morale intransigeante. Rarement, dans un
film, le conflit entre Éros et Thanatos aura
été montré aussi brutalement. Le beau père
est l’exemple même de l’humanité dans ce
qu’elle a de plus cruel : il est poussé par
une force maléfique à détruire autour de lui
en même temps qu’il s’autodétruit. En face
de cet homme (puisqu’il s’agit malgré tout
d’un homme…), Chanda n’est qu’abnégation,
dévouement, sacrifice. Le seul moment de
répit du film est celui où elle se joint à
une fête du quartier. Vêtue d’une jolie
robe, paraissant plus que son âge, elle
semble pour une fois sinon heureuse, du
moins prête à le devenir. Pendant tout le
reste du film, nous nous demandons comment
elle peut supporter tant d’événements
horribles sans sombrer dans la désespérance.
Sans doute la réponse se trouve-t-elle
simplement dans sa jeunesse. Plus âgée, sans
doute plus égoïste, elle aurait
vraisemblablement pris la fuite.
On ne sait pas
s’il s’agit d’un parti pris du réalisateur –
car le film est tourné avec des moyens très
simples et sans aucune esbroufe – mais pour
le spectateur du Nord le Secret de Chanda
est un objet bizarrement esthétique. Cela
tient pour une part à l’environnement, ce
petit bout d’Afrique du Sud où se trouve la
maison de Chanda et où se déroule la plus
grande partie de l’action, et pour une part
encore au physique de Chanda elle-même et de
son amie de cœur, petite fille abandonnée,
sans défense et qui ne survivra que grâce à
Chanda (voir la photo). Ces deux filles à
peine nubiles aux visages durs sur des corps
graciles semblent venir d’un autre monde.

Autre ambiance
avec L’Envol, film germano-suédois de
René Bo Hansen tourné chez des nomades
kazakhs installés dans un coin perdu de
Mongolie, au pied des montagnes. Le
Secret de Chanda montrait les membres
d’une pauvre famille bataillant pour
survivre dans le cadre de la civilisation
moderne. Tout leur était difficile, car
l’argent était nécessaire pour satisfaire le
moindre de leurs besoins et l’argent était
rare. Rien de tel chez les nomades de
l’Envol, qui se déplacent sur leurs
propres chevaux dans des espaces infinis, se
nourrissent du lait de leurs bêtes et du
produit de leur chasse, qui fabriquent
eux-mêmes leurs vêtements. Certes, ils ont
des « bouilles » impossibles et ils sont
privés de tout ce que nous considérons comme
indispensable à notre confort. Et pourtant !
Alors que nous étions, nous spectateurs,
remplis de pitié et d’horreur face à Chanda
et à sa famille, nous nous surprenons à
envier les sauvages des steppes, ces hommes
d’avant la division du travail capable de
subvenir eux-mêmes à leurs besoins, qui
vivent en harmonie avec la nature et les
animaux. Les animaux de leurs troupeaux, les
proies qu’ils prélèvent sur la nature et
surtout l’aigle, l’aigle royal qu’ils
dressent pour la chasse au vol. Les titres
allemand (Die Stimme des Adlers),
anglais (The Eagle Hunter’s Son) ou
québécois (Le Dresseur d’aigles) sont
à cet égard plus explicites.
Certes le film
raconte une histoire, celle d’un jeune
garçon, Bazarbai (interprété par Bazarbai
Matei), en pleine crise d’adolescence, qui
fait une fugue jusqu’à la grande ville,
avant de revenir, instruit par les épreuves
qu’il a traversées, reprendre auprès de son
vieux père la place qui lui échoit. Les
péripéties de ce voyage initiatique
importent assez peu, tant nous sommes
fascinés par le spectacle des paysages
(somptueux), des nomades (aux allures de
sauvages) et de leurs aigles (majestueux).
Le scenario nous transporte brièvement dans
la capitale de la Mongolie, Oulan-Bator, qui
connaît un développement à la chinoise :
contraste saisissant entre l’immensité des
steppes quasi-désertiques, avec quelques
yourtes disséminées ici ou là, et la ville
moderne et polluée où poussent partout des
immeubles-cages-à-lapins.
Chaque
spectateur trouvera dans l’Envol de
quoi nourrir ses fantasmes. Puisqu’on parle
beaucoup chez nous de l’éducation et de ses
échecs, le film illustre une méthode
éducative qui semble fort efficace. Il faut
voir – et admirer – avec quel doigté le
père, la mère, le grand-frère s’emploient,
chacun à sa façon, à canaliser la colère de
l’adolescent, afin de le transformer, par
petites touches, en un adulte responsable.
L’Envol est un conte merveilleux pour
les adultes comme pour les enfants.
Pour suivre :
le Pensionnat, un film thaïlandais de
Songyos Sugmakananan. Le cinéma thaïlandais
non commercial aligne les films aux
scénarios particulièrement tordus et qui
s’étirent en longueur. Ils auraient tort de
se priver car cela plaît, visiblement, aux
jurys des festivals : rappelons-nous la
palme d’or du dernier festival de Cannes
décernée à Oncle Boonmee. Moins calamiteux,
le Pensionnat est aussi moins titré,
avec tout de même, en 2007, un Ours de
cristal à Berlin et le prix Junior à Cannes.
Il n’y a pas grand-chose de plus à dire de
ce film sinon qu’il est situé à peu près au
même moment que Bonjour, le film
d’Ozu (voir ci-dessous) qui date de 1959. On
en veut pour preuve le rôle important
dévolu, dans les deux cas, au téléviseur
noir et blanc, présenté comme l’objet d’un
désir irrésistible chez les enfants de cette
époque. On ajoutera simplement que le décor
du film, très « carcéral », mérite une
mention et que l’intrigue tourne autour d’un
jeune fantôme. A réserver, donc, aux
amateurs du genre – jeunes personnes par
l’âge ou au moins l’esprit – qui devraient
se montrer plus indulgents que le spectateur
plus rationnel. Quant à ce dernier, il est à
craindre qu’il ne soit rapidement lassé par
la répétition périodique des mêmes
séquences, soulignées sans retenue par la
musique, à croire que le réalisateur en
était tellement satisfait qu’il voulait
s’assurer à tout prix que nous les ayons
suffisamment bien vues. Eh bien oui, nous
les avons bien vues, et même trop bien.
On terminera
sur une note nettement plus positive avec
Bonjour, une comédie de Yasujiro Ozu
(1903-1963). Ozu est le spécialiste des
films intimistes et lents, ne laissant guère
de place pour le plaisir. Même ses comédies
laissent une impression d’amertume. C’est
particulièrement le cas ici. Les enfants,
d’une trivialité vraiment désolante, ne
parviennent même pas à alléger vraiment
l’atmosphère. Paresseux, pétophiles, et
surtout amateur forcenés de la télévision
naissante, il est bien difficile d’y voir
des figures positives, même si les adultes
qui les entourent ne valent guère mieux,
entre la mesquinerie des mères et
l’ivrognerie des pères. L’arrivée de la
télévision dans des foyers suburbains
désolants de modestie est la grande affaire
du film. Il est rafraichissant de constater
que, dans les deux derniers films de cette
série, les parents se montrent plus que
réticents à l’idée de mettre leurs enfants
en contact avec la nouvelle boite à images.
Chez Ozu, certains de ces parents vont même
jusqu’à invoquer un « syndrome
d’abrutissement général » pour refuser
d’introduire dans leur foyer cet appareil
révolutionnaire. Mais, comme la suite l’a
montré, même les plus réticents n’ont pu
résister à la pression : la victoire de la
télévision était inéluctable. Et les
éducateurs, aujourd’hui, mesurent combien
les craintes manifestées lors de
l’apparition de l’objet trop séduisant
étaient justifiées. La curiosité vraie (qui
fait s’intéresser à tout et ne jamais
s’estimer satisfait tant que l’on n’a pas
vraiment compris), le goût de l’effort, le
besoin de lire, etc., toutes ces qualités
indispensables pour faire des têtes bien
pleines et des citoyens éclairés sont
devenues bien rares dans les esprits
formatés par la télévision.
Pour en
revenir à Bonjour, s’il n’est pas
l’un des plus grands films d’Ozu, il mérite
néanmoins d’être vu. Ne serait-ce que pour
la forme : le décor de minuscules maisons
mitoyennes, à l’intérieur desquelles les
habitants paraissent disproportionnés, créée
une atmosphère surprenante, presque
fantastique. Un effet amplifié par le
décalage dont le spectateur occidental d’un
film japonais, quel qu’il soit, ne peut
manquer d’être frappé entre sa propre
civilisation et celle du pays du soleil
levant. Nous nous reconnaissons plus
facilement dans les chasseurs kazakhs de
l’Envol, dont nos lointains ancêtres ne
devaient guère différer, que dans nos
contemporains du Japon. Nous nous sentons en
effet assez proches des farouches cavaliers
des steppes, dans notre atavisme comme dans
notre imaginaire ; aussi suscitent-ils en
nous une bizarre nostalgie. Tandis que les
mœurs du peuple japonais nous apparaissent
infiniment exotiques, comme s’il appartenait
à une autre branche de l’évolution que le
reste de l’humanité.
A l’Atrium de
Fort-de-France du 11 au 19 février 2011.
Post-scriptum
1 : Toute règle, même la plus mauvaise,
souffre des exceptions, y compris celle que
nous énoncions en commençant cette
chronique. C’est exceptionnel mais il arrive
que l’on présente de très bons films à Madiana ! C’est le cas de certains des films
des « Jeudis de Madiana », même si nous
avons pu, en général, déjà les voir à
l’Atrium. Par ailleurs, les patrons de
Madiana présentent systématiquement les
longs métrages, bons ou moins bons, qui ont
quelque chose à voir avec la Martinique,
parmi lesquels les documentaires
historico-politiques de Camille Mauduech.
Pour ceux qui ne l’ont pas encore fait,
c’est donc le moment de se précipiter pour
voir La Martinique aux Martiniquais,
consacré à « l’Affaire de l’OJAM ». Très
remarquable film, plus intéressant encore
que Les 16 de Basse-Pointe, en raison
de la qualité des témoins-acteurs de cet
épisode particulièrement marquant de notre
histoire, toujours bien vivants pour la
plupart. On peut regretter, néanmoins, que
la réalisatrice se soit avant tout attachée
à leur faire raconter le déroulement des
faits, au lieu de les inciter à nous livrer
leurs réflexions politiques sur les
événements de l’époque et la suite de
l’histoire de notre île.
Post-scriptum
2 : La disparition d’Édouard Glissant a
provoqué le déluge hagiographico-médiatique
auquel on pouvait s’attendre. On nous a
beaucoup rabâché les grands thèmes de la
pensée glissantienne : diversité et
tout-monde. Le film de Camille Mauduech
apporte un complément indispensable en
rappelant qu’il y eut aussi un Glissant
nationaliste antillais, qui a joué un rôle
très important au sein du Fro