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Un documentaire sur Dany Laferrière

La dérive douce d’un enfant de Petit Goâve

 

Par Selim Lander

 

 

« Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer » : Le titre du premier roman de Dany Laferrière, qui d’emblée en a fait un écrivain à succès, le poursuit depuis, comme si tous ses ouvrages ultérieurs n’étaient que des ersatz édulcorés du premier. Telle est l’une des confidences que l’on peut recueillir en écoutant Dany Laferrière se raconter dans le documentaire de Pedro Ruiz, La dérive douce d’un enfant de Petit Goâve. Un documentaire sur un auteur vivant, haïtien de surcroît – l’on sait ce que Haïti connote aujourd’hui : destin tragique, malédiction divine –, comment un écrivain originaire d’Haïti, déjà mondialement célèbre, pourrait-il échapper à la boursouflure ou l’enflure d’un personnage qui se sait exceptionnel ? Pedro Ruiz évite pourtant de nous présenter l’hagiographie ampoulée que l’on pouvait redouter, en refusant délibérément de prendre son personnage au sérieux. Parti pris qui débouche sur un constat à demi rassurant : le destin d’Haïti est hélas ! tragique ; du moins celui de Dany Laferrière ne l’est-il pas.

Projeté en Martinique, juste après le déluge médiatique autour du premier anniversaire de la catastrophe du 12 janvier 2010, ce film, tourné antérieurement, a la fraîcheur d’une jeune fille enamourée ou d’une rose fraîchement éclose. Les vues sur un Port-au-Prince pauvre et cerné de bidonvilles mais animé, bariolé prennent de nos jours, après toutes ces images de la ville dévastée dont on nous a abreuvés, une signification que l’auteur du film ne pouvait pas anticiper. Ceux qui ne connaissaient pas Haïti autrement que par les images de désolation offertes par la télévision, découvrent un pays qui serait presque normal sans la créativité exceptionnelle de ses habitants, bien au-delà de la littérature. Frankétienne, qui apparaît dans certaines séquences, en est l’exemple magnifique ayant, de son propre aveu, une cinquantaine de livres et 6000 tableaux à son actif.

Le film est loin de se cantonner en Haïti, avec des séquences tournées à Montréal, à New York, à Lyon, à Vienne (France), à Paris, à Saint-Malo, des lieux (en dehors de Montréal où Laferrière a vécu longtemps) parcourus au hasard des congrès et rencontres d’écrivains. On devine facilement pourquoi Laferrière est très prisé des organisateurs de ce genre de manifestation : il appartient sans aucune contestation possible au monde littéraire alors que, en même temps, il n’a aucun (ou alors vraiment très peu) de ces tics de langage et d’attitudes qui caractérisent la plupart des auteurs de son renom. Direct, sympathique, simple en un mot, il conquiert sans coup férir le cœur des spectateurs.

Conquérir les spectateurs ne suffit pas ; il faut tenir pendant toute la durée d’un film. C’est là où intervient l’art du réalisateur. On pourrait croire qu’il s’efface derrière son héros ; il n’en est rien. Il joue avec lui pour notre plus grand plaisir, en faisant appel à des procédés simples mais efficaces : des dessins animés, des images floues, des couleurs « sales ». Tout cela fait un film plein d’humour, qui n’empêche nullement des moments d’émotion. Le montage des interventions des autres personnes qui traversent le film (éditeurs, amateurs, etc.) en écho du personnage principal s’avère également un procédé efficace pour « éviter » le sujet imposé : se faire le thuriféraire d’un « grand écrivain ».

La tâche était évidemment facilitée par la personnalité de Dany Laferrière. Bien que conscient de sa valeur (comment ne le serait-il pas avec une telle renommée ?), il parvient à ne pas se prendre trop au sérieux. Grand, dégingandé, orateur qui joint le geste à la parole, nullement intimidé par la caméra (pour avoir fait le « Monsieur météo » sur une chaîne de télévision canadienne, joué dans un film, réalisé lui-même des films), il n’a rien de l’écrivain en chambre à l’aise seulement le stylo à la main.

Bref, du cinéma à la fois instructif et distrayant – qui n’oblitère pas pour autant la tragédie du peuple haïtien, toujours présente dans la conscience des Haïtiens exilés – qui devrait plaire même aux spectateurs qui ne sont pas des fans des livres de Dany Laferrière.

Selim Lander.

A l’Atrium de Fort-de-France, le 18 janvier 2011.