Le
cinéma c’est la vie. La vieillesse et la
mort, qui font partie de la vie, étaient au
rendez-vous du dernier festival de Cannes.
Pour traiter d’un pareil sujet, la gravité
est de mise, ce qui n’exclut ni la
tendresse, ni l’humour. Poetry, le
film coréen qui relate les ennuis d’une
humble garde-malade elle-même guettée par la
maladie d’Alzheimer, est le seul à jouer,
avec succès, sur les trois registres. Des
hommes et des dieux est un tribut
aux martyrs du monastère de Tibhirine en
Algérie. Ce film français de Xavier Beauvois
se cantonne sans doute avec raison dans une
gravité chargée d’émotion. Quant à Oncle
Boonmee, le film thaïlandais qui a
obtenu la récompense suprême à Cannes, il
manque complètement sa cible et sombre dans
l’ennui et le ridicule. Les choix des jurys
de Cannes sont souvent contestables mais
cette dernière Palme d’or est tout bonnement
incompréhensible.
Poetry de Lee Changdong. Prix du
meilleur scénario.
Le cinéma et la poésie peuvent-ils faire bon
ménage ? La question peut légitimement se
poser dans un pays comme la France où le
goût de la poésie s’est à peu près perdu. La
faute à l’école où la pratique de la
récitation a quasiment disparu au profit
d’autres apprentissages jugés sans doute
plus essentiels par les nobles caciques de
l’inspection générale. La faute aussi à la
mode du vers libre, cet oxymore typique de
notre modernité littéraire (car la poésie
sans contrainte n’est que de la prose
alambiquée). Quoi qu’il en soit, il en va
désormais chez nous de la poésie comme des
arts plastiques : l’informe règne. Tout est
désormais permis au poète, sauf bien entendu
de se plier aux règles de la versification
classique. Dès lors n’importe qui peut se
proclamer poète et l’on comprend que le
foisonnement des soi-disant auteurs ait pour
première conséquence la raréfaction des
lecteurs.
Par contraste avec la France, la poésie
demeure omniprésente en Corée. On y affiche
dans la rue des cours d’écriture poétique,
fréquentés par toutes sortes de gens, par
exemple par une femme âgée qui gagne sa vie
petitement en s’occupant d’un vieillard
à-demi paralysé, tout en assumant la
responsabilité de son petit-fils, type
accompli de l’adolescent bon à rien sinon à
se laisser entraîner dans de mauvais coups.
A lire un tel résumé on pourrait
craindre que Poetry ne soit qu’un
mélo larmoyant de plus. Il n’en est rien.
Son intérêt n’est cependant ni dans le
scénario (remarqué à Cannes par un prix de
consolation) car la narration est
parfaitement linéaire, ni dans le traitement
fort classique des images. Ce film est avant
tout une fable sur l’impossibilité de
communiquer. Le vieil homme hémiplégique est
également aphasique ; la garde-malade (le
personnage principal, émouvante Yun Junghee)
se réfugie dans le mutisme chaque fois
qu’elle est confrontée à une situation
difficile ; de même le petit-fils, coupable
d’un viol en réunion qui s’est très mal
terminé, est incapable de dire ce qu’il a
fait, sans doute parce qu’un tel aveu le
mettrait en face d’une responsabilité qu’il
refuse. D’autres personnages sont plus
loquaces mais ceux-là parlent trop souvent
pour ne rien dire : professeur, animatrice
ou flic bedonnant qui préfère la gaudriole
aux élans lyriques, ils appartiennent tous
au club de poésie et sont donc familiers des
mots. Dans l’espoir d’oublier ses ennuis
autant que pour satisfaire une envie
longtemps rentrée, l’héroïne a décidé
d’entrer dans ce club. Si elle finit par
écrire le poème qui lui est demandé, ce sera
là son chant du cygne : elle se précipitera
aussitôt après du haut d’un pont dans la
même rivière qui fut le tombeau de la
victime du viol.
La morale du film demeure ambigüe. Loin
d’être présenté comme une vertu, le silence
paraît plutôt le lot des faibles et des
malheureux (le vieillard hémiplégique, la
grand-mère vivant sous la menace de la
maladie et hantée par son incapacité à faire
sortir son petit-fils de la sauvagerie ; le
petit-fils lui-même dont on ignore s’il
n’éprouve aucun sentiment ou s’il lui manque
seulement les mots pour le dire). Par
contraste les autres personnages du film ont
des mots un usage trop facile et trop
superficiel, on l’a dit. Faut-il alors
préférer les seuls poètes ? Le film ne
permet guère de trancher dans ce sens, dans
la mesure où il projette sur ces derniers et
sur les amateurs de poésie un regard plus
qu’ironique.
Des
hommes et des dieux de Xavier
Beauvois. Grand prix, prix de l’Education
nationale, prix du jury œcuménique.
La figure du martyr s’incarne aujourd’hui
dans les terroristes à la ceinture bourrée
d’explosifs, qui se font volontairement
sauter au milieu de la foule, convaincus
qu’ils sont de gagner ainsi le paradis
d’Allah. Mais il y a d’autres sortes de
martyrs, ceux qui vont volontairement au
devant de la mort sans aucune haine, ceux
pour qui l’amour d’un dieu ne se conçoit
qu’à travers l’amour des autres hommes,
jusqu’au sacrifice de leur vie. Les moines
de Tibhirine, ce monastère perdu dans les
montagnes d’Algérie, n’avaient pas la
vocation du martyre. Simplement, lorsque le
danger terroriste s’est fait plus pressant,
ils ont choisi de rester sur place, de
continuer à témoigner. Témoigner de quoi ?
Non de leur foi en Jésus-Christ, bien qu’ils
fussent moines cisterciens, car ils ne se
livraient à aucun prosélytisme, mais de leur
confiance en l’homme. Ils voulaient espérer
qu’on ne leur ferait aucun mal, eux qui ne
répandaient que du bien autour d’eux. Ils se
sont trompés, évidemment, puisqu’ils ont été
assassinés, en 1996, dans des conditions qui
demeurent aujourd’hui encore mystérieuses.
Tout cela est restitué par le film sans
aucune emphase. Avec peu de mots mais des
mots qui importent et des silences qui
comptent autant que des mots. Les comédiens
qui interprètent les vieux moines jouent
très juste, à commencer par Michael Lonsdale,
totalement convaincant dans le rôle du
médecin dont la porte est toujours ouverte
pour les malades des villages environnants.
Sa démarche alourdie, son visage marqué, ses
sourcils broussailleux, sa voix grave et un
peu chevrotante, sa présence enfin apportent
à son personnage une autorité morale qui n’a
pas besoin de s’affirmer pour exister, ce
qui n’est pas le cas du supérieur du
monastère, incarné par un Lambert Wilson
volontariste, le seul, dans le film, qui
semble véritablement habité par la flamme du
martyre.
Ces moines usés par les ans, qui se plient
scrupuleusement à la règle de Saint-Benoît,
qui étudient, chantent et se prosternent aux
offices, travaillent dans les champs, les
jardins, à la cuisine ou au dispensaire,
sont criants de vérité. Et la vérité qu’ils
crient est bien difficile à entendre pour
les spectateurs d’aujourd’hui. Leur exemple
démontre qu’on peut se dévouer à un idéal
jusqu’à la mort, sans que cet idéal soit
lui-même mortifère. Car, à l’instar de
Poetry, Des hommes et des
dieux n’est pas seulement un film
émouvant ; il nous place, spectateurs, en
face de questions que nous n’avons pas
l’habitude de nous poser. Poetry
conduisait à nous interroger directement sur
la place et le rôle du langage. Des
hommes et des dieux ajoute une
interrogation sur le sens du sacrifice.
Au-delà de leurs qualités formelles (plus
évidentes dans le second cas), c’est ce qui
fait d’abord l’intérêt de ces films.
Oncle
Boonmee de Apichatpong Weerasethakul.
Palme d’or.
Quand on rédige une critique
cinématographique, il est souvent
intéressant de regarder ce que pensent les
confrères. A propos de Poetry,
Télérama écrit : « un des plus beaux
films qu’il nous ait été donné de voir cette
année », « un film ambigu et solaire, aussi
doux et entêtant que son héroïne qui ne
cesse de surprendre ». Selon Le Monde,
Des hommes et des dieux
« défie les attentes. On pouvait imaginer un
état des lieux du post-colonialisme, une
évocation de la montrée des intégrismes, une
charge politique sous les dessous de la
guerre. Or Xavier Beaubois nous emmène
ailleurs, et signe un film en tous points
admirables ». Par contre, s’agissant d’Oncle
Boonmee, Libération adopte
d’emblée une posture défensive. Le journal
nous enjoint en effet de croire que le film
n’est pas « une collection
réfrigérante et chiantissime de plans
longuets et silencieux » (sic). Libé
monte ainsi au créneau parce que le film a
été largement attaqué. Il le fut à juste
titre, à notre avis, car on ne fera jamais
un grand film avec des comédiens figés,
éructant une platitude de temps en temps.
Sans un président du jury de Cannes comme
Tim Burton, auteur maniériste de films
prétentieux, jamais Oncle Boonmee n’aurait
décroché la palme d’or à la place de tant
d’autres œuvres talentueuses (à commencer
par les deux dont nous venons de parler).
L’argument d’Oncle Boonmee est
minimaliste : un homme sachant sa mort
prochaine demande qu’on le ramène à la
maison, quelque part dans le nord de la
Thaïlande. Il est en proie à des visions, il
reçoit des visiteurs de l’au-delà : son
épouse, son fils. Dans un entretien
recueilli toujours par le journal
Libération, Apichatpong Weerasethakul
déclare qu’il a voulu rendre hommage « à un
vieux cinéma thaïlandais plein de
fantômes ». Après tout, pourquoi pas ?
Hélas, le cinéaste a complètement raté sa
cible. Les interminables plans larges ou
moyens sont insupportables. Les silences
sont encore plus pesants que les dialogues
et tout aussi vides de sens. Le résultat
final est évidemment un film profondément
ennuyeux, parfois ridicule, en particulier à
chaque apparition du fantôme du fils,
affublé d’un déguisement qui le fait
ressembler au pilote extraterrestre, à
l’allure de gorille, de la Guerre des
étoiles.
Vive les films silencieux, vive les films
qui prennent leur temps (Poetry dure
2h19, Des hommes et des dieux 2h),… à
condition néanmoins qu’ils aient quelque
chose à nous dire.