Ce que théâtre
suggère le cinéma hollywoodien le montre,
mais il en est d'autres...
par Roland Sabra
Steeve Zébina du CMAC nous a proposé
dernièrement « Incendies », un film de Denis
Villeneuve d'après la pièce de théâtre
époustouflante de Wajdi Mouawad créée en 2004 et
jouée dans le monde entier. Incendies, c’est
l’histoire de jumeaux (un frère et une sœur,
Simon et Jeanne Marwan) qui, à la mort de leur
mère, Nawal, apprennent que leur père, qu’ils
n’ont pas connu, est vivant et qu’ils ont un
frère dont ils ignoraient l’existence. Dans son
testament la mère demande aux jumeaux de les
retrouver pour leur remettre à chacun une lettre
Simon refuse cette tâche et Jeanne part seule
pour un pays, qui n'est jamais nommé, mais dont
l'histoire ressemble à celle du Liban de ces
trente dernières années. La force de Wadji
Mouawad est de faire d'un roman familial une
œuvre allégorique qui renoue avec les tragédies
antiques. Meurtres, viols, infanticides,
incestes décollent du fait divers pour poser le
problème de la nécessaire canalisation de la
violence primordiale comme fondement du lien
social. L'enquête que mène Jeanne dévoile
l'enquête qu'à menée Nawal sa propre mère pour
retrouver le frère ainé. Dédoublements aller et
retour temporels participent à l'intensité
dramatique du récit.
Si
Denis Villeneuve évite l'écueil du théâtre filmé
et celui du spectacle hollywoodien il reste en
permanence sur le fil du rasoir. Les plans
panoramiques de paysage, de ville, de couchers
ou de levers de soleils parasitent quelques fois
le propos, de même certains ralentis jouant de
l'esthétisation de l'horreur flirtent, sans s'y
livrer avec l'indécence. La « monstration » à
l'écran de ce que le théâtre ne fait que
suggérer produit un effet de rabattement sur une
réalité dont la temporalité et pour être plus
précis le caractère platement contemporain est
souligné au détriment de la dimension
allégorique. On balance ainsi entre tragédie
antique et drame hollywoodien en technicolor.
Encore que les couleurs de la copie projetée
semblait manquer d'éclairage. On ne saura pas
s'il s’agissait d'un parti pris du chef
opérateur ou d'un faiblesse matérielle locale.
Il
est des crimes qu'on ne peut montrer ni même
quelques fois raconter, ou simplement évoquer.
Que des snippers prennent plaisir à « allumer »
des gamins de moins de 10ans porteurs d'un
bouteille d'eau, que des femmes puissent n'avoir
comme seule obsession sous les décombres et les
ruines que de bouffer, baiser et boire à
tirelarigot, dans des contextes où n'existent
plus que la force, et la violence primordiale
relèvent souvent de l'impensable. Déjà la pièce
de théâtre que nous avions pu voir au CMAC "Le
Jour où Nina Simone a cessé de chanter" de et
avec Darina al Joundi avait suscité l-incrédulité
de certains spectateurs (Cf L'article de Selim
Lander) moins avertis que d'autres.
Malgré ces
réserves, il fallait voir le film «Incendies »
ne serait-ce que pour regretter de n'avoir pu
voir la pièce éponyme.
Il ne saurait
être question de terminer cette chronique sans
évoquer un film iranien « The hunter ». Nous
sommes à la veille des élections de 2009, dont
on espérait que le régime respecterait le
verdict .Ali récemment libéré de prison
travaille de nuit dans une usine automobile près
de Téhéran. Il voit peu sa femme et sa fille.
Il rentre un matin, attend toute la journée et
constate leur disparition. Le commissariat de
police lui apprend que sa femme a été tuée, dans
une manifestation, ce qu'il à peine à croire .
Il apprendra aussi un peu plus tard que sa fille,
elle aussi, a été assassinée très certainement
par des « Gardiens de la Révolution » en même
temps que sa mère. Ali n'a plus rien à perdre.
Il applique la vieille loi biblique du Talion en abattant deux
flics, au hasard d'une autoroute. C'est là que
commence la deuxième partie du film. Pris en
chasse par deux policiers il s'enfonce dans la
forêt, se fait prendre, avant que le trio ne se
perde, sans repères, ni moyen de communication
au milieu d'arbres qui ressemblent à des arbres
qui eux-mêmes ressemblent à d'autres arbres etc.
Les deux flics s'engueulent et le plus corrompu
des deux veut la peau de l'autre.
Ce film est un
vrai miracle. C'est par une chance
extraordinaire qu'il a pu sortir d'Iran. Peu de
moyens, peu de dialogues, mais beaucoup
d'images, de scènes d'un symbolisme
époustouflant comme celle, inaugurale, d'une
voiture roulant dans un long tunnel et qui
révèle à la lumière sa couleur , verte celle que
portaient ,attachée en foulards, en serre-têtes,
les manifestants réclamant plus de démocratie
dans le pays des ayatollahs . Un film fort , qui
mêle plusieurs histoires complètement
maitrisées, qui utilise le son comme un
personnage, qui utilise une écriture en creux,
d'une grande sobriété, sans esbroufe. Un film
intense d'un grand cinéaste, Rafi Pitts, et qui
nous révèle un non moins grand comédien,
lui-même. Quand on vous dit que la programmation
du CAMC donne envie d'aller au cinéma ce ne sont
pas que des mots.
Mai 2011 Fort-de-France
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