En haïti
la mémoire
s'est
bloquée sur
1804,
l'année de
sa
naissance,
de son
indépendance,
un acte
anti-esclavagiste
inouï. Mais
il y a un
tel écart
entre la
grandeur du
passé et la
réalité
d'aujourd'hui
que parfois
cela rend
fou",
explique le
réalisateur
qui est
tombé
amoureux de
l'île et de
ses
habitants au
point de
leur faire
jouer tous
les rôles de
cette fable
politique.
Royal Bonbon est le premier long métrage de fiction
entièrement
tourné en Haïti.
Votre approche
de Haïti et de
son histoire est
aux antipodes
d'un film
historique
classique...
Charles
Najman : Je
ne voulais pas
d'une
reconstitution
historique. Je
m'intéresse à
l'histoire quand
elle revient
sous la forme
d'une hantise ou
d'une névrose,
c'est de la
mémoire très
épidermique. Ce
qui me fascinait
dans le projet
de Royal
Bonbon, tant
au niveau
dramaturgique
que
cinématographique,
c'est qu'en
Haïti la mémoire
est bloquée,
figée sur 1804,
l'année de sa
naissance, de
son
indépendance.
Cette révolution
anti-esclavagiste
est un acte
inouï,
incomparable.
Mais il y a un
tel écart entre
cette grandeur
du passé et la
réalité de la
vie des Haïtiens
aujourd'hui que,
parfois, ça rend
fou. Pour
certains
haïtiens, le
temps semble
arrêté. Il s'est
figé dans un
décor immuable.
Tout semble
advenir en Haïti
comme un appel
du passé. Tous
les niveaux du
temps
s'imbriquent et
s'amalgament. Le
passé fait
irruption sans
cesse dans le
présent,
l'histoire
s'incarne tous
les jours et les
mythes prennent
corps dans la
réalité. La
mémoire, à fleur
de peau, revit
chaque jour,
s'imprime dans
les consciences,
diffuse les
rêves les plus
fous, obsède
l'imaginaire,
subjugue
l'inconscient et
possède les
gens. Ecrire et
réaliser ce
film, c'était
donc d'abord
pour moi se
déprendre d'une
certaine vision
linéaire de
l'histoire, du
temps
chronologique,
en rejeter la
tranquille
ordonnance, pour
se livrer au
diabolique
rapport à la
mémoire des
Haïtiens, à
leurs
déplacements
mythologiques
dans le temps.
...D'où
l'idée de partir
de ce personnage
qui se prend
pour le roi
Christophe ?
Oui, cela
permettait des
aller-retour
entre le passé
et le présent,
le rêve et la
réalité. Au
départ, je me
méfiais un peu
de ce qui aurait
pu être une
fausse bonne
idée. Et puis un
jour, j'ai
rencontré un
homme très
pauvre sur le
marché du
Cap-Haïtien, qui
se prenait
vraiment pour le
roi Christophe.
Pour moi,
c'était la
confirmation que
je tenais là une
bonne approche.
Comment
avez-vous
appréhendé cette
réalité
étrangère ?
J'avais
travaillé il y a
longtemps sur un
scénario dont
l'action se
passait en
Haïti. Cela m'a
donné envie
d'aller dans ce
pays. A
l'époque, Le
Monde m'a
envoyé là-bas à
l'occasion d'un
supplément
mensuel pour le
Bicentenaire de
la Révolution
française. Dès
mon arrivée en
Haïti, j'ai été
fasciné. J'ai
par la suite
réalisé un
documentaire
puis un livre
intitulé Dieu
seul me voit
- c'est
l'expression
qu'on emploie
là-bas pour
parler de la
masturbation.
J'y parlais de
cette espèce
d'autarcie
haïtienne,
d'isolement, qui
est, je crois,
en partie
entretenue
inconsciemment
par les Haïtiens
eux-mêmes.
L'histoire
haïtienne
m'avait
passionné. Puis,
je me suis "
fiancé " avec ce
pays. Je l'ai
presque
"épousé". C'est
ce qui m'a
autorisé à faire
ce film, à
raconter cette
histoire si loin
de moi et de mes
origines. Le peu
de jours
tournage et le
choix de
travailler avec
des acteurs non
professionnels
m'ont obligé à
radicaliser mon
point de vue :
peu de plans
mais des plans
composés, étirés
comme le temps
haïtien,
caractérisé par
son élasticité
si singulière.
Et l'approche
de la lumière ?
Il y a là-bas
une lumière qui
ne ressemble pas
aux clichés
qu'on se fait
des Caraïbes: le
ciel bleu, les
palmiers... Ce
qui m'a frappé,
c'est la
densité. La
densité de la
lumière mais
aussi de
l'Histoire, des
visages, des
regards. La
brume aussi,
féerique,
chimérique. La
poussière,
enfin, qui
aggrave la
misère. La
lumière est
chargée de tout
ce qui fait ce
pays. Je la
voyais
exactement comme
je voyais le
personnage du
roi fou ou le
palais dans
lequel il
"installe" son
rêve, c'est à
dire comme une
splendeur en
ruines. Je l'ai
dit tout de
suite à Josée
Deshaies, le
chef-opérateur:
éliminons le
bleu du ciel,
travaillons sur
la couleur
rouille des
ruines du temps.
Je voulais que
le film se
termine dans la
citadelle avec
un panoramique à
360 degrés sur
la vaste plaine
du nord d'Haïti.
Mais ce jour-là,
la brume
recouvrait tout.
Je me suis dit
que, finalement,
c'était
formidable de
terminer sur ce
bain de vapeur
qui s'élevait
au-dessus du
cadavre du roi.
Le sujet de mon
film est
l'invisible.
Quoi de plus
naturel en somme
que de terminer
par cette image
invisible.,. De
manière plus
générale, les
éléments qui
auraient pu nous
être hostiles,
on a toujours
essayé de les
"amener" vers
nous. Comme
souvent dans ces
cas-là, il faut
aggraver les
problèmes pour
trouver des
solutions.
Comment
avez-vous trouvé
Dominique
Batraville, gui
incarne le roi
Chacha ?
Dès le départ,
je voulais une
sorte de Klaus
Kinski noir, un
acteur démesuré.
Dès que j'ai
rencontré
Dominigue
Batraville, j'ai
su que ce serait
lui. Il était le
personnage, Il
s'incarnait d'un
coup devant moi.
C'est ce qui m'a
encouragé à
persévérer dans
ce projet qui
devenait de plus
en plus
improbable. On
m'avait proposé
des acteurs
noirs gui ne
venaient pas
d'Haïti mais,
pour moi,
c'était
impossible, Je
me suis
arc-bouté sur
mon désir de
tourner avec
Batraville.
Et le choix
des autres
acteurs ?
Je voulais
casser, en
quelque sorte,
la dimension
théâtrale et
baroque des
lieux et de
l'histoire, par
la vérité des
personnages.
J'ai donc pris
des acteurs
amateurs, des
paysans, parce
que, pour moi,
ce sont eux les
aristocrates de
ce pays, ceux
qui en
conservent la
mémoire, la
grandeur...
Lorsque
Dominique
Batraville a
débarqué avec
son costume
royal de bric et
de broc dans ce
village qui
était l'ancienne
capitale du roi
Christophe,
beaucoup l'ont
réellement pris
pour la
réincarnation du
roi. Cette
dimension propre
au "réalisme
magique"
haïtien, a été
plus forte que
la "machinerie
cinéma". D'autre
part, la
frontière
étanche que nous
bâtissons entre
la mort et la
vie n'existe pas
dans la culture
haïtienne. Cette
croyance en la
"réincarnation"
possible du roi
Christophe vient
aussi de
l'histoire du
roi Christophe
lui même. Quand
il s'est suicidé
avec, dit-on,
une balle en or,
afin d'échapper
à la révolte
populaire, sa
famille a ramené
son corps à la
citadelle pour
le faire
enterrer. Mais
on n'a jamais
retrouvé son
corps dans
l'immense
forteresse. Le
deuil du grand
homme, du
"despote
éclairé"
devenait
impossible.
Toute l'histoire
haïtienne est
ainsi : une
névrose
collective dont
personne ne
guérit...
Quand la
femme lave le
roi Chacha, la
caméra s'attarde
sur son visage.
A cet instant,
on a
l'impression
qu'il sort de sa
folie et qu'il
prend conscience
de la réalité.
C'est vrai. Les
gros plans du
roi sont des
moments
d'illumination
ou de déception
foudroyante. Le
personnage est
comme ça, il a
des moments de
doute, des
sursauts de
conscience qui
devaient passer
par les
expressions de
son visage.
Dominique
Batraville s'est
beaucoup
identifié au
personnage et on
a travaillé
ensemble sur
cette
identification.
Dans la scène
dont vous
parlez, il est
comme un bébé
dénudé.
J'espérais qu'il
passerait
quelque chose de
troublant dans
ce plan. Dans
ces moments-là,
j'espère qu'on
voit qu'il ne
s'agit pas
seulement de la
folie d'un
haïtien mais
aussi de la
tragédie
universelle d'un
homme "d'en bas"
dont le rêve de
grandeur rend
fou et seul.
Comment
avez-vous
travaillé avec
les autres
acteurs ?
J'ai travaillé à
partir de ce
qu'ils sont dans
la vie. Ambroise
Thomson, qui
joue Valentin,
est l'une des
premières
personnes que
j'ai connues en
Haïti, c'était
le guide de
l'hôtel où j'ai
débarqué. J'ai
toujours su que
je voulais
travailler avec
lui. Je le
trouve
grandiose: son
visage, sa
langue, son
éloquence
particulière...
En général, en
Haïti, les gens
qui parlent
français ne
prononcent pas
les "r"...
Valentin,
j'avais remarqué
qu'il prononçait
bien les "r".
J'ai eu envie
d'accentuer ça.
Pas seulement
pour des raisons
comiques mais
pour venger, en
quelque sorte
tous les Noirs
de leur
représentation
sans "r". A
l'exemple du
corsaire noir
dans les Astérix
et Obélix, qui
n'avait jamais
de "r" dans ses
bulles ! Pour le
couple
Valentin/le roi
Chacha, j'ai
pensé à Don
Quichotte et
Sancho Pança.
Et le
personnage de
l'enfant ?
Il n'est pas le
personnage
principal mais
c'est lui qui
nous emmène dans
le monde des
mythologies
haïtiennes,
c'est lui le
"passeur". Il
est le fil
conducteur du
film. Dans sa
recherche du
père,
l'essentiel
n'est pas le
"père" mais la
"recherche".
C'est le rôle
qui me stressait
le plus parce
que je n'ai pas
d'enfant et que
je n'ai jamais
travaillé avec
un enfant. Avec
Maria Totaro,
nous avons
cherché un
orphelin en
ville. Quand
j'ai vu Verlus
Delorme pour la
première fois,
il dormait avec
ses copains dans
une voiture
calcinée. J'ai
été frappé par
son regard, sa
silhouette et sa
petite
ressemblance
avec le roi.
Mais ça n'a pas
été facile. Cet
enfant qui
n'avait
strictement rien
se retrouvait du
jour au
lendemain avec
quarante
personnes autour
de lui. Et comme
il était très
malin, il en a
joué et abusé.
Ce que je
comprends très
bien. Finalement
ce côté "petit
prince" de la
rue a servi son
personnage.
L'imagerie de
la cour rappelle
les contes, de
mêmes que les
noms : le
marquis de
Limonade, le duc
de la
Marmelade...
Une partie de
ces noms n'est
pas inventée.
Les noms en
Haïti m'ont
toujours
fasciné. Avant
d'y aller, un
ami m'avait
offert
l'annuaire
téléphonique
d'Haïti. C'est
l'un des plus
beaux livres que
j'ai lus de ma
vie ! On y
trouve toutes
sortes de noms
qui semblent
relever d'un
cadavre exquis
surréaliste:
Théodore
Saint-Just,
Michelangelo,
Voltaire... Les
noms de la cour
utilisés dans le
film sont en
réalité des noms
de lieux-dits.
Ce sont les
vestiges du
XVIIIe siècle.
Le film
a-t-il été
montré en Haïti
?
Oui. C'était une
projection
gratuite sur un
écran géant.
Elle a eu lieu
sur la place
principale, à
côté du Palais
national et des
statues des
fondateurs du
pays, dont celle
du roi
Christophe.
C'était très
émouvant pour
moi. En France,
le cinéma existe
mais le peuple
manque. En
Haïti, c'est le
peuple qui
existe et le
cinéma qui
manque. J'avais
vraiment
l'impression de
tendre un miroir
aux Haïtiens.
Tendre un miroir
à ceux qui n'ont
pas d'image,
c'est aussi le
rôle politique
du cinéma. Je
voulais rendne à
ce pays un peu
de ce qu'il m'a
donné. Et avec
cette
projection, je
crois m'en être
approché.