Ombres et lumières
cubaines : le rideau de sucre
de Camila Guzman
Voilà un film qui
risque de mécontenter à la fois les
épigones du castrisme et les
thuriféraires anti-castristes. Les
uns et les autres sont d'autant plus
engagés dans leur foi que celle-ci
se déploie loin des côtes cubaines.
Dans les années soixante les cubains
dénommaient par dérision
l'équivalent du rideau de fer, le
rideau de sucre. C'est le nom que la
réalisatrice cubaine Camila Guzman,
installée à Paris, donne à un
documentaire original et intimiste
sur la société actuelle de la plus
grande îles des Antilles. Si elle a
quitté Cuba en 1990, Cuba ne l'a
jamais quittée. Le film se compose
d'une série d'entretiens avec des
amis, des proches, des intimes,
retrouvés bien des années après. Et
c'est dans ce climat de grande
confiance qu'une parole d'une
étonnante liberté va prendre corps.
Camila Guzman réussit ce tour de
force de faire totalement oublier la
caméra aux personnes qu'elle
interroge et qui prennent la parole
en s'adressant à elle comme à une
amie retrouvée à qui l'on peut
confier sans crainte rage,
désespoir, doute et espérances de
lendemains meilleurs. Un premier
cliché s'effrite : à Cuba la parole
est plus libre que ne l'imagine
l'opinion commune!
Telle mère de
famille explique que pour survivre
il faut voler que celui qui
travaille dans une usine de parfum
doit voler, pour échanger son butin
contre un autre butin, que l'épicier
doit voler quelques poignées de riz
pour survivre, que toute l 'économie
est devenue une économie du
détournement et du vol. Personne
dans le film pour mettre en cause
l'embargo dans la situation de quasi
faillite de l'économie cubaine mais
de nombreuses voix qui dénoncent
l'illusion « socialiste » entretenue
dans les années 80 quand la totalité
des biens étaient importés d'URSS.
Le mythe s'est effondré avec le
rideau de fer. Mais le rideau de
sucre perdure tout comme la
nostalgie d'un temps qui n'est plus
mais au cours duquel d'autres
valeurs que celles de l'argent, de
l'appât du gain, de l'individualisme
étaient dominantes. Vertus de
l'alphabétisation et de l'éducation
socialistes qui formaient des
techniciens aux talents mondialement
reconnus; valeurs d'entraide, de
générosité, d'abnégation, qui sont
aujourd'hui démonétisées. Deux
économies, deux systèmes monétaires
cohabitent, l'un de la survie autour
du peso, l'autre inaccessible pour
la majorité de la population et
entièrement « dollarisé ».
De longs travellings
sur des infrastructures autrefois
destinées à la jeunesse et
aujourd'hui livrées aux vents et aux
intempéries, abandonnées faute de
crédits pour les entretenir,
installent une mélancolie que l'on
retrouve en gros plans très serrés dans les
regards perdus à la recherche d'un
ailleurs improbable. La réussite du
film tient à l'homogénéité du propos
et des canaux utilisés pour le
restituer. L'indigence des moyens
matériels dont disposait la
réalisatrice, loin de desservir le
film, donne un grain à la pellicule
qui n'est pas sans rappeler les
années 60, le rêve d'un autre monde
possible et en accuse la nostalgie.
De même la réitération
d'entretiens au cours des quels des
propos similaires sont tenus, loin
d'engendrer un effet de répétition
soulignent la circularité d'un temps
arrêté au cadran de l'histoire, un
temps immobile dans une société
tétanisée par l'attente d'une
déflagration. La réalisatrice et de
nombreux personnages du film disent
ce qu'ils doivent à la révolution
cubaine et leur attachement profond
à leur pays. C'est cet amour qui les
autorise à porter ce regard
critique, lucide, sans concession
mais toujours affectueux empreint
d'une grande tendresse sur
l'histoire d'une illusion. Un film
touchant et réussi qui rencontre un
réel intérêt dans les nombreux
festivals auxquels il participe et
il serait dommage que les
martiniquais ne s'interrogent pas
sur le statut d'une île qui vivait
dans la pseudo prospérité importée
d'une métropole fût-elle
« socialiste » et même
soviétique.! Face à ce désastre
fuient ceux qui peuvent allongeant
sur la photo de classe que regarde
la réalisatrice la liste des
expatriés. Liste à laquelle fait
écho sur un registre plus macabre,
celle publiée par le journal GRAMMA,
des cubains tombés dans les combats
menés par les troupes castristes sur
divers continents, notamment en
Afrique. Le film présente au moins
deux impasses notables;
l'élimination du
général Arnaldo Ochoa au
douteux motif de trafic de drogue
ainsi que la situation des
dissidents sont à peine évoqués.
Notons que les
Deuxièmes Rencontres Cinémas en
Martinique ont été ouvertes avec la
projection d'un admirable film
australien « 10 canoës, 150 lances
et trois épouses » de Rolf de Heer
caractérisé par une structure de
narration en miroir originale et
peut-être déroutante pour les
logiques occidentales. Un narrateur
raconte un mythe moralisateur que
tient un frère aîné aborigène à son
cadet qui lorgne de façon
concupiscente sa troisième épouse.
Narration du dehors et du dedans de
l'histoire, adresse au spectateur
convoqué aux temps primitifs des
origines du monde ( aborigène) et
dans le temps présent de l'histoire
et de son moment de spectateur,
narration dans la narration, jeux
sur les couleurs de la pellicule,
une histoire ancienne, originelle et
fondatrice du mythe tournée en
couleur qui se dédouble donc dans
une histoire actuelle en noir et
blanc, image du mythe dont elle
n'est que la refondation, tout cela
pour tenir en haleine le spectateur
de ce lieu présent qui se demande
avec sa bonne logique linéaire
comment l'histoire d'aujourd'hui (en noir et blanc) se termine,
oubliant que dans les sociétés
a-historiques, comme disent les
ethnologues le temps n'existe pas ou
n'est au pis aller n'est qu'un
éternel recommencement. Le film se
présente comme un conte
philosophique sur la sagesse et la
patience. Un pur moment de bonheur.
Un début de festival
particulièrement bien réussi.
Roland Sabra
Le Rideau de sucre
(el telon de Azucar) de Camila
Guzman France/Cuba/Espagne 2006 1h
20 Séance unique le Jeudi 28 juin à
19h 30, en présence de la
réalisatrice