QU’ILS REPOSENT EN RÉVOLTE
(DES FIGURES DE GUERRES I)
UN FILM DE SYLVAIN GEORGE
un film sur la barbarie
démocratique

un
film de sylvain george
avec la participation de valérie dréville,
musique originale archie shepp
Sorti en salles,
le 16 novembre 2011, le film de
Sylvain George « Qu'ils
reposent en révolte (Des figures de
guerre I) », déjà
applaudi et primé dans les festivals
depuis un an, connaît aujourd'hui un
véritable succès médiatique, salué
par Médiapart, Libération,
L'Humanité, L'Express, Le Monde, Les
Inrockuptibles... comme un
documentaire exceptionnel sur les
migrants, les migrations ou les
politiques migratoires.
C'est peut être
le propre d'une œuvre majeure que de
susciter des conflits
d'interprétation et de classement,
d'autant que chacun peut avoir envie
de tirer le talent de Sylvain George
à soi, les journalistes vers le
documentaire, les chercheurs vers
l'anthropologie visuelle, les
artistes vers la création
esthétique. Je n'y échapperai pas
tout à fait en soutenant que ce
film, bien loin d'être un
documentaire sur les migrants est
une création artistique
d'anthropologie visuelle sur un
sujet difficile à traiter
visuellement : la barbarie
démocratique.
Ceci n'est pas un
documentaire : aucun film de ce
genre cinématographique ou
télévisuel n'a jamais associé, avec
une telle audace, l'extrême fidélité
dans la représentation du réel le
plus laid avec la beauté fascinante
des artifices visuels étonnamment
découverts dans de piètres contextes
par le talent de l'artiste.
Il ne s'agit pas
non plus des migrations : il y
manquerait les conditions du départ,
les étapes du voyage et la suite,
reconstruite dans une autre société
ou simplement en mouvement. Il ne
s'agit pas non plus des migrants :
aucune biographie personnelle n'est
présentée ici, sauf quelques bribes
échappées, ici ou là, d'une vaste
étendue silencieuse. Il ne s'agit
pas d'immigration : le traitement du
sujet serait partiel en l'absence de
toutes les autres catégories
d'immigrés et de tous les autres
aspects de leurs vies. Il ne s'agit
pas de politiques migratoires : il
manquerait les personnages et textes
principaux, ces fonctionnaires
ministériels, en beaux costumes,
plein d'humanisme bourgeois,
rédigeant sous les dorures de la
république les projets de lois et de
décrets de la déshumanisation ; il y
manquerait le cumul historique, sur
cinquante ans, des alternances
gauche / droite de leaders
politiques qui n'ont rien changé
ainsi que la vacuité d'une gauche
critique, philosophiquement et
électoralement disparue ; il y
manquerait la lâcheté des majorités
intellectuelles qui ont servilement
reproduit les cadrages officiels du
« problème migratoire » aujourd'hui
comme du « problème juif » autrefois
ou qui ont simplement pris soin
d'éviter de se décaler sur des
sujets gênants pour préserver
carrières professionnelles et
réputations mondaines.
Non, le film de
Sylvain George, nous parle d'autre
chose, de plus profond, de plus
fondamental : il nous parle de la
violence physique et morale,
qu'exercent sur les plus faibles,
les dominés, les déclassés du genre
humain, des sociétés qui se pensent
principalement comme non violentes,
civilisées, droit-de-l'hommistes,
libérales... et qui pour parvenir à
se penser comme telles doivent se
mentir à elles-mêmes en requalifiant
humainement les faits inhumains qui
pourraient troubler l'assurance
apaisante de se savoir dans la vertu
humaniste. Cette barbarie
démocratique, en Europe, est
ancienne : depuis l'esclavage dans
la « civilisation » gréco-romaine
jusqu'à la colonisation des temps
« modernes », depuis l'antisémitisme
d'Etat de la 3ème
République traquant les exilés juifs
allemands entre 1934 et 1939, sous
la droite et sous la gauche, jusqu'à
la persécution perpétuelle et
l'actuel écrasement des palestiniens
par l'état démocratique d'Israël et
ses alliés aussi démocratiques...
Elle se trouve évoquée dans le film
par références aux migrants, mais
pourrait l'être tout aussi bien à
partir des banlieues, des prisons,
des commissariats et également des
impérialismes contemporains, de
leurs guerres, des marches de
l'Empire. Elle se distingue d'autres
barbaries, plus archaïques, par le
soin gouvernemental mis à accoutumer
l'opinion publique de manière
progressive, par répétition de doses
successives et croissantes des
violences caractéristiques de ces
guerres intérieures et extérieures,
accompagnées d'euphémismes
politiques, d'angélisme
social-humanitaire et de dénégations
bien pesantes. Elle a donc
indissociablement deux aspects qui
en forment l'objet, étudié ici par
Sylvain George sur la vie et les
corps des exilés : la
déshumanisation et sa banalisation.
Il lui faut traiter à la fois du
sujet et de la méthode permettant
d'en lever le tabou ; montrer
l'impact sur les vies et les corps
de cette barbarie tout en
réfléchissant et en travaillant
l'image qui, par son artifice,
permet d'en dénaturaliser les traits
devenus déjà très ordinaires à nos
sociétés.
Sylvain George
fait œuvre d'anthropologue : il nous
parle du genre humain, dans ce monde
de l'exil qui traverse les autres,
et dans nos sociétés qui se croient
si supérieures au reste du monde
qu'elles en piétinent les libertés,
les vies et les corps. L'horizon de
sens est celui de la vérité, comme
« idée régulatrice », objet d'une
quête perpétuelle et à jamais
inachevée : chercher, comme les
scientifiques, derrière les
apparences, contre le sens commun, à
décrire la réalité dans ce qu'elle
ne donne pas à voir spontanément.
Comme pour les anthropologues, la
vérité n'est pas ici liée aux seules
certitudes et convictions de
l'auteur mais avant tout à la
méthode de préparation de l'œuvre et
à la quantité de travail incorporée
dans l'expression finale. Au moins
cinq années de travail, comme pour
une thèse de doctorat. Sylvain
multiple les « entretiens semi
directifs », caméra au poing auprès
d'experts, chercheurs,
professionnels, militants... Il fait
de « l'observation participante » en
s'engageant pleinement dans
l'univers observé de la vie
quotidienne des exilés. Il puise
dans la bibliographie bien plus que
les quelques citations qui ornent
son film. Il met en discussion ses
esquisses, ses propos d'étapes dans
des partenariats multiples en
conférences-débats, festivals et
séminaires. Il construit son « objet
d'étude », ainsi, sur le temps long
de la recherche. Il réfléchit sur sa
méthode, sa démarche, son
expression, la rigueur et la
précision de son expression
visuelle.
Mais ce n'est pas
seulement un anthropologue. Aucun de
ceux qui ont pris une caméra, même
avec les fonds du CNRS, ne sont
arrivés à un tel résultat, parce
qu'aucun ne maîtrise ainsi la caméra
et l'image. C'est d'abord un
artiste.
Alors... (re)venons-y :
peut-on faire de l'esthétique, de
la création artistique, avec le
malheur des gens ? La question
est centrale, pour ce film, parce
que l'esthétique de l'image y est
centrale. On s'en rendra compte en
voyant le film au grand écran, et
non sur ceux trop petits des
ordinateurs ou des télévisions qui
laminent la création visuelle, les
sublimes effets de lumières et
d'ombres, les féeries de noir et
blanc, les alternances de vues
panoramiques entrecoupées d'un coup
d'œil étonné sur un insecte, un
caillou, une feuille. A chaque
instant, l'image surprend et reprend
l'attention du spectateur mis à la
place de l'exilé qui regarde,
alternativement, les personnes,
filmées au plus près des visages, et
les paysages rendus fascinants, qui
vit les temps longs des séquences
étirées de l'attente et les
accélérations visuelles, haletantes,
des poursuites policières. C'est
d'abord un œuvre d'art.
Et on peut
trouver dans ce film cinq raisons de
répondre un OUI catégorique à la
question précédemment posée :
1) Sylvain George
travail l'image, comme
l'anthropologue travail le concept,
les définitions, la terminologie et
les typologies... Ni l'un ni l'autre
ne le fait par goût de l'ésotérisme
ou par coquetterie et encore moins
par cynisme mais par souci de
rigueur et de précision, donc
d'honnêteté : pour rendre
l'expression la plus juste possible,
pour s'approcher d'une vérité que ne
montrerait pas une image quelconque.
2) Cette vérité
est ici celle du cauchemar éveillé
de ceux qui subissent la barbarie
démocratique. Ce film en noir et
blanc, ces lumières et ces ombres,
ces brillances, ces inversions de
tons, ces épures artificielles de
paysages naturels récréent le
cauchemardesque de cette réalité
sociale sans qu'il soit besoin de
facilité compassionnelle.
3) Ces images
sont belles ; oui, elles le sont,
magnifiquement et cette beauté nous
parle de son contraire, de
l'insondable laideur de l'objet
filmé, de cette barbarie
démocratique, de cette violence qui
s'exerce sur les gens. Sylvain
George écrit la matière d'une
sémantique des contrastes non pas
superficiellement entre le noir et
le blanc, entre l'ombre et la
lumière mais entre le beau et le
laid... où la beauté de l'image
force à voir la déshumanisation.
4) Qu'aurait
produit un documentaire en couleurs,
avec voix off et musique d'appoint ?
Une banale réalité déjà montrée à la
télévision régulièrement, depuis
tant d'années, et ordinairement,
comme pour bien y habituer chacun. A
l'inverse, l'inventivité artistique
de ces images dénaturalise l'objet,
lui enlève toute évidence, toute
spontanéité et contraint à le (re)voir
autrement, à y apercevoir l'ubuesque
que les documentaires ne montrent
pas.
5) Comment filmer
l'attente sans rien, sans fin, dans
ces limbes créés par les
démocraties ? Aucun documentaire
n'aurait dépassé dix minutes sur ce
rien sans fin. Et c'est pourtant la
vérité de la vie nue des exilés :
attendre et survivre pour attendre.
Aucun spectateur ne resterait dix
minutes devant ce rien... et,
pourtant, on ne s'ennuie pas en deux
heures et demi du film. Pourquoi ? A
cause des images, de cette plastique
visuelle qui réintroduit dans
l'esthétique de la forme un suspens
absent du scénario : chaque plan
donne envie de voir les suivants et
maintient l'attention du spectateur
quand rien d'autre dans cette
histoire sordide ni parviendrait.
Sylvain George
retire de ses années d'immersion
chez les exilés une perception
subjective mais que partagent la
quasi-totalité de celles et ceux,
militants, journalistes, chercheurs
qui les ont côtoyé autrement qu'à
travers la télévision : ils ne sont
pas ces fantômes lointains et
inquiétants, toujours nombreux, du
journal de 20h. Il y a de tout,
comme partout, des bons et des
méchants : l'auteur le sait mais
choisit les figures sympathiques.
Comme pour subvertir l'image
télévisuelle de la peur des
migrants, il montre ceux qui
pourraient êtres nos amis, nos
voisins, nos étudiants, nos
collègues... Comme pour contrer
l'image télévisuelle de fantômes
téméraires, il les réhumanise en
filmant les chants, les rigolades,
les colères et les peurs. Et à
l'inverse il relègue au loin,
souvent de dos, en groupes
inquiétants, ces hordes de policiers
harnachés pour la guerre, rôdant
toujours et se ruant parfois dans le
monde serein de exilés pour en
capturer quelques uns. Les bons et
les méchants des discours
gouvernementaux et télévisés sur
cette guerre de capture, jouent ici
en rôle inversé dans une vision du
monde tendue par le goût de la
liberté, notamment celle de circuler
sur la planète et d'y faire ou
refaire sa vie où on le souhaite.
C'est le thème des oiseaux, qui
revient, omniprésent, tout au long
du film, pour exprimer cette
métaphore axiologique sur le
franchissement des frontières et
l'infériorisation d'humains en
comparaison d'animaux.
Le film tout
entier, son titre et le poème final
sont un appel à la révolte... des
spectateurs, bien sur.
Jérôme Valluy
20.11.2011
QU’ILS REPOSENT EN
RÉVOLTE
(DES FIGURES DE
GUERRES I)
UN FILM DE SYLVAIN
GEORGE
Avec la
participation de Valérie Dréville et
une musique d’Archie Shepp
Prix du meilleur
film et de la critique
internationale au BAFICI
Mention d’honneur
à la 47e Mostra del Nuovo Cinema,
Pesaro
Prix du meilleur
film au Filmmaker Film Festival,
Milan
Prix du Jury au
Festival International du Film de
Valdivia
Synopsis
Qu’ils reposent en révolte (Des
figures de guerre I) montre sur
une durée de trois ans (Juillet
2007- Janvier 2010), les conditions
de vie des personnes migrantes à
Calais. Il montre comment les
politiques engagées par les Etats
modernes débordent le cadre de la
loi, et font surgir des espaces
d’indistinctions entre l’exception
et la règle. Les individus se voient
ainsi traités comme des criminels,
sont dépouillés des droits les plus
élémentaires et réduits à l’état de
« vie nue ».

Entretien avec
Sylvain George
Quelle est la genèse du film ?
Depuis maintenant cinq ans je
travaille sur les politiques
migratoires en Europe et les
mobilisations sociales qui peuvent
s'y rapporter. Pour moi, les
questions en rapport à l'immigration
et à la figure de l'étranger sont
cruciales. Ce sont des indicateurs
qui permettent de mesurer l'état de
nos démocraties. Au début, j'avais
prévu de réaliser un court-métrage
en deux parties. Au fur et à mesure
que je me trouvais confronté aux
réalités du terrain, que je faisais
des rencontres avec des personnes,
en Europe comme en Afrique, le
projet s'est considérablement
développé. Le film devait s'ouvrir
sur la situation des personnes
migrantes en transit à Calais, puis
montrer un certain nombre de
situations en Afrique, en Europe...
J'avais initialement prévu de me
rendre dans cette ville pour une
durée de trois mois. Au vu des
situations rencontrées et des liens
tissés avec de nombreuses personnes,
j'y suis finalement resté trois ans,
avec des durées de séjour variables,
entre juillet 2007 et Janvier 2010.
La "partie Calais" s'est peu à peu
"imposée" et "autonomisée" par
rapport au reste du film. Elle est
devenue un long-métrage à part
entière : Qu'ils reposent en
révolte. Un certain nombre de "fils"
qui se trouvent dans ce premier film
vont être développés dans le second.
Quelle est la structure du film ?
Suit-elle une chronologie
particulière et comment avez-vous
pensé le montage des différentes
séquences ?
Le film se compose de séquences
autonomes, de fragments qui, comme
autant de monades, se renvoient,
correspondent (au sens baudelairien
du terme), les uns aux autres et se
télescopent, créant ainsi de
multiples jeux de temporalité et de
spatialité. Le film ayant été tourné
sur trois ans, le cycle des saisons
est perceptible, sans qu'il ne soit
forcément travaillé de façon
chronologique. Il en va de même pour
certaines situations qui peuvent
être traitées de façon chronologique
ou non, sans que pour autant le
temps et le récit ne répondent à une
conception du temps homogène. La
mise en correspondance, en tension
poétique et dialectique, de
situations, d’évènements, de
personnes, ou bien encore de motifs
répond à la construction d'une
histoire. Elle prend le contre-pied
d'une conception marquée par le
mythe du progrès, et qui tend à
forclore les époques et les
problématiques dans un dépassement
permanent.
Le film adopte une structure
circulaire (avec épilogue) qui le
rapproche de l'épopée. En quoi la
figure du migrant, de l'apatride, du
sans-papier, est-il porteur selon
vous d'une connaissance ou d'une
vérité - autrement dit d'un
potentiel révolutionnaire - pour
l'Occident ?
Qu'ils reposent remet en évidence
des éléments qui participent de
notre civilisation, des fondements
de l'Occident: les sources
judéo-chrétienne, grecques,
mésopotamiennes... On retrouve ces
éléments dans la structure ; dans
des images comme celles que l'on
trouvent dans le prologue et
l'épilogue du film : le lever du
jour au sommet du Sinaï / la vallée
de l'Euphrate – terres d'immigration
par excellence... Ces éléments
indiquent que nous sommes traversés
par la question de l'immigration,
non pas seulement d'un point de vue
familial, mais quasiment « universel
». Il n'y aurait de civilisation ou
d'histoire personnelle sans cette
notion de mouvement, passage,
migration.
Les questions migratoires, les «
figures » de l'étranger, de
l'immigré, du migrant montrent, en
termes métaphoriques, l’Occident
comme un océan ténébreux,
terrifiant, où le froid règne en
maître et s’étend sur des déserts de
givre et de flammes glacées. Un
Occident pétrifié par une froideur
semblable à la plus terrible des
solitudes, immobilité, existentielle
et métaphysique, et qui le
transforme en royaume des ombres. Un
univers qui se replie sur l’actuel
et le fini et dont l’énergie
s’amenuise, se rétrécit, s’atrophie
dans une attitude de clôture au
monde. Cette crispation mortifère
donne naissance à des politiques de
stigmatisation, où sont mis en avant
les vertus de la « conservation de
soi », l’identité nationale comme
celle du « Home sweet home », et qui
ne reconnaissent le « même », le «
semblable », l’identique que pour
mieux évacuer l’autre, le différent,
l’étranger, le barbare. Nous sommes
dans l'ère du surplomb, de la
condamnation, de la culpabilité, de
la morale qui juge et condamne. Vie
nue et désolée, corps
crépusculaires… Dans cet univers
carcéral, concentrationnaire, ban-opticon
chaudron du diable, l’espace subit
un quadrillage militaire et
policier, les mouvements sont
contrôlés, les corps marqués,
désignés, assignés à certaines
places, les gestes consignés. Dans
cette nuit qui n’en finit pas de
tomber le jour, lui, est toujours
là. L’enfer est sur terre.
Le film essaie de rendre compte de
cela, tout en mettant en évidence, à
travers la « figure » du migrant un
processus d'émancipation. À
l'espaces agencé, discipliné,
sécuritaire, s'oppose un espace
mouvant caractérisé par un autre
type de distribution : une
distribution « nomadique », sans
enclos mesure, dans laquelle les
hommes se distribuent dans un espace
ouvert, illimité, ou du moins sans
limite précise. Il s'agit d’un
mouvement d’émancipation, de
libération, continu, toujours
recommencé, et qui déborde en
permanence les structures et cadres
de pensée établis. Ce qui compte, ce
n’est plus l’assignation de
périmètres fixes mais le mouvement
les rapports (discordants) entre les
êtres et les choses.
C'est donc le sens que l'on peut
lire dans la structure du film, mais
aussi les images et les citations
qui encadrent le film. Un film
contre les sociétés mythiques,
fermées, réifiées, où les individus
sont réduits à l'état de vie nue ou
« corps-nègre »; pour les sociétés
qui se débordent en permanence,
ouvertes à l'inconnu qui nous
accueille, et dans lesquelles se
re-définissent de façon continuelle
des corps-impossibles, irréductibles
et inassimilables.
Comment s’est passé le tournage
avec les migrants et la
confrontation avec la police à
Calais ?
J'obéis à un certain nombre de
règles. La plus importance : être
toujours en mouvement, prendre le
temps et le soin de poser un cadre
de la façon la plus claire qui soi.
Je me présente, j'explique ce que je
souhaite faire, quel type de film je
réalise... Je passe du temps avec
les personnes. Je ne les filme pas à
leur insu. Ces règles, qui n'ont
rien à voir avec des dogmes, peuvent
paraître évidentes. Pourtant, au vu
de ce que l'on peut observer sur
place, elles sont révolutionnaires.
Calais est un plateau de tournage
permanent. C'est une ville très
exposée politiquement, et où la
politique s'expose. En conséquence,
il y a en permanence une caméra, un
appareil photo, un bloc-note... Cela
peut aller de l'étudiant, au
journaliste, aux superproductions du
type "Welcome", en passant par les
télés, les documentaristes... D'une
façon générale, les pratiques
cinématographiques ou
journalistiques dominantes estiment
que la fin justifie les moyens. Tous
les moyens sont bons pour obtenir
une image : copiner avec les
migrants, monnayer des interviews,
planquer dans les buissons... Ma
conception du cinéma est à l'opposé
de cela, de cet esprit de clôture
ethno-centriste. Quant aux
confrontations avec la police,
celles-ci sont tout d'abord
extrêmement convenue : provocations
policières, contrôles d'identité
permanents, interdictions de filmer
malgré ce que stipule la loi. Il
faut systématiquement rappeler le
cadre de la loi afin que la police
puisse nous laisser travailler
tranquille. Elles dépendent ensuite
de la posture et des positions
propres à chaque cinéaste. Le cinéma
étant pour moi aussi lié avec
l'intervention politique, à l'instar
du travail de René Vautier, de
Raymundo Gleyser..., il implique une
certaine forme d'exposition. Il peut
donc y avoir un certain nombre
d'aléas.
Le film a un parti pris descriptif
mais utilise certains effets
(ralentis, fondus au noir, arrêts
sur image, jump cuts …) qui lui
donnent sa forme originale.
La technique permet de développer
les potentialités et virtualités
contenues dans la nature, dans
l'homme. Il s'agit donc de jouer
avec les ressources qu'offre le
médium choisi – la caméra en
l'occurrence – pour l'actualisation
desdites virtualités. Celles-ci, ne
sont jamais utilisées pour
elles-mêmes, comme des fins en soi :
une image pour une image, un effet
pour un effet... Le sujet filmé ne
doit pas devenir simple prétexte à
des expérimentations symboliques, à
des expériences esthétiques. C'est
bien plutôt en fonction des
situations rencontrées et des sujets
filmés, de la façon dont on perçoit
un contexte, une atmosphère, des
sentiments que l'on peut ressentir
etc., que l'on pourra trouver
judicieux de faire appel à telle ou
telle technique, à tel ou tel effet
: jeu sur les vitesses de
défilement, ralentis, accélérations,
surimpressions, arrêts sur image
etc.
Pourquoi avoir décidé de tourner
en noir et blanc ?
Le noir et blanc me permet de
travailler et d’interroger les
notions de document, d’archive, de
survivance…; d'établir une
distanciation historique et critique
avec les évènements présentés et qui
s'apparentent à l'extrême
contemporain, à l'actualité la plus
immédiate. De mettre en place une
dialectique du proche et du
lointain. Plus on éloigne les
choses, plus elles sont proches. Il
renvoie ensuite au registre
esthétique et poétique dans lequel
le film s’inscrit et qui s’apparente
à l’élégie. Différents types de noir
et blanc sont présents dans le film,
permettant ainsi d’opérer des
déplacements, de construire des
métaphores. Par exemple, dans
certaines séquences, surexposées,
les blancs sont brûlés, les noirs
sont très profonds. Cela renvoie
ainsi à de nombreux témoignages
délivrés par des migrants et dans
lesquels, à de nombreuses reprises,
ils indiquaient qu’ils se sentaient
comme des survivants, qu’ils étaient
comme brûlés, calcinés, consumés de
l’intérieur. On pense aussi
évidemment à la scène des doigts
brûlés qui montre de façon évidente
les marques « au fer rouge » que les
politiques migratoires actuellement
en vigueur infligent aux migrants.
Il ne s'agit pas d'une simple
métaphore.
D’autres choix sont manifestes,
comme l’absence de commentaires off.
Je ne voulait en aucun cas faire un
film didactique, en énonçant des
éléments factuels, en donnant un
maximum d’explication. J’essaie
d’attester par l’image et le son,
par des paroles qui émergent de
façon impératives, de réalités qui
me semblent cruciales. Pour ce
faire, j'essaie d'être dans un état
de disponibilité et d'attention
extrême, à ce qui peut se passer. Si
avant d'être sur le terrain je peux
avoir quelques hypothèses, celles-ci
sont bien vite battues en brèche
lors du tournage, puis du montage.
Je souhaite avant tout comprendre ce
qui se passe. Je vais donc au-devant
de certaines personnes, situations,
lieux, et me tiens prêt à
recueillir, à accueillir ce qui se
présente : témoignages, actions,
objets, sentiments... J’ai aussi
utilisé pour la première fois la
voix off dans le film, non pas pour
apporter des informations
factuelles, mais plutôt pour créer
de la distance, pour jouer sur
d’autres niveaux de temporalités,
pour ouvrir l’époque et le film à ce
qui peut le traverser, le
transpercer, le foudroyer, l'ancien
et le nouveau. Ainsi, à deux ou
trois reprises, de façon extrêmement
discrète, imperceptible, on entend
une « voix du dehors », celle de
Valérie Dréville, qui, dans un
souffle, reprend des mots prononcés
par des migrants. À un autre moment
elle prononce une phrase poétique,
en écho à la deuxième citation qui
clôt le film, et qui provient de
slogans politiques entendus dans les
manifestations de sans-papiers aux
Etats-Unis en 2006. Enfin, au
générique de fin du film, on entend
un « chant du dehors », la voix
d’Archie Shepp en train de fredonner
« Strange Fruit ». Les liens avec
certaines époques passées sont ainsi
suggérés. Le fait qu'elle aie été de
surcroît enregistrée avec la caméra
de tournage, à l'instar de
l'ensemble des éléments présents
dans le film, souligne la dimension
éminemment free-jazz du film.
Dans une séquence du film, un
jeune homme erythréen s'exprime face
à la caméra. Pouvez-vous revenir sur
ses propos ?
Ce jeune parle de la situation des
jeunes gens à Calais et de la
différence de traitement avec
d'autres jeunes gens de son âge dans
les pays occidentaux; il parle aussi
du racisme en Occident. Puis il
prononce une phrase terrible et qui
sonne comme en écho à nos sociétés
pétrifiées: « One day it will be the
judgement day! Like in the Bible »,
un jour ce sera le jour du jugement
dernier ! Comme dans la bible! Il en
appelle donc à la justice divine.
Quelle valeur donner aux
citations qui encadrent le film au
début et à la fin ?
Ce sont des éléments visuels,
parfois sonores, qui interrogent le
« réel », et participent à la
construction de ce plan d’immanence
que le film à la charge de déployer
et rendre peu à peu visible. Par
plan d'immanence, j'entends un
mouvement qui vient mortifier un
plan de réalité dominant, celui
qu'impose le pouvoir en place, tout
en proposant dans le même temps un
autre plan de réalité plus éthique,
plus juste, dans lequel la société
de classe est abolie ainsi que
l'exploitation de la "nature" (au
sens large), par l'homme. Ou comment
dans certains lieux, des individus
sont dépouillés de leurs droits
fondamentaux, réduit à l’état de «
vie nue » ou encore à ce que l'on
pourrait appeler des « corps
politiques expérimentaux ». Des
corps sur lesquels sont testés des
pratiques et des dispositifs qui
pourront ensuite être appliqués au
plus grand nombre. La deuxième
citation, sur un mode poétique,
affirme clairement les positions
poétique, politique et philosophique
du film, le fait que ces images «
prennent position » pour paraphraser
le titre d'un livre de Didi-Huberman,
et que s'il semble confortable
d'emprunter les autoroutes et les
chemins balisés, il n'en reste pas
moins que seul le chapitre des «
bifurcations est ouvert à
l'espérance » comme dirait Auguste
Blanqui.
Qu’ils reposent en révolte
peut-il être considéré comme un
tract ou un pamphlet politique ?
Je ne l'avais pas clairement
envisagé de cette façon. Pour moi le
film comme est un documentaire
poétique et politique, à la croisée
de plusieurs chemins. Chemins
cinématographiques : avant-garde et
films expérimentaux du XXème siècle,
tradition des films dits "de ville"
symphoniques ou non, documentaires
"politiques et sociaux", et cinéma
dits d'intervention. Chemins
littéraires et philosophiques :
Rimbaud, Lautréamont, Dostoievski,
Benjamin, Rosensweig, Rancière,
Abensour. Mais l'idée du pamphlet
poétique et politique, me semble
intéressante et riche de sens. Le
film pourrait en effet en être un,
avec des nuances importantes qu'il
faudrait préciser. La métaphore
d'écrit incendiaire pour un texte
pamphlétaire vient de là. De la même
façon, on pourrait donc dire en
terme métaphorique que mon film est
un poème filmique incendiaire.
Romano Prodi, en 2002, alors qu'il
était Président de la Communauté
Européenne, déclarait: "les immigrés
sont des bombes temporelles". Il
importe de répliquer en créant, par
un renversement baudelairien la
véritable bombe temporelle. Ce film
comme un espace-temps singulier, qui
réduit en cendre les formes et
forces oppressives, les Etats
policiers modernes, mortifères,
incendiaires, et allie la rédemption
à l'utopie.
Propos recueillis par Olivier Pierre
pour le FID Marseille en 2010
http://www.quilsreposentenrevolte.com/SITE_OFFICIEL/ECRIT_ENTRETIEN.html
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