SYNOPSIS DE "Polisse"
Le quotidien des policiers de la BPM (Brigade de protection des mineurs) ce sont les gardes à vue de pédophiles, les arrestations de pickpockets mineurs, mais aussi la pause déjeuner où l'on se raconte ses problèmes de couple ; ce sont les auditions de parents maltraitants, les dépositions des enfants, les dérives de la sexualité chez les adolescents, mais aussi la solidarité entre collègues et les fous rires incontrôlables dans les moments les plus impensables ; c'est savoir que le pire existe et tenter de faire avec... Comment ces flics parviennent-ils à trouver l'équilibre entre leurs vies privées et la réalité à laquelle ils sont confrontés tous les jours ?
LA CRITIQUE LORS DE LA SORTIE EN SALLE DU 19/10/2011
POUR
Cinéaste, Maïwenn ? Oui, de la famille des prospecteurs, des déterreurs de vérité. Dans ses films Pardonnez-moi, autofiction choc, ou Le Bal des actrices, ronde au coeur du métier de comédienne, elle traque les émotions avec acharnement, et sa mise en scène est le prolongement de son énergie. Pour son troisième film, elle choisit, à nouveau, un thème gonflé : Polisse est un kaléidoscope du quotidien tragi-comique d'une section de la BPM (la brigade de protection des mineurs) qui traite d'affaires de pédophilie, d'inceste, de maltraitance, et autres violences morales et physiques commises sur les moins de 18 ans.
On pouvait craindre une sensation de déjà-vu, avec ces séries télé qui collent au train et au train-train de flics aux traits tirés, gorgés de caféine et en bisbille avec leur hiérarchie. Mais, avec Maïwenn, une fois encore, rien ne ressemble à ce qu'on attend. Grâce à son sens du détail insolite et à son talent inné pour le désordre organisé, toutes les scènes, collectives ou intimes, des plus dures aux plus cocasses, percutent. Un petit Africain est arraché à sa maman, qui veut le sauver de la misère, pour être placé dans un foyer. Il hurle. Longtemps. La scène est insoutenable et ce malheur, brut, Maïwenn nous l'assène en pleine gueule.
Plus tard, une gamine est interrogée : pourquoi a-t-elle accepté de faire une fellation à plusieurs garçons ? Sa réponse est choquante et... hilarante ! Ce moment où la réalisatrice ose faire reposer le comique sur le sordide est un précipité révélateur de notre société où les jeunes, privés de repères, en viennent à mépriser, marchander leur propre corps. Polisse balance ainsi nombre de vérités : il n'est pas facile d'être flic quand on est femme et beur. Les flics sont, eux aussi, des parents aux entrailles nouées par la peur, car ils savent mieux que quiconque que le mal peut surgir à chaque coin de rue. Qu'un bébé peut être enlevé dans une crèche parce que la serrure de la porte d'entrée n'a pas été réparée. Et que la pédophilie s'exerce dans des appartements haussmaniens de 120 mètres carrés, où les pervers se croient intouchables... Alors, il faut décompresser : au
cœur du film, comme une respiration, la brigade au grand complet, solidaire, danse à perdre haleine dans une boîte de nuit, sur Stand on the word, de Keedz, formidable morceau techno au
chœur d'enfants... Se dépenser, suer le plus possible pour se laver de tous ces malheurs qui collent à la peau...
Dirigés comme des bêtes en cage, les acteurs sont tous impressionnants : Karin Viard, jamais aussi bien depuis longtemps ; Emmanuelle Bercot, qui a cosigné le scénario ; Marina Foïs, dure et fermée. Et puis il y a Joey Starr : il explose dans le rôle de Fred, le policier incapable de se résigner face au manque de moyens alloués à la brigade. D'entrée, son coup de gueule contre une adolescente ordurière impose l'identité du film : « Ferme ta gueule, on est à la police, ici, d'accord ?! » beugle-t-il. D'accord !...
Reste Maïwenn, comédienne. On dira que le personnage qu'elle s'est donné est peu fouillé, un brin agaçant : une photographe bobo engagée pour prendre des clichés de la brigade et qui revient habiter les quartiers populaires en tombant amoureuse de Joey Starr. Elle ne se gâte guère, et c'était déjà le cas dans Le Bal des actrices. Démarche masochiste, mais généreuse : témoin étranger à ce groupe soudé, planquée derrière son objectif, elle endosse notre sentiment de voyeurisme, nous en absout. Et elle finit par faire totalement corps avec cette brigade. Comme nous.
Guillemette Odicino
CONTRE
Maïwenn dit qu'elle a envisagé d'intituler son film Police, mais que le titre était déjà pris, « et pas par n'importe qui ». Entre Police (1985) et Polisse, il y a évidemment plus qu'une affaire de titre. Comme Maurice Pialat, Maïwenn montre les arrestations, les interrogatoires, les gardes à vue. Chez Pialat, les idées reçues, les images toutes faites se dissolvent. C'était la grandeur de Police : ouvrir sur de l'inconnu, parier que la vérité, celle d'une vie de flic en l'occurrence, a quelque chose à voir avec l'insondable. Dans Polisse, au contraire, il y a une telle obsession de coller à la réalité brute que tout devient transparent et que, paradoxalement, tout sonne faux. Peut-être le réel ne se laisse-t-il pas capturer aussi aisément... Peut-être l'engueulade non-stop (unique principe de mise en scène) n'est-elle pas une garantie de justesse...
Alors que le sujet est plutôt original (la brigade de protection des mineurs est peu connue), le film se replie sur une collection de stéréotypes. Parmi le groupe de flics sont dessinés à gros traits le chef formidable, le jeunot intello, la quasi-alcoolique, la frigide anorexique, la divorcée sentimentale... Et la suite montre qu'ils sont exactement conformes à leur étiquette. La seule à évoluer, c'est l'improbable photographe qui suit la brigade (jouée par la réalisatrice) et qui fait craquer Joey Starr. Mais quand, révélée par l'amour, elle défait son chignon et enlève ses fausses lunettes (« C'était pour faire sérieux »), on dirait une chute de Caméra cachée.
Les enfants, la grande cause de Polisse, restent, eux, des faire-valoir. Sauf quand l'un d'entre eux, séparé de sa maman, hurle de chagrin en gros plan pendant très longtemps. Or que penser d'un film qui cherche à arracher des larmes avec ces images-là, dignes d'un magazine de société en quête d'audience ? Sur l'enfance malmenée, il y avait plus de profondeur et moins d'envie de plaire, Maïwenn, dans votre premier film, Pardonnez-moi...
Louis Guichard
Guillemette Odicino;Louis Guichard
“Polisse” analysé par un psychiatre criminologue
Le 19 octobre 2011 à 14h00 - Mis à jour le 19 octobre 2011 à 16h05
Expert en criminologie, Roland Coutanceau commente le film “Polisse”, de Maïwenn. Il insiste sur l'écoute des victimes, mais aussi des auteurs de violences.
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“Polisse”, de Maïwenn. DR.
Inceste, pédophilie, viol, délinquance forcée... Les héros de Polisse, de Maïwenn, des policiers de la brigade de protection des mineurs de Paris, y sont confrontés au quotidien. Sans juger de la qualité du film (lire les avis partagés), le psychiatre et criminologue Roland Coutanceau (1), expert pour les tribunaux et président de la Ligue française pour la santé mentale, en éclaire plusieurs thèmes.
La valeur du témoignage d'un enfant
« C'est une question fondamentale. Quand un enfant se plaint, le premier réflexe, indispensable, est de l'écouter. Même s'il souffre indéniablement, il ne dit pas nécessairement la vérité. L'expert – policier, juge, psychiatre – doit tenter de valider son témoignage. Au moment de l'affaire d'Outreau, les professionnels étaient obsédés par la parole de l'enfant, terrifiés à l'idée de “rater” quelque chose. Ensuite, on s'est brusquement dit : zut, les enfants peuvent mentir. Bien sûr : pour faire plaisir à l'entourage, pour le protéger ou, comme l'adulte, pour qu'on s'occupe de lui.
Les juges ont idéalisé la parole des psys, nous ont pris pour des détecteurs de mensonges. Notre travail, comme celui des policiers, est très empirique : ciseler les entretiens, ne jamais poser de question induisant la réponse, évaluer des critères de véracité. L'enfant raconte-t-il de nombreux détails concrets, décrit-il ses émotions, pendant et après l'agression ? Manifeste-t-il des troubles du sommeil, des problèmes à l'école ? Chaque indice est insuffisant, mais ensemble ils constituent un faisceau pour évaluer la cohérence du témoignage. Au début de Polisse, les policiers comprennent ainsi qu'une petite fille ne dit pas la vérité. Dommage que le film n'ait pas le courage d'aller au bout et de montrer que, dans ces cas-là, on ne poursuit pas.

DR
Ecouter la victime, mais aussi l'auteur des violences
Lorsque j'ai ouvert une consultation de psychiatrie légale [pour les affaires impliquant une infraction à la loi, NDLR], j'ai été l'un des premiers à créer un pôle pour les victimes et un autre pour ceux qui ont commis les violences. Le courant dominant, représenté par le film, considère celui qui violente un enfant comme un salopard tordu et pervers. C'est logique, mais insuffisant, surtout lorsqu'on veut protéger de futures victimes et prévenir les violences, notamment au sein des familles. La société a du mal à l'admettre, on m'a parfois violemment identifié à celui que j'acceptais d'écouter, tout comme les avocats sont parfois identifiés aux criminels qu'ils défendent. Pourtant, l'enfant lui-même a besoin de cette démarche : quand il est victime d'un parent, il attend souvent sa parole, ses explications, il peut même le protéger en niant la violence parce qu'il l'aime. S'occuper de la victime et de celui qui lui a fait du mal, ensemble quelquefois, est donc essentiel.

Arracher, pour son bien, un enfant à sa famille
Ce choix extrêmement dur se présente parfois – le film le montre – comme une conséquence de l'immigration illégale : certains adultes instrumentalisent les enfants de leur communauté, les poussent à la délinquance, voire à la prostitution. Nous avons besoin d'être plusieurs (flics, psys), de mettre en commun nos ressentis, pour pouvoir décider si la souffrance de l'enfant justifie la séparation.
Il est toujours plus confortable de considérer les enfants comme de pures victimes. Le film fait ce choix, il montre des adultes exploiteurs et des enfants martyrs, qui, arrachés à leurs parents lors de l'intervention dans le camp de Roms, dansent dans le bus qui les emmène au foyer. Ce sentiment de libération peut exister, mais la famille, le clan, demeure le repère essentiel de ces enfants qui, peu à peu, en intègrent les codes et règles de vie. Ils grandissent au cœur d'une réalité criminologique, puis deviennent des délinquants “naturels” tout en restant victimes. Leur statut devient alors bien plus complexe...
Polisse montre aussi un autre cas de figure, sans délinquance cette fois : l'enfant que sa mère, SDF, confie à la police faute de place en foyer pour eux deux. Cet abandon volontaire, très marginal, vient souvent de parents malades ou drogués. Ne pas avoir de toit, ne pas pouvoir vivre avec sa famille, dans un pays riche, représente une violence d'autant plus grande pour les enfants qu'ils n'ont aucune arme politique, sociologique, pour la comprendre.
Le mineur d'aujourd'hui face à la sexualité
La médiatisation du sexe, la tendance à érotiser très tôt les petites filles peuvent aboutir, de la part de très jeunes gens, à des revendications du type : le sexe sans peine, la prostitution sans douleur. Comme les adolescentes du film qui font des fellations pour récupérer un portable, ou tiennent un blog pornographique à 14 ans. Les jeunes reçoivent constamment des représentations de la sexualité hyperréalistes, sans parole adulte pour les contextualiser et les relativiser. D'où la nécessité d'une éducation sexuelle assurée par l'école, les parents, les milieux associatifs.
L'inceste concerne tous les milieux sociaux
On le sait, l'inceste n'est l'apanage d'aucune catégorie sociale. Cela dit, statistiquement, les affaires révélées – celles qui arrivent devant la justice – montrent une prédominance des milieux socialement et culturellement défavorisés. Certains pensent que les gens plus aisés ont les moyens de cacher ces affaires. Moi, je ne crois pas que la culture ou l'argent empêchent de dénoncer les faits, en tout cas, plus aujourd'hui. J'ai vu des incestes commis par des colonels, des juges, des hauts fonctionnaires, sans que police ou justice n'en soient freinées dans leur travail. L'accusé sera peut-être ménagé pendant les interrogatoires, comme le chef de la police le demande dans le film, mais, à l'arrivée, personne – ni flic, ni juge, ni expert – ne témoigne de la clémence aux agresseurs d'enfants, quels qu'ils soient. Je ne serai pas aussi catégorique lorsque la victime est adulte : si l'accusé est puissant, les autorités peuvent se montrer réticentes...

La difficile distance des professionnels face à des enfants qui souffrent
Il arrive à tout le monde de perdre son sang-froid, mais la majorité des professionnels conservent leur distance. Je crois à la déstabilisation, à l'introduction du doute, pour débusquer le mensonge. C'est plus constructif que l'agression, verbale ou physique, des prévenus !
De nombreux professionnels souffrent devant les enfants victimes, notamment ceux qui doivent visionner des films pédophiles. Cette maltraitance pèse sur le psychisme de chacun. Certes, Polisse grossit le trait, avec ses personnages qui ont tous une vie privée très abîmée par le travail. Mais reste cette réalité : la souffrance des enfants est insupportable au cœur humain. »
Propos recueillis par Juliette Bénabent
Télérama n° 3223
Le 19 octobre 2011 à 14h00 - Mis à jour le 19 octobre 2011 à 16h05
(1) Directeur de l'ouvrage Violence et famille. Comprendre pour prévenir, préface de Boris Cyrulnik, éd. Dunod, 464 p., 40 €.
A voir
Polisse, de Maïwenn, en salles le 19 octobre 2011.
http://www.telerama.fr/cinema/polisse-analyse-par-un-psychiatre-criminologue,74234.php
http://www.telerama.fr/cinema/films/polisse,428108.php