Nos ancêtres les communistes

par Manuel NORVAT
Aliker, le
nouveau film de Guy Deslauriers
m’a plongé dans une mélancolie
qu’aucune marchande de pistaches ne
peut consoler. Ce film bien escampé
m’a en effet particulièrement ému
sur cette question de la
transmission de la mémoire, de celle
qui se fait Histoire. Pendant la
séance, dans les effluves de pop
corn de mes jeunes voisins, je me
remémorais qu’à l’âge de quinze ans
j’allais me procurer à la librairie
Désormeaux Des origines de la nation
martiniquaise, le livre de Camille
Darsières, et que c’était dans ce
livre-là où, pour la première fois,
je pu lire les faits concernant
l’affaire Aliker. Il y eut dans mes
boutonnements d’adolescent des
veillées aux flambeaux avec des
communistes, des pépéèmes et
d’autres groupuscules politiques ou
organisations syndicales de gauche
forgeuses de convictions ; il y eut
toujours au sujet d’Aliker des
plongées en des encyclopédies ou
autres historials, des paroles
entendues derrières des paroles et
aussi des jourés anti-cominisses
bardés d’ingratitude ; il y eut dans
mes fréquentations, et elle demeure
toujours, la vaillante rue Jules
Monnerot d’où part la maison du
poète Georges Desportes. À l’autre
bout se trouvait, place de l’Abbé
Grégoire, le siège du parti
communiste martiniquais. Il vaut
d’ajouter encore à cette petite
mythologie portative le dernier
ouvrage du politique et écrivain
Georges Mauvois : Château Aubéry.
C’est dire que, au nom de mon
humaine condition et collectivement,
l’affaire Aliker revient, parce
quelle nous revient.
Tous
téléphones portables éteints,
le public a présentement l’occasion
à partir d’Aliker (résurgence d’une
page d’histoire contée par Guy
Delauriers) de conjurer
l’individualisme ambiant
d’aujourd’hui si prompt par
définition à éviter ces solidarités
qui nous habitent pourtant sans
cesse. Car en vérité Guy Deslauriers
est un conteur. Il nous rassemble
aujourd’hui, non point seulement
avec des mots, mais avec des images.
Oui. Les images liminaires des
charbonnières filmées par les frères
Lumières, des reconstitutions de
scènes aux décors s’en-fouté-de-la-modernité-qui-a-poussé-à-l’entour
puisque que la mémoire se moque de
l’identique et des souvenirs
d’antiquaires. Quant à la bande son,
elle a chatouillé ma sensibilité au
violoncelle, m’a secoué par des
déflagrations isalopes, et, à un
autre moment du film le texte d’un
acteur était en répons à un chœur de
chantés haïtien, si l’oreille
a bien
deviné.
On ne sait
pas ce que peut un film.
Un livre pareillement. Une scène d’Aliker
tournée dans la bibliothèque
Schœlcher le suggère, celle où
Monnerot montre à Aliker pour le
convaincre de diriger le journal
Justice les rayonnages qui les ont
aidés à devenir ce qu’ils sont.
Lire, tout le contraire du
catéchisme, c’est s’augmenter de
détours rebelles. Ainsi, lorsque, en
grand chien vers la vingtaine,
j’entrepris de lire Le capital, je
passais outre la préface d’Althuser
et dès les premiers chapitres suite
à une citation de Shakespeare par
Marx, je m’endettais pour une belle
édition des œuvres de Shakespeare.
Je reste marxien. Livres, films : se
sont semailles. La bande dessinée
sur Louis Delgrès de Patrick
Chamoiseau, le scénariste d’Aliker,
en témoigne pour la marmaille en
matière de transmission. Les
créations, se sont roches gravées.
J’invite
tout le monde à voir Aliker
pour ce qu’il témoigne d’un pan de
notre mémoire collective qui n’est
pas plus un fait divers que la
souvenance de l’acte vertical de
Rosa Parks la préfiguration de la
société déracialisée que prône
symboliquement Barack Obama. Créole
présage. J’irais même revoir Aliker
avec mon ami Pierre Pinalie, le
dernier des communistes.
Schoelcher Novembre
2008