" Teza ", d'Haïlé Gerima,
un film porté par une
force lyrique et une
lucidité politique hors
du commun. DR
La Mostra 2008 propose
une section consacrée à
des films italiens
méconnus, intitulée "
Questi Fantasmi ", ces
fantômes. Mais
l'appellation aurait
aussi pu s'appliquer à
plusieurs films de
compétition, montrés
depuis le 27 août,
oeuvres de cinéastes
dont on était restés
longtemps sans
nouvelles, comme Werner
Schroeter, qui
présentait Nuit de
chien, son premier
long métrage depuis
2002, ou l'Ethiopien
Haïlé Gerima, venu sur
le Lido avec Teza,
qui suit le parcours
d'un médecin dans la
tragédie éthiopienne, de
1970 à 1990. Gerima
n'avait pas tourné de
fiction depuis 1993.
Le retour de Werner
Schroeter, gravement
malade, a pris la forme
d'un épisode
paroxystique. Tiré d'un
roman de l'Uruguayen
Juan Carlos Onetti,
Nuit de chien suit
la déambulation d'un
homme revenu dans une
ville déchirée par la
guerre civile, dans
l'espoir de sauver une
femme qu'il a aimée.
Assailli par tous ses
passés, politique,
amoureux, militaire, le
héros se heurte au
déchaînement de cruauté
et de lâcheté provoqué
par l'imminence du
danger. Ce basculement
dans l'horreur peint aux
couleurs de l'opéra a
été mal compris par un
public aux réactions
violentes, qui n'a vu
que l'outrance et la
pauvreté matérielle du
film (qui donne en
effet, le temps des
scènes de combat,
l'impression de tenir
avec des bouts de
ficelle) et a ignoré son
courage, sa virulence.
Teza, au
contraire, a fait
l'effet d'une bonne
surprise, tant on a
désespéré ces dernières
années des films venus
du sud du Sahara. Haïlé
Gerima, qui vit aux
Etats-Unis, montre le
retour d'un médecin
éthiopien dans son
village, après un
mystérieux accident dans
lequel il a perdu une
jambe. On est en 1990,
le régime d'inspiration
soviétique de Mengistu
Haïlé Mariam vit ses
derniers mois, les
adolescents du village
sont pourchassés par les
recruteurs des factions
en guerre. Le film va et
vient entre les années
d'études de jeunes
marxistes en Allemagne,
la période de la terreur
rouge à Addis Abeba et
la vie dans le village
où des forces anciennes,
l'église, la féodalité,
sont toujours à l'oeuvre.
Imparfait, le film est
toutefois porté par une
force lyrique et une
lucidité politiques hors
du commun, qui en font à
la fois une formidable
leçon d'histoire et un
exercice d'introspection
rigoureux.
Dans le camp des
anciens, on peut ajouter
Takeshi Kitano et Hayao
Miyazaki. Le premier est
venu avec Achille et
la tortue, une
comédie qui met en scène
un peintre peu doué et
s'engouffre dans la mise
en scène d'une réflexion
sur l'art et la vie.
L'auteur de Chihiro
a présenté Gake no ue
no ponyo (Ponyo sur
la falaise près de la
mer), une merveille
d'apparente simplicité,
qui cache un
déchaînement graphique
d'autant plus
remarquable qu'il doit
peu aux ordinateurs.
FORCE QUASI
DOCUMENTAIRE
La compétition de
cette 65e Mostra est
donc faite de films
inattendus, par goût de
l'aventure autant que
par nécessité, à une
exception près, la
sélection italienne.
Forte de quatre films
(on doit encore
découvrir Il seme de
la discordia - la
graine de discorde - de
Papi Corsicato, le 4
septembre), elle réunit
deux piliers du cinéma
italien contemporain,
Ferzan Ozpetek et le
vétéran Pupi Avati, et
un franc-tireur, Marco
Bechis.
Ozpetek, dont a vu
récemment en France
Saturno Contro,
revient, avec Un
giorno perfetto, sur
le champ de bataille de
la famille italienne.
Son film ne cille pas
face à la violence des
liens conjugaux et
filiaux, mais il est peu
à peu miné par un
scénario qui accumule
les intrigues
secondaires autour de la
destruction d'un couple
de gens modestes.
Pupi Avati creuse la
veine historique. Il
papa de Giovanna
raconte l'amour d'un
père pour sa fille
criminelle au temps de
l'Italie fasciste. A
l'instar du sépia de
l'image, qui gomme les
couleurs trop vive, le
scénario et
l'interprétation
émoussent le tranchant
du récit originel. Et sa
vision extrêmement
apaisée du régime
fasciste a étonné plus
d'un visiteur. Les deux
films ont été accueillis
très chaleureusement par
la critique italienne,
qui a par ailleurs eu la
dent très dure pour le
reste de la compétition.
Birdwatchers,
de Marco Bechis, italien
né au Chili et grandi en
Argentine, est à part
puisque le film a été
tourné au Brésil, dans
le Mato Grosso du sud
avec des interprètes non
professionnels. Il
raconte la tentative de
Guarani qui reviennent
sur les terres dont ils
ont été chassés
cinquante ans plus tôt.
Entre-temps, les champs
de soja transgénique ont
remplacé la forêt
amazonienne. La rigueur
du récit, la force quasi
documentaire des images
ont convaincu.
Thomas Sotinel
La 65e Mostra de
Venise au jour le jour :
http://sotinel.blog.lemonde.fr/