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CAMILLE MAUDUECH EN 10 QUESTIONS/RÉPONSES
1- Pourquoi revenir sur des évènements
datant des années 60 ?
Les années 60 sont une période
historique fondamentale marquée, en France,
par la Guerre d’Algérie et le retour au
pouvoir du Général de Gaulle.
Intellectuellement, elles sont signées par
de profonds changements de mentalités, un
bouillonnement intellectuel engagé,
l’explosion féministe.
C’est une époque charnière qui redéfinit la
société française et le vieux monde.
Décolonisation de l’Afrique, guerre du
Vietnam, Woodstock, l’explosion d’une
jeunesse française qui tourne le dos au
conservatisme et entend exister,
annonciatrice des évènements de 68. Le
triangle URSS-USA-EUROPE va se briser, les
pays émergeants entrent en scène, la Chine,
l’Inde et le Moyen-Orient entendent
redéfinir les axes de pouvoir international.
Dans cette période, les Antilles cherchent
leur place, le train de la décolonisation
secoue violemment le vieux continent
européen, encore plus la France
colonisatrice.Les évènements de l’OJAM
s’inscrivent fondamentalement dans cette
dynamique. Les années 60 sont fondamentales
pour comprendre le monde dans lequel vous
vivons aujourd’hui. Je suis née en 1964, mes
parents étaient dans la rue en 1968. Les
années 60, ce n’est pas la préhistoire.
2- Y a-t-il toujours, vraiment, un
mystère autour de l’affaire de l’OJAM ?
“Mystère” est un bien grand mot. Il y a
une méconnaissance autour de cette affaire à
laquelle le film apportera, je l'espère, des
éclaircissements.Au sein de cette affaire,
il y a un « malentendu », je pense que ce
terme est plus juste. Il y une « OJAM »,
l'organisation qui va signer le manifeste «
La Martinique aux Martiniquais » en décembre
62, certes discrète mais non clandestine,
consciente de s'inscrire dans une
revendication politique qui peut être
réprimée, donc prudente, et il y a une autre
idée de l'Organisation nourrie par des
objectifs plus révolutionnaires dont on peut
considérer qu'ils sont ceux qui constitue la
face clandestine de l'OJAM. Il n'y a donc
pas un mystère autour de l'OJAM mais une
face dans la lumière et une face dans
l'ombre.
3- Cette phrase “la Martinique aux
Martiniquais” est-ce de la pure provocation
ou était-ce un but à atteindre ?
Cette phrase est la signature des
affiches de l’OJAM placardées en décembre
1962.Les membres de l’organisation ont par
ailleurs totalement conscience, à l’époque,
du danger que représente l’acte d’affichage
et la signature apposée. Ils savent qu’il va
y avoir de la répression Les membres de l’OJAM
étaient des jeunes gens responsables et
parfaitement conscients
de leurs actes, ils sont engagés
politiquement et sont partisans de la
décolonisation, soutiennent le lutte de
libération nationale algérienne.
L’Algérie est l'exemple, la grande soeur.Et
puis il y a le grand frère, Fanon, son
engagement, ses écrits, ce n’est pas rien
comme exemple.Donc, dans le contexte de
l’époque “La Martinique aux Martiniquais”ne
s’inscrit pas comme une pure provocation
mais comme un but à atteindre : la gestion
par les martiniquais eux-mêmes de leur pays
et de leurs affaires.
4- Vous témoignez d'une époque, mais
est-ce en toute impartialité ?
Je crois avoir démontré ma capacité à
prendre de la distance dans “Les 16 de
Basse-Pointe”. Il me semble que le public a
souligné ce trait de mon travail.
J’ai abordé l’affaire de l’OJAM avec le même
positionnement. Ma posture de documentariste
m’oblige à un certain nombre de contraintes
: la distance dans le point de vue, le
respect de la parole qu’on m’a accordée, la
non-manipulation des propos des témoins, le
droit de réponse et de point de vue pour
chacun. Je suis une sorte de chef
d’orchestre
qui met en forme et en dialogue et qui ne
doit pas dépasser ses prérogatives. Je suis
le garant du ton juste.
5- Peut-on comparer l’époque actuelle à
celle d’hier ?
Comparer, bien sûr. Mettre une époque en
regard d’une autre, chacun de nous le fait
très souvent. Faire un copiercoller,non.
Décontextualiser un événement, non. La
comparaison impose une règle : la prise en
compte du contexte politique,social,
intellectuel et économique.
La revendication nationaliste des Ojamistes
s’inscrivait dans un contexte de
décolonisation concrétisé par la réalité
d'une guerre de libération nationale, la
guerre d’Algérie.
La revendication nationaliste 2010 s’inscrit
dans un processus éminemment politicien.
6- Les “16 de Basse-Pointe”, puis
“L’affaire de l'OJAM”, êtes-vous une
cinéaste nostalgique d'une indépendance
ratée de la Martinique ?
L’histoire des “16 de Basse-Pointe” n’a
rien à voir avec la question de
l’indépendance. Ce qui réunit les deux
sujets à mes yeux, c’est la question de la
résistance. Les deux films s’attachent à
raconter des moments fondamentaux de révolte
et de résistance, par là même de solidité et
d’existence d’un peuple. Je suis une
cinéaste qui tente de faire un travail utile
et citoyen, rigoureux et documenté,
distancié et accessible à tous, sur des
évènements que je pense édifiants pour mon
pays, son histoire, sa mémoire, son image.
7- Vos grands témoins vous ont-ils parus
sincères ?
Totalement sincères. Chacun dans son
“personnage” évidemment, mais
fondamentalement sincères et généreux.
8- On ne vous voit pas dans le film,
pourquoi ?
Ma présence à l'image ne m’est apparu
judicieuse compte tenu du nombre de témoins
de qualité que j’ai rencontrés et
interrogés. Les témoins sont les propres
narrateurs de leur histoire. Ce n’est pas
moi qui décide de ma présence à l’image
comme narrateur délégué, c’est le sujet.
Puisqu’ils sont là, bien vivants pour
témoigner, alors j'en profite. Je crois que
le public sentira ma présence. Je reste le
narrateur fondamental, celui qui met en
oeuvre, qui met en forme, dans le choix du
montage, du rythme, de la musique, des
archives.
9- Et après qu'allez vous nous raconter ?
C’est trop tôt pour le dire. Je n’ai pas
encore décidé…
10- Peut-on imaginer Camille Mauduech
réalisatrice de comédie antillaise ou alors
êtes-vous résolument pour un cinéma engagé ?
Je ressens aujourd’hui le besoin de
m’intéresser à des sujets que je considère
utiles, qui m’apporte de la satisfaction
intellectuelle et le sentiment d’apporter ma
contribution au nécessaire devoir
d’histoire. Et j’en tire une grande
satisfaction personnelle. C’est un grand
bonheur que d’avoir fait ces deux films
documentaires et le retour du public sur
“Les 16 de Basse-Pointe” m’a réellement
motivé pour poursuivre la démarche
“engagée”.
entretien issu du dossier de presse

DOCUMENTAIRE
- 2h08
Années 60. La Martinique, ancienne colonie
devenue département français d'outremer en
1946, s'enlise dans un « indéfectible
attachement à la France »alors que le grand
souffle des luttes d'indépendances s'étend à
travers le monde. La guerre d'Algérie portée
sur le territoire français contraint de se
positionner, de s'engager.
Une affiche aux couleurs chatoyantes
apparaît au petit matin du 23 décembre 1962
sur tous les murs des bâtiments publics,
écoles, commissariats, mairies, églises en
tout point de la Martinique. Cet affichage
massif, clandestin et nocturne porte en
lettres capitales un slogan incantatoire «
LA MARTINIQUE AUX MARTINIQUAIS ».
Le signataire, l'OJAM, Organisation de la
Jeunesse Anticolonialiste de la Martinique,
affiche ainsi sa volonté nationaliste. Cette
organisation de jeunes gens serait pilotée
par des étudiants et des personnalités
intellectuelles de la diaspora antillaise à
Paris, séparatistes et intouchables,
préparant la lutte de libération nationale
avec le soutien logistique du FLN,
fraîchement victorieux en Algérie. Le
mouvement porte le spectre des évènements
algériens, le gouvernement gaulliste doit
mettre un terme à une possible «
fellaghalisation » des Antilles. Dix-huit
jeunes « ojamistes » martiniquais dont cinq
membres du Parti Communiste Martiniquais
sont inculpés en février 1963 pour complot
et atteinte à l'intégrité du territoire
national, en d'autres termes de volonté
séparatiste.
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