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Le secret d’Hancock 

Ou quand le passé ségrégationniste des Etats-Unis fait retour dans la science-fiction

 

 

Tina Harpin

A l’heure où la candidature de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis fait la une de l’actualité, nul ne peut nier l’importance de la question raciale dans un pays qui a officiellement aboli la ségrégation il y a à peine quarante ans. C’est pourtant sur ce déni que semble jouer le film de science-fiction Hancock.

Que raconte en effet ce blockbuster actuellement au box office en France et aux Etats-Unis ? Se poser cette question n’est pas inutile lorsque plusieurs critiques soulignent l’incohérence du scenario et les ruptures de ton du film. Tout le monde aura noté l’originalité prétendument subversive de l’intrigue : Hancock, un superhéros marginal, déclassé, incapable d’utiliser intelligemment ses pouvoirs, s’avère être une plaie pour la société jusqu’à ce qu’il se fasse aider par Ray Embrey, un brave chargé de communication qui devient son « coach de vie » et redore son blason. Hancock se prend en main, oublie sa bouteille d’alcool, et accepte même d’endosser le costume trop « homo » à son goût ( !) de superhéros, pour se mettre enfin au service de la société. Telle semble être la fable d’Hancock. Qualifié hâtivement de « transgressif » pour une promotion publicitaire efficace, le film a aussi été interprété comme « progressiste » du fait que le superhéros soit noir, incarné par Will Smith. Cette donnée de la mise en scène passe facilement pour une preuve d’ouverture d’esprit, d’antiracisme, et on y voit même un clin d’œil amical au candidat en lice pour la présidence des Etats-Unis. Le fait que le superhéros noir doive suivre une véritable rééducation (dont la première étape est un séjour en prison) avant de pouvoir assumer ses fonctions ne serait qu’une innocente sophistication du scenario, une variation sur le schéma classique des épreuves purificatrices que doit endurer tout héros, et plus indubitablement tout superhéros.

Ce que raconte Hancock serait donc très clair, l’histoire d’un super-héros excentrique mais exemplaire, qu’un rebondissement, dans la seconde partie du film, conduit à faire preuve d’une abnégation suprême. En effet, le spectateur découvre que la femme de Ray Embrey, la ravissante Mary, jouée par Charlize Theron, est la sœur et la femme (fonctions souvent accolées dans les récits mythiques) d’Hancock. Tous deux sont les survivants d’une espèce disparue on ne sait trop comment, jusqu’à ce que Mary explique que ce qui les rend « mortels » c’est d’être ensemble. Le héros doit alors renoncer définitivement à sa belle pour se consacrer à la veuve et l’orphelin. Et Mary peut ainsi vivre une « vie normale » de bonne épouse sans superpouvoir, auprès de son cher Ray. Cette seconde histoire qui, selon de nombreux critiques, obscurcit le scenario, nous semble au contraire l’éclairer. En dévoilant le passé caché du héros, cette histoire de couple impossible expose en réalité le véritable secret du film, le non-dit d’Hancock : la question raciale.

La fable cachée, inconsciente, refoulée, d’Hancock est tout entière dans cette histoire apparemment secondaire de couple frappé d’interdit. Il s’agit en effet d’un couple mixte, formé de deux figures éminemment angoissantes dans l’imaginaire de l’homme blanc américain : l’homme noir, tenu pour une puissance hypersexuelle effrayante, et la femme blanche, perçue aussi bien comme une victime vulnérable que comme une potentielle traîtresse, susceptible d’ « abâtardir la race ». Si l’on veut bien considérer en effet que les œuvres de science-fiction sont, comme toute autre œuvre culturelle, une vision (voire une réflexion) concernant la société dont elles émanent, souvenons-nous que pendant des siècles, le mariage interracial était interdit aux Etats-Unis et le métissage perçu comme une abomination. Or la loi du destin qui s’applique au malheureux couple du film Hancock rappelle étrangement la profession de foi de tous les régimes ségrégationnistes racistes : « pour survivre, vivons séparés, nous serons alors heureux, tel est l’ordre des choses (divin, scientifique, naturel, ou les trois, c’est au choix) contre lequel nous ne pouvons rien ». Hancock à la fin du film, depuis la lune où il observe Mary et Ray, s’est sans conteste soumis à cet ordre des choses, présenté comme un happy end.

Sans prétendre savoir ce que l’histoire veut dire, si on en reste à ce qu’elle donne à entendre, il n’y a pas de doute possible : elle murmure et hurle à la fois la phobie du couple mixte et le désir inavouable de ségrégation. Ainsi, les agressions évoquées par Mary à l’encontre du couple s’expliquent aisément en tenant compte de la dimension raciale. Est-il étonnant que le couple se fasse agresser au sortir du cinéma en 1931 à Miami lorsque les Etats-Unis sont en pleine ère ségrégationniste ? Les lois Jim Crow sont bien installées et codifient la vie de tous en une séparation raciale rigoureuse. Dans certains Etats, les couples mixtes sont interdits jusque dans les représentations écrites et visuelles. L’autre évènement rappelé par Mary, l’incendie de leur maison dans les années 1850 quelque part dans le Sud, n’est-il pas exemplaire des exactions des groupes anti-Noirs, avant la Guerre de Sécession et avant même la création du Ku Klux Klan ? A cette période, la perspective de l’abolition de l’esclavage et de l’émancipation des Noirs, crée en effet une atmosphère d’« hystérie ». Les rares couples mixtes sont alors des cibles toutes désignées. Ainsi, les ennemis ne sont jamais nommés, mais un minimum de contextualisation historique (encouragée semble-t-il par la citation précise de lieux et de dates) suffit à les faire deviner. Reste à savoir pourquoi le couple au XXIè siècle doit encore renoncer à vivre ensemble. C’est ici que l’artifice de la narration raccroche violemment la seconde histoire à la première : Hancock a une dette envers la société, et un destin de superhéros, ce qui est bien pratique pour expliquer cet ultime renoncement à la femme aimée.

En réalité la phobie du couple mixte est bien la fable secrète du film. Inconsciente et hallucinée, cette autre histoire, surgie d’un passé traumatique, explique l’apparente incohérence du scenario et permet de saisir les changements de ton qui font brutalement passer du comique à l’angoisse caractéristique de la phobie. En témoigne la séquence où Mary, allongée sur un lit d’hôpital, est en proie à de violents électrochocs, pendant qu’Hancock, à l’intérieur du même immeuble, subit les coups d’agresseurs forcenés sous la pluie battante déclenchée par un système anti-incendie. Ce passage du film est non seulement dur, « hard », mais il est aussi « hard-core » au sens pornographique du terme. En effet, les images saccadées et entremêlées d’une Mary couchée et d’un Hancock filmé de face, tout dégoulinant, suggèrent un érotisme violent. La séquence se substitue à la scène classique de coït, comme si c’était l’unique mise en scène trouvée par la réalisation pour rapprocher ces deux corps que tout doit absolument séparer. Etant donné que la scène d’amour proprement dite entre Hancock et Mary est interdite, puisqu’elle est objet de phobie, le seul moment où l’amour des deux personnages s’exprime à travers leur corps, est celui de cette séquence où ils expérimentent ensemble la souffrance physique, jusqu’à ce que l’éloignement d’Hancock y mette fin. Le film exprime ainsi une puissante fascination-répulsion envers le tabou des rapports sexuels interraciaux. L’insistante mise en scène de la souffrance ne fait qu’exhiber le châtiment encouru par le couple mixte coupable de s’aimer. L’agression subie par Hancock assouvit ainsi les pulsions de meurtre et de vengeance et rappelle l’interdit, tandis que Mary paye son crime d’amour par un autre martyr, tout aussi spectaculaire. Ce n’est que lorsque Hancock s’éloigne de l’hôpital, et met de la distance entre les deux personnages que le couple sort enfin de ce cauchemar et entraîne le spectateur vers des scènes plus apaisées –qui, on l’a vu, n’en sont pas moins malsaines.

En somme l’histoire d’Hancock est double. Il y a l’intrigue officielle, parfaitement audible et finalement très « politiquement correcte » du superhéros qui rentre dans le rang. Mais, à une autre fréquence, ce qui se voit et s’entend, affichée ou voilée, hurlée ou murmurée selon la sensibilité du spectateur, c’est une problématique mise en scène de la ségrégation raciale. Le film à succès, apparemment incohérent et sans grand intérêt, est ainsi un film nettement plus intéressant, plus cohérent, et plus difficile à qualifier aussi, si l’on écoute et observe ce qu’il témoigne de la résurgence du passé raciste des Etats-Unis. William Faulkner écrivait que le passé n’est jamais mort, qu’il n’est même pas passé, le film Hancock l’atteste, sans grande finesse.


 

Tina Harpin.

Normalienne (ENS LSH), agrégée de Lettres modernes.