
Le Diable à quatre
réalisé par Alice de Andrade
Critiques > 22 février 2006
critique du film Le Diable à quatre, réalisé
par Alice de Andrade
La réalisatrice
brésilienne Alice de Andrade a été
l’assistante de John Boorman, André Techiné,
Pascal Bonitzer... Le moins que l’on puisse
dire en voyant Le Diable à quatre, son
premier long métrage, est qu’elle n’a pas
retenu grand-chose de ces expériences.
Chronique haute en couleurs de la jeunesse
désœuvrée de Rio de Janeiro, le film se perd
dans de multiples références (à Almodóvar,
aux télénovelas brésiliennes) sans jamais
parvenir à se constituer une identité
propre.
En 2002, Fernando Meirelles offrait un
tableau étourdissant, âpre et violent de la
jeunesse brésilienne avec La Cité de Dieu,
coup de poing à la forme clipesque et au
contenu décapant qui a laissé nombre de
spectateurs sur le carreau. Sans être le
chef-d’œuvre décrit par ses admirateurs, La
Cité de Dieu avait le mérite de donner une
bonne claque à ceux qui préféraient ne
retenir du Brésil que les images de carte
postale associées au carnaval de Rio.
Trois ans plus tard, la réalisatrice Alice
de Andrade entamait un tour des festivals
internationaux avec son premier long
métrage, Le Diable à quatre, récompensé à
maintes reprises. Maintenant que le film
sort chez nous, on peut bien se demander
pourquoi tant d’engouement. Chronique sur le
mode comico-tragique du quotidien de quatre
personnages aux univers diamétralement
opposés, Le Diable à quatre ressemble à une
version brésilienne de Plus belle la vie (le
soap-opera marseillais de France 3) remixée
à la sauce Almodóvar. La réalisatrice se
réclame d’ailleurs du cinéaste espagnol,
tout comme de l’influence des télénovelas
qui polluent les petits écrans d’Amérique du
Sud. Or, il ne suffit pas de poser ses
personnages dans un décor kitsch pour faire
référence au metteur en scène de Tout sur ma
mère. De même que parodier la vacuité
mélodramatique des feuilletons à l’eau de
rose demande un minimum de recul, ce dont
Alice de Andrade semble bien incapable.
Le Diable à quatre, quatre pieds nickelés
que la réalisatrice tente désespérément de
rendre intéressants : une jeune nounou dont
l’air sage révèle un caractère bien trempé,
un surfeur issu d’une famille bourgeoise
accro à l’herbe et aux putes, un gamin ayant
fugué de sa campagne pour faire fortune à
Rio et un proxénète à la main lourde et au
cœur d’or. Personnages hauts en couleurs
autour desquels gravitent des seconds rôles
glanés çà et là dans la filmographie
d’Almodóvar : mères de famille nymphomanes,
femmes de ménage alcooliques, putes à
grandes gueules et travelo suicidaire.
Coincé dans un décor en toc (le bord de
plage de Copacabana, mélange de sable fin et
de grands ensembles immobiliers), tout ce
petit monde s’agite autour d’une intrigue
censée brasser les grandes questions de
société du Brésil actuel : jeunes désœuvrés,
prostitution, flics et politiciens ripoux,
trafics de drogue, enfants des rues... Rien
n’échappe à la caméra de la réalisatrice et
pourtant, rien de ce qui est dit ne sonne
juste. Qui trop embrasse mal étreint ? Oui,
mais pas seulement. Passons sur la laideur
de l’image qui pâtit justement de la
comparaison avec le style tape-à-l’œil mais
efficace du film de Meirelles (et que la
cinéaste tente vainement d’imiter sur
quelques zooms aussi ridicules qu’inutiles)
; ce qui gêne considérablement ici, c’est
l’incapacité d’Alice de Andrade à rendre ses
personnages consistants, car ils sont
réduits à des caricatures que le vernis
satirique ne fait que renforcer. Ça
gesticule, crie et court beaucoup comme dans
une pièce de boulevard (curieusement, on
pense parfois à la galerie de paumés du Père
Noël est une ordure, les rires en moins)
mais ça ne convainc jamais : chaque
personnage reste en surface de la question
sociale qu’il est censé représenter, un peu
comme dans une mauvaise sitcom.
Dans son dernier quart, le film prend un ton
plus grave, flirtant avec une poésie de
bazar qui ne fait qu’accentuer le sentiment
général de n’importe quoi. Transformé en
road-movie, Le Diable à quatre s’embourbe
dans une symbolique simpliste (rien ne vaut
le retour à la terre et à la mère, amen) et
expédie le sort des personnages en trois
tours de cuillère à pot : au bout d’1h44,
pressée d’en terminer avec son film, Alice
de Andrade baisse définitivement les bras.
Le spectateur, lui, est parti depuis
longtemps.
Fabien Reyre
http://www.critikat.com/Le-Diable-a-quatre.html