Le cinéma n’est pas le miroir de
la diversité
Par FRANÇOIS PRODROMIDES
critique, scénariste et
enseignant à Sciences-Po
Lors de
la dernière cérémonie des
césars qui le sacre meilleur
acteur et meilleur espoir
dans Un prophète, Tahar
Rahim a remercié
publiquement, avec
subtilité, «la France du
cinéma». Pas «le cinéma
français», réuni devant lui.
Ni la France même. La France
telle que le cinéma la rend
possible, la prophétise, lui
offre un «nouveau
prototype», selon les termes
de Jacques Audiard. Sur la
scène du Châtelet, Gérard
Depardieu et Isabelle Adjani
ressemblaient aux mythes
égarés d’un cinéma qui
cherche ses nouveaux
visages. Au même moment, une
polémique naît autour du
film l’Autre Dumas : le
grand écrivain national,
fils de mulâtre, y est
incarné par Depardieu, l’un
de «nos» meilleurs acteurs,
mais blanc. Le débat
renvoyait à l’affaire Koltès
: il y a deux ans, le frère
et ayant droit du dramaturge
s’était opposé à la
Comédie-Française qui
n’avait pas respecté sa
volonté de voir incarner un
personnage d’Arabe par un
acteur arabe dans le Retour
au désert.
Média, politique, cinéma,
théâtre : on finit par tout
mettre sur le même plan,
celui de la «représentation»
de la diversité et de ses
«acteurs». Le cinéma, devenu
un «média» comme un autre,
est ainsi invité à
«représenter», c’est-à-dire
à «refléter», la diversité
de la société française.
Mais la notion de
représentation (politique,
théâtrale, esthétique) reste
équivoque. Harry Roselmack,
Rama Yade, Alexandre Dumas
ou Aziz dans la pièce de
Koltès, jouent-ils vraiment
tous sur la même scène ?
Dumas par Depardieu, c’est
un «casting interdit», au
sens où André Bazin parlait
de «montage interdit» quand
un cinéaste préférait le
trucage facile à la cruauté
du réel. La loi du
vedettariat rend possible
l’Autre Dumas, mais censure
Dumas, l’autre. Pour autant,
le CNC doit-il calculer ses
aides selon les critères de
la diversité, comme le
réclame le Cran ? La police
des acteurs succédera-t-elle
la «politique des auteurs».
Au cinéma comme au théâtre,
le choix d’un comédien est
une responsabilité qui
suppose d’entendre l’auteur
et sa politique - jusqu’à
ses infractions. Ce Retour
au désert que la
Comédie-Française était
tentée de claudéliser
comporte des répliques
écrites en arabe, dont
l’enjeu est moins la
compréhension que
l’incarnation : faire
entendre une langue autre.
C’est d’ailleurs ce qu’a
fait Abdel Raouf Dafri,
scénariste du Prophète, le
soir des césars, quand il
s’est adressé en arabe à sa
mère sur la scène du
Châtelet. On peut bien sûr
faire apprendre l’arabe à un
sociétaire du Français comme
il apprendra l’escrime pour
jouer Cyrano. Sauf que
Koltès, justement,
introduisait, à cet endroit,
une rupture avec l’idée d’un
théâtre de travestissement :
là, on ne joue plus, on ne
triche plus. A ce moment de
l’histoire (la mise en scène
de ce Retour où la guerre
d’Algérie vient hanter la
province française), toutes
les identités ne sont pas
permutables. Une effraction
du réel, faite autant
d’altérité que d’identité,
par laquelle le théâtre et
le cinéma se réinventent
comme incarnation, et plus
seulement comme
représentation. D’un visage
occulté, méprisé ou humilié,
la scène dramatique fait un
sujet doté d’un corps et
d’une langue réels, qui fait
alors irruption (avec son
cortège : finale du
Prophète) dans le jeu bien
huilé des fictions
françaises.
«On ne joue pas la race, pas
plus que le sexe», disait
Koltès. On l’a accusé de
«racisme à l’envers», comme
l’ont fait ceux qui
dénoncent le Dumas de
Depardieu. Mais, sur la
scène et à l’écran, il n’y a
pas de délit de faciès,
seulement des corps, des
visages et des langues, où
l’on ne peut masquer ce qui
résiste, ni «jouer» avec les
évidences qui divisent
(sexe, culture, ethnie,
langage). Théâtre et cinéma
ne sont pas les miroirs où
viennent se mirer les
narcissismes blessés.
L’enjeu y est dans la
transfiguration, et si, à la
télévision, Rama Yade est
remplaçable, Tahar Rahim ne
l’est pas à l’écran. Un
acteur n’est pas un reflet,
bien plutôt une empreinte,
unique. Artistes, écrivains
font jouer ensemble la
fiction et le réel, les
retrempent l’un dans
l’autre, par un choix
personnel. Par exemple, ils
donneront à voir la
survivance ambiguë de la
question de la race, les
contradictions entre l’idéal
démocratique et citoyen,
abstrait, et ce qu’il
refoule ou ce qui le
déborde.
Dans les années 1980,
Maurice Pialat filmait dans
Police un Gérard Depardieu
commissaire aux prises avec
des truands arabes. Ces
derniers n’étaient ni
représentants ni symboles et
tous étaient égaux devant ce
regard qui au-delà des
visages captait leur
lumière, amoureusement.
Leçon d’incarnation d’une
France nue, loin de la
grande corporation où chacun
doit trouver son emploi.
Gérard Depardieu a disparu
sous les braies d’Obélix et
le maquillage de Dumas.
Quant au Prophète, qui vise
moins à une vérité
documentaire qu’allégorique,
il raconte l’avènement d’un
golem, une créature nouvelle
dont la matrice
républicaine, grise et
fatiguée, hors champ,
accouche malgré elle dans le
sang - comme de son négatif.
Que son acteur principal
soit élu à la fois «meilleur
espoir» et «meilleur acteur»
prend dès lors un certain
sens. De l’art du comédien,
Hamlet disait qu’il consiste
à «montrer à notre époque et
au corps de notre temps sa
forme et son empreinte».
Libé
15/03/2010 à 00h00
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