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Kara Walker

Le 7e art vu par un philosophe

 

Alain Badiou, philosophe, apparaît dans le dernier film de Jean-Luc Godard, Film Socialisme. Quelques courts plans, où on le voit travailler à son bureau, puis donner une conférence sur le philosophe Edmund Husserl devant un amphithéâtre vide. Certains ont trouvé que le cinéaste l'avait convoqué pour pas grand-chose, Badiou n'est pas de cet avis : " Que cela ne dure que quelques secondes n'est pas l'important, puisque cette image de Godard m'a rendu justice. Ce qui m'a frappé, c'est qu'il n'a pas cherché à me mélanger avec le reste des éléments de ce film, qui traite du brouhaha du monde. J'existe en moi-même, par moi-même. C'est là mon lieu, c'est là que j'existe, c'est absolument moi, imparablement moi, en quelques secondes. "

On retrouve dans ces propos tenus lors de l'entretien avec Antoine de Baecque, qui inaugure cet ouvrage, la même idée que celle qu'Alain Badiou développa dans son premier article consacré au cinéma : le cinéma comme manifeste de la présence de l'homme, art rendant visible une vérité contemporaine, rendant justice aux paysans américains (John Ford), aux prostituées japonaises (Kenji Mizoguchi)... " Ce témoignage sur le monde est propre au cinéma, dit-il, aucun reportage journalistique ne peut venir s'y substituer. "
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Alain Badiou, philosophe, apparaît dans le dernier film de Jean-Luc Godard, Film Socialisme. Quelques courts plans, où on le voit travailler à son bureau, puis donner une conférence sur le philosophe Edmund Husserl devant un amphithéâtre vide. Certains ont trouvé que le cinéaste l'avait convoqué pour pas grand-chose, Badiou n'est pas de cet avis : " Que cela ne dure que quelques secondes n'est pas l'important, puisque cette image de Godard m'a rendu justice. Ce qui m'a frappé, c'est qu'il n'a pas cherché à me mélanger avec le reste des éléments de ce film, qui traite du brouhaha du monde. J'existe en moi-même, par moi-même. C'est là mon lieu, c'est là que j'existe, c'est absolument moi, imparablement moi, en quelques secondes. "

On retrouve dans ces propos tenus lors de l'entretien avec Antoine de Baecque, qui inaugure cet ouvrage, la même idée que celle qu'Alain Badiou développa dans son premier article consacré au cinéma : le cinéma comme manifeste de la présence de l'homme, art rendant visible une vérité contemporaine, rendant justice aux paysans américains (John Ford), aux prostituées japonaises (Kenji Mizoguchi)... " Ce témoignage sur le monde est propre au cinéma, dit-il, aucun reportage journalistique ne peut venir s'y substituer. "

Alain Badiou a commencé à rédiger des textes sur le cinéma en 1957, lorsqu'il était étudiant, dans Vin nouveau, revue de jeunes catholiques de gauche de l'Ecole normale supérieure. Il poursuivit dans les années 1970-1980 dans La Feuille foudre, " journal pour l'intervention marxiste-léniniste dans le cinéma et la culture ", et dans L'Imparnassien, s'emportant contre les films révisionnistes et les " fictions de gauche " (Tavernier, Sautet, Boisset, Costa-Gavras). Puis dans Le Perroquet, revue de l'antimitterrandie, créée en 1981 avec Natacha Michel. Ses vagabondages critiques se poursuivent depuis dans L'Art du cinéma.

En 1978, Robert Bresson l'intéresse, car il " dit que ce monde gorgé d'aise est en vérité un triste crépuscule, il dit que la jeunesse est tentée par une sorte d'absence radicale ". Jean-Luc Godard en 1983 est incarnation de la modernité, d'un " cinéma du subjectif ". Il s'en explique avec Antoine de Baecque : Jean-Luc Godard sait montrer dans la même image " l'impassibilité de la nature, les aberrations de l'histoire, l'agitation de la vie humaine et la force créatrice de la pensée ". Plus loin : Godard est capable de " produire une vérité, non par simplification comme dans le vieux cinéma qui architecture une image en noir et blanc, mais par stratification, par empilement des différents registres du sens ".

Alain Badiou célèbre dans les films suisses " l'art de ce soupçon, qui doit être cherché en dessous. Il traque, sur la surface lisse de l'accablant consensus helvétique, un stigmate, le stigmate de l'histoire ". Il s'intéresse aux films comiques français parce qu'ils tentent de présenter la vie populaire, la résistance aux puissants. Identification d'une femme, de Michelangelo Antonioni, lui inspire l'idée d'un cinéma comme " art de l'amour, témoin en pensée de l'amour comme identification de la différence " (des sexes). A propos d'Un monde parfait, Clint Eastwood est dit dépeindre " la lutte acharnée, souvent perdue d'avance, mais pas toujours, pour que soient enfin connectés, plein d'amour vrai, ceux que l'ordre du monde imparfait sépare ".

Jean-Luc Douin

Cinéma

Alain Badiou

Textes rassemblés et présentés

par Antoine de Baecque,

Nova éditions, 366 p., 25 ¤