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La politique, cet obscur objet du désir

"L'Exercice de l'Etat" et "Les Marches du pouvoir" : la politique, cet obscur objet du désir





Une scène du film français de Pierre Schoeller, "L'Exercice de l'Etat".DIAPHANA DISTRIBUTION



Nous aussi, dans les salles de cinéma, nous avons notre primaire. Elle oppose Olivier Gourmet et Michel Blanc à George Clooney et Ryan Gosling. Cette compétition franco-américaine, organisée par le hasard du calendrier des sorties, somme de choisir son film politique à la porte du multiplexe.

D'un côté, L'Exercice de l'Etat, oeuvre complexe qui parle d'une vie quotidienne plus mystérieuse que celle des créatures qui peuplent les fosses marines : celle des hommes au pouvoir en France. De l'autre, Les Marches du pouvoir, qui revient avec un brio un peu superficiel sur un rituel aussi connu que le repas des lions : le processus de nomination d'un candidat à la présidence des Etats-Unis. On encouragera le spectateur-électeur à ne pas se laisser aveugler par l'éclat des étoiles, mais à se décider sur le fond. A donner donc la priorité à L'Exercice de l'Etat, film intelligent, neuf, provocant.

A quoi rêvent les hommes de pouvoir ? A leur bureau, peuplé d'huissiers encagoulés, d'une femme nue et d'un crocodile, nous dit la première séquence du film. C'est le premier coup de maître de ce film magistral que d'établir d'un seul coup la dimension fantasmatique et érotique du pouvoir. Pierre Schoeller n'y reviendra pas, mais ce trouble sensuel vibre tout au long du film. Le désir bouillonne dans les antichambres du pouvoir comme dans les chambres à coucher.

Ce prologue déconcertant précède une scène de la vie quotidienne dans un ministère français : la permanence du cabinet signale une urgence - une catastrophe routière -, l'information remonte jusqu'à Bertrand Saint-Jean (Olivier Gourmet). La mécanique se met alors en route pour amener le titulaire du portefeuille des transports jusqu'au lieu de l'accident. A ceci près que la mécanique a pour pièces détachées des êtres humains, à qui l'on ne peut pas accorder la même confiance qu'à des circuits imprimés.

Parce que Pierre Schoeller s'amuse avec brio à démonter ces mécanismes, L'Exercice de l'Etat repose en partie sur cette sensation, si plaisante pour le spectateur, d'accéder enfin à une réalité qui lui échappe. On entend les négociations entre ministre et préfet, on découvre que la logistique d'un de ces déplacements qui occupent nos journaux est aussi une petite comédie, où chaque réplique, chaque mise en scène se négocie âprement.

Dès cette séquence tragique, Pierre Schoeller tient à faire sa place à l'autre vie, celle que mène la partie du genre humain qui ne vit pas au sommet de l'appareil. Sur les lieux d'un terrible accident d'autocar scolaire, on voit des pompiers en action, des enfants traumatisés, des parents fous de douleur. Ces deux plans de la réalité coexistent au sein d'un même plan de cinéma. Et comme il s'agit de mettre en scène l'existence d'un homme de pouvoir, la vie des gens apparaît toujours légèrement déformée comme à travers une vitre embuée.

Ce qui ne veut pas dire que les politiciens sont des gens à part. Tout en eux est ordinaire, à ceci près que la pulsion qui les meut les dirige vers le pouvoir. Le scénario de Pierre Schoeller est d'une précision remarquable sur ce sujet : une belle discussion oppose Gilles, le directeur de cabinet du ministre (Michel Blanc), à Woessner, un collègue prêt à passer au privé. Mais Gilles, comme son ministre, veut rester là, "au pouvoir", même si sa réalité s'étiole face au vrai pouvoir de l'entreprise.

Le film est construit sur l'opposition entre ces deux personnages, ces deux acteurs. D'un côté l'appétit sensuel, dionysiaque, de Saint-Jean, de l'autre, la jouissance intellectuelle de Gilles. L'un s'épanouit dans la lumière artificielle des médias, l'autre prospère dans l'ombre dorée des cabinets ministériels. Ils sont réunis par l'attraction qu'exerce sur eux l'objet de leur désir, l'Etat. C'est ainsi qu'il faut comprendre le titre du film : les personnages sont régis par une force aussi implacable, mais infiniment plus capricieuse que la gravité. Ce qui conduit aussi bien à la comédie qu'à la tragédie, que Schoeller met en scène dans un même mouvement, recourant à des moyens (cascade spectaculaire, discussion politique de haut vol) que l'on trouve rarement dans ce qu'il est convenu d'appeler le cinéma d'auteur français.





Ryan Gosling dans le film américain de George Clooney, "Les Marches du pouvoir" ("The Ides of March").METROPOLITAN FILMEXPORT

Les armes des Marches du pouvoir sont plus conventionnelles. Le récit est situé à la veille de la primaire démocrate dans l'Ohio. Le candidat Mike Morris (Clooney) est un homme de principes (laïc, pacifiste) comme en rêvent les intellectuels libéraux américains. Son équipe compte dans ses rangs un jeune prodige capable de manipuler les médias et de galvaniser les volontaires de la campagne. Stephen Meyers (Ryan Gosling) commet pourtant une erreur qui le met dans la position de Brutus à la veille des "Ides de Mars" (le titre original du film) : il lui faut choisir entre le suicide et le meurtre (tous deux au sens figuré).

Les Marches du pouvoir baignent dans une esthétique faite d'élégance et d'efficacité. Mais il n'y a rien là qui jette un éclairage nouveau sur les luttes de pouvoir. Au contraire, la révolution des médias, la diffusion virale des informations sont ignorées, le jeu de l'argent passe à l'as au profit des bagarres d'arrière-salle entre poids lourds des campagnes électorales.

Les protagonistes de ces combats à mort ont heureusement pour interprètes Paul Giamatti, Philip Seymour Hoffman ou Jeffrey Wright. Leur talent suffit à faire des Marches du pouvoir un spectacle plein de suspense, une espèce de super-épisode d'"A la Maison Blanche". Mais une fois les lumières revenues, on n'est même pas impatient de connaître la suite.

 

LES BANDES-ANNONCES

L'Exercice de l'Etat

 

 

Les Marches du pouvoir

 

 

Un extrait du film de George Clooney avec Ryan Gosling

 

 


L'Exercice de l'Etat. Film français de Pierre Schoeller avec Olivier Gourmet, Michel Blanc, Zabou Breitman. (1 h 52.)

Les Marches du pouvoir. Film américain de et avec George Clooney avec Ryan Gosling, Philip Seymour Hoffman, Paul Giamatti, Evan Rachel Woods. (1 h 41.)

Thomas Sotinel

Critique | LEMONDE | 25.10.11 | 16h07 • Mis à jour le 25.10.11 | 20h23
 

L’Etat déroute


 

Par DIDIER PÉRON


 

 

 

République. Pierre Schœller met les mains dans le cambouis du pouvoir politique. Une fiction survoltée et lucide. DR
 

Une femme nue se glisse dans la gueule ouverte d’un crocodile. Cut. La caméra panote sur un homme endormi et nous découvre la bosse du drap à l’endroit de son sexe en érection. Dans le genre début de film, celui-là fera date. Les dents (bestiales), le désir (dévorant), le corps (plus éloquent que tout langage), la nudité pour introduire à une réflexion sur le masque (social, politique). Ouverture risquée, incipit brillant. Le film de Pierre Schœller ne décevra pas, il se poursuit en suivant cette même impulsion liminaire.

L’homme qui dort et bande est ministre des Transports. Bertrand Saint-Jean (Olivier Goumet) est le héros de l’Exercice de l’Etat. On va le suivre dans le tumulte d’une action qui est jalonnée de chausse-trapes et de sorties de route, escorté par sa chargée de communication (Zabou Breitman) et son directeur de cabinet (Michel Blanc). Il est investi d’un pouvoir, mais il est toujours en situation d’être submergé par des faits trop têtus ou des discours adverses et contrariants, dépassé par la vitesse de la communication, des dépêches assassines et des phrases peau de banane. On voit Saint-Jean surfer sur la vague des événements et on attend qu’il se noie. Dans son sillage, tel un éclaireur et un canot de sauvetage, son directeur de cabinet. «Oublions pendant 1 h 50 les questions de droite ou de gauche, dit Schœller dans le dossier de presse. Regardons le pouvoir, ses rituels et ses humeurs, la sueur, le sang, la libido. Et aussi cette permanence de l’Etat. On y croise notre propre rapport à la démocratie, ce divorce grandissant entre eux et nous.»

Saint-Jean est confronté à un dilemme. Il est jeune en politique, il n’est pas du sérail, il vient de la société civile. Le gouvernement ourdit un plan de privatisation des gares, lui y est farouchement opposé. On voit, médusé, comment peu à peu le ministre est amené à manger son chapeau et à retourner sa veste pour rester maître du pilotage ministériel, pour ne pas perdre la face tout en piétinant ses propres convictions. Ce qui est très beau, c’est que le film n’en fait pas pour autant un cynique. Le récit est trop intelligent et complexe pour se contenter des oppositions manichéennes entre les purs et les impurs, les droits et les tordus. Il faut sans cesse se déterminer face à la violence de l’intempestif, jouer aux échecs, perdre une partie pour gagner la suivante.

Manœuvre. Pour le cinéaste, il s’agit de rendre, par la fiction et par des audaces de mise en scène, la crise de la représentative démocratique à l’ère de la contraction de la sphère publique au profit d’une extension du privé. Qui dirige le pays ? Les intérêts d’un groupe ou le bien commun ? N’y a-t-il jamais adéquation possible entre la rationalité économique et la puissance de l’égalité qui fonde le pacte républicain ? Questions lourdes traitée comme en passant, au détour d’une phrase, d’un geste, mais qui travaillent en profondeur la carcasse brûlante du film. «Est démocratique tout ce qui renvoie en dernière instance à l’absence de légitimité de la domination», affirme le philosophe Jacques Rancière (1), qui parle aussi de la parenté entre art et politique : «Il n’y a pas de création ex nihilo, mais une redistribution des choses, une redisposition des éléments qui font que, tout d’un coup, un paysage sensible qui n’existait pas se met à exister.»

Pierre Schœller imagine ce film comme le deuxième volet d’une trilogie commencée, en 2008, avec Versailles, dans lequel un couple de sans-abri et un enfant finissaient, au terme d’errances parisiennes, par échouer dans les jardins royaux, et qui devrait se clore par un projet sur la Terreur de 1793. L’Exercice de l’Etat, c’est l’anti-Conquête, le bal des sosies de l’ascension sarkozyste par Xavier Durringer. Bien sûr, en voyant Saint-Jean à la manœuvre, on peut penser à telle personnalité politique, plutôt un centriste ou un homme de gauche propulsé dans un gouvernement de droite (Martin Hirsch ?), mais le fond de l’affaire est ailleurs. Le film enregistre un glissement de terrain démocratique, le sol se dérobe sous les pieds de tous, aussi bien les gouvernants que les gouvernés. Le périmètre de l’Etat est réduit comme peau de chagrin, une cinquantaine d’individus juchés «sur une tête d’épingle».

A point nommé.L’Exercice de l’Etat, joué à la perfection (y compris les seconds rôles, Sylvain Deblé en chômeur mutique ou Didier Bezace, visiteur du soir florentin), superbement écrit, sort à point nommé. La gauche reprend du poil de la bête, l’Europe vacille au bord de la faillite, la droite affûte ses armes, Moody’s jette ses confettis piégés sur la pagaille ambiante. Pierre Schœller ne rassure personne, mais donne envie de sortir de la rhétorique du «tous pourris» et autre «bonnet blanc et blanc bonnet» pour entrer vers une nouvelle ère d’inventivité politique.

(1) «Malaise dans la démocratie» dans «Pensées pour le nouveau siècle», sous la direction d’Aliocha Wald Lasowski, Fayard, 2008.
L’Exercice de l’état de Pierre Schœller avec Olivier Gourmet, Michel Blanc, Zabou Breitman… 1 h 52.

Libé+ 26 octobre 2011