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La Fille de Monaco

 

Crédit photo
Warner Bros. France

En apparence, le scénario n'est qu'une osmose habile entre La Femme et le Pantin et En cas de malheur : un riche avocat pour riches (comme Gabin dans le film de Claude Autant-Lara), venu défendre, dans la principauté, la (vieille) meurtrière d'un gigolo bien membré, tombe raide dingue amoureux de la présentatrice météo d'une chaîne câblée. Audrey (Louise Bourgoin) a la blondeur, la sensualité et l'insolence d'une bimbo qui se prendrait pour Bardot, légère vulgarité en sus. C'est même ça qui émoustille l'avocat (Fabrice Luchini) : qu'une bombe comme elle puisse s'intéresser à son petit corps tout mou, redonner à sa libido endormie une nouvelle vigueur. Dont va profiter sans vergogne la ravissante (fausse) idiote, qui en ce nanti croit voir passer la chance de sa vie...

La Femme et le Pantin, donc. Sauf que rien n'est jamais aussi simple qu'il y paraît chez Anne Fontaine. Si l'on excepte sa veine fantaisiste (la trilogie consacrée au person­nage hurluberlu baptisé Augustin), la ciné­aste n'aime que les histoires ambiguës et troubles. Souvent peuplées de ménages à trois : un couple terne, soudain confronté à un ange pasolinien (Nettoyage à sec) ; deux femmes fantasmant sur le même homme (Nathalie).

Le troisième personnage de La Fille de Monaco, celui qui donne au film son mystère, c'est le garde du corps de l'avocat : Christophe, interprété par Roschdy Zem, impassible et fascinant. Le garde du corps parle peu, n'exprime rien. Sinon la détermination à exercer ce qu'on lui demande de faire - ce qu'il croit devoir faire. Silhouette impénétrable, minérale, au point d'en devenir inquiétante, comme une mécanique parfaite dont on pressent, à chaque instant, qu'elle pourrait s'enrayer. D'abord en retrait, le garde du corps envahit l'intrigue, au point de reléguer au second plan le personnage d'Audrey, en dépit de la plastique irréprochable et de l'évident naturel de Louise Bourgoin.

C'est que l'essentiel, ici, se joue entre le surveillé et le surveillant. Le riche et le pauvre. Le cultivé et l'inculte. Entre ces deux hommes, des liens se nouent. Méfiance instinctive et total respect. D'où l'incompréhension du garde du corps devant son « patron » soudain en chute libre. Que l'avocat s'avilisse ainsi pour une femme de sa classe sociale, soit. Mais qu'il tombe aussi bas pour une fille que tout le monde a eue, y compris lui, voilà qui choque intensément le garde du corps. Sans l'avoir jamais lu, il pourrait faire sienne cette pensée - certes misogyne - de Sacha Guitry qui n'aimait pas que les amants de ses femmes découvrent ce dont il se contentait...

Dès lors, le garde du corps s'emploiera à rendre à l'avocat sa dignité perdue. Et l'autre, étrangement, lui rendra la pareille. Plus que la chronique, banale, d'une passion fatale, c'est le récit d'une bizarre et terrible complicité qu'a filmé Anne Fontaine. Ce n'est pas «le bonheur dans le crime», comme eût dit Barbey d'Aurevilly, mais - et c'est plus amoral encore - l'idée d'une entente, d'une cohésion comme gage de paix avec soi-même.

Pierre Murat

La Fille de Monaco de Anne Fontaine (2008) avec Fabrice Luchini, Louise Bourgoin, Roschdy Zem, Stéphane Audran.

Télérama, Samedi 23 août 2008