La
bande-son d’un monde caché

Par YVES SIMON Yves Simon est
chanteur et écrivain. Dernier
album : Rumeurs (Barclay, 2007)
Tout lieu d’enfermement (caserne,
centre de rétention, camp de
réfugiés) porte à incandescence les
travers et vicissitudes d’une
société, comme les outrances
refoulées des hommes qui le
peuplent. Le film Un prophète ne
prétend pas à la vérité (Jacques
Audiard, son auteur, le répète à
l’envi), il est dans l’outrance
paroxystique comme la Peau de
Malaparte ou le Voyage au bout de la
nuit de Céline. Ce n’est pas un
énième reportage sur l’univers
carcéral, mais le prisme poétique
par lequel une humanité séquestrée
va dévoiler ses tumultes les plus
ténébreux, les plus abjects, les
plus inavouables.
Film sur la violence, la
subordination et la promiscuité, sur
l’indifférence au mal et aux
morales, sur la plus haute des
solitudes lorsqu’il s’agit de
choisir entre la mort de soi et la
mort de l’autre, Un prophète
fascine. Il est un effroi car nul
n’est préparé à recevoir la face
cachée d’un monde parallèle qui se
déploie au milieu de nos maisons, de
nos rues, et sur lequel nous ne
portons ni compassion ni regard. De
la prison ne sort aucun cri. Même
pas ceux qui, la nuit,
s’interpellent de cellule à cellule
pour échanger en langage SMS,
minimaliste, des pleurs, une
douleur. De l’extérieur, la prison
est silence. Et pourtant quelle
bande-son nous propose Audiard !
Caverneux bruits de clés, de portes,
gémissements de vidéos pornos,
cliquetis de gamelles, radios à fond
la gomme, chuchotements, douches,
coups portés sur des corps à terre…
Matière sonore qui ponctue comme des
couperets les actions de la société
qui se côtoie là.
Qu’attend-on d’un film ? Qu’il nous
«rapte» et nous ravisse, qu’il nous
révèle des émotions inconnues, du
savoir, qu’il nous entraîne corps et
âme dans un univers diffus, dans les
souterrains de la peur, qu’il révèle
à notre entendement la complexité et
l’opacité de passions ordinaires,
les strates des lamentations, tout
ce que justement le reportage ne
peut qu’obérer puisque son propos
est de rendre compte. Rendre compte
du réel et du visible. Là est
l’abîme vertigineux entre art et
vérité. Aragon parlait d’un
mentir-vrai. C’est cette mince ligne
de fracture qui sous-tend le film et
le rend universel dans la douleur,
la violence et l’humanité
souffrante. Contrairement au
reporter qui tourne son regard vers
l’extérieur, le propre de l’artiste
est de porter son regard d’étoile
vers l’intérieur des êtres et des
choses : il met en scène
l’invisible. Messages subliminaux
qui vont atteindre nos ventres et
nos cerveaux pour nous délivrer
l’essentiel de ce qui ne peut se
dire avec des mots, mais qui vont
nous transpercer la peau.
On attend encore d’un film qu’il
soit juste quant à son esthétique,
en adéquation avec son propos, que
la puissance de la forme rende
plausibles les tressaillements qui
nous vrillent en le regardant. A
toutes ces exigences, Audiard répond
par l’excellence. Ce film est juste
et sans faille quant au scénario, à
la dramaturgie, à la direction et au
choix des acteurs, aux décors, aux
figurants (tous anciens détenus), à
la musique, aux sons, à l’onirisme
(le fantôme d’un mort, un cerf
traversant les phares de la nuit).
Un prophète, objet cinématographique
non identifié, est l’œuvre d’un
artiste des sommets. Audiard a mis
là son savoir-faire d’artisan, son
talent de créateur, son goût artiste
de la perfection pour nous proposer
une quintessence : ce que devient
l’être humain privé de liberté.
Alchimie de la perfection et de la
quintessence, le film lacère nos
corps assoupis, malaxe nos
certitudes, bouleverse nos
hiérarchies sentimentales alors que
nous ne sommes plus, depuis
longtemps, stupéfaits par nos
illusions perdues : nous qui vivons
avec la mort de nos étonnements.