Dans
Parlez-moi de la pluie,
le comique perd le sourire.
Objet de l’humiliation
ordinaire, il joue un homme
tiraillé entre deux
cultures. La réalisatrice,
elle, signe une comédie
douce-amère. Entre eux,
c’est une histoire d’humour
et de franc-parler.
Paru
dans Le figarole 13.09.2008, par
Béline Dolat
Dans
Parlez-moi de la pluie
(sortie le 17 septembre), sa
dernière réalisation, Agnès
Jaoui met en scène Jamel
Debbouze. Pour l’occasion,
le comédien a renoncé à son
débit de mitraillette, à ses
fantaisies lexicales, et
s’est laissé porter par la
musique des dialogues
ciselés du binôme Jaoui-Bacri.
Au milieu d’une tendre
galerie de personnages, il
forme avec ce dernier un duo
à l’équilibre parfait,
émanation cinématographique
d’une amitié qui dure depuis
dix ans et que
l’actrice-réalisatrice a
voulu imprimer sur la
pellicule.
Dans le
film, il incarne Karim, un
personnage qui lui
ressemble, Français
d’origine maghrébine pris
entre son monde et celui de
Mimouna, sa mère. Agnès
Jaoui est Agathe Villanova,
écrivain féministe
fraîchement arrivée en
politique et confrontée à la
dure réalité du terrain.
Entre deux projections en
province, nous les avons
rencontrés dans les salons
du cinéma MK2 Bibliothèque,
à Paris. Légèrement
dissipés, complices et unis
par une même volonté de
bousculer les a priori, ils
ont, pour _Madame Figaro _,
évoqué le film, la maman de
Jamel, le tagine au
poulet-citron et…
Jean-Pierre Bacri.
Madame Figaro.
Agnès Jaoui, vous signez un
troisième film plus tendre
et plus drôle que les
précédents. Et alors que
vous aimez travailler avec
des comédiens plutôt
discrets, vous confiez l’un
des rôles principaux à Jamel
Debbouze. Pourquoi tous ces
changements ?
Agnès Jaoui.
– Après Comme une image,
qui était un film sombre,
Jean-Pierre et moi avions
envie d’écrire quelque chose
de plus drôle. Quant à Jamel,
nous l’avons choisi avant
tout parce qu’il est notre
ami. Ce film est né du désir
de travailler avec lui. Mais
c’est vrai que d’habitude
j’aime tourner avec des
acteurs dont la célébrité ne
déborde pas sur le rôle,
parce que je pense que l’on
croit plus à l’histoire si
on ne se dit pas toutes les
cinq minutes : « Tiens,
c’est Untel ! » Dans
certains films, on a
l’impression d’assister à
une cérémonie des césars,
sauf que les comédiens sont
tous déguisés en marquis !
"J'ai eu
cette chance extraordinaire
de pouvoir m'imposer,
d'exister"
Le fil rouge du film est «
l’humiliation ordinaire »,
une expression qu’utilise
Karim.
Jamel Debbouze.-
Elle est lourde de sens. On
sait immédiatement ce que ça
veut dire, parce que, que
l’on soit d’origine
maghrébine ou que l’on soit
une femme…, on souffre tous
de la condescendance des
autres. Cette idée
d’humiliation ordinaire, on
en a beaucoup parlé avec
Agnès et Jean-Pierre. Pour
moi, l’humiliation la plus
violente, ce n’est pas
d’avoir été traité de « sale
Arabe », c’est d’avoir
entendu mon nom écorché
toute mon enfance. C’est
terrible de ne même pas
faire l’effort de se
souvenir du nom de
quelqu’un. On m’appelait
Debbrouze, comme si avec un
« r », ça fait plus arabe.
Ça a commencé dès la
maternelle, et puis un jour,
sur la scène de l’Olympia,
on a fini par m’appeler
Debbouze, et depuis, on n’a
plus jamais écorché mon nom.
J’ai eu cette chance
extraordinaire de pouvoir
m’imposer, d’exister.
Agnès Jaoui. - Je
comprends tout à fait ce que
tu veux dire. « Sale Arabe
», c’est violent, mais au
moins c’est clair. Oublier
le nom des gens, c’est plus
pernicieux. Ça a l’air d’un
détail alors que c’est
fondamental. L’humiliation
ordinaire naît de nos
automatismes et de notre
manque de vigilance. Nous
sommes tous susceptibles de
blesser les autres, sans
même en avoir conscience.
Jamel Debbouze.-
Tous les jours, il faut
revoir sa copie. C’est ça,
être citoyen : savoir
remettre les gens qui nous
humilient à leur place, et
en même temps faire
attention à nos propres
tropismes… Agnès
Jaoui.- ... à nos
habitus. Ensemble.-
Ouah ! On est bon !
Jamel Debbouze.
Quand je rentre chez moi le
soir et que je fais le point
sur ma journée, j’aime me
dire que je me suis bien
comporté, à l’égard des
autres et de moi-même. Ça
demande un vrai effort.
Finalement, Parlez-moi
de la pluie est un
appel à la sollicitude ?
Agnès Jaoui.-
Oui et non. On ne voulait
pas faire passer de message
précis, mais juste dire que
dans cette société on a
tendance à se focaliser sur
notre propre condition,
notre prétendue infirmité.
Et on oublie parfois que les
autres aussi peuvent avoir
leurs traumatismes. Agathe,
mon personnage, ne veut pas
reconnaître que sa sSur a
souffert du manque d’amour
maternel. Elle-même se sent
victime du sexisme, Karim du
racisme… Seuls le regard des
autres et la reconnaissance
de leur souffrance peuvent
les soulager.
Jamel Debbouze.-
Moi, ce film, je l’ai vu
comme une peinture, une
galerie de portraits
d’individus qui sont liés.
Ils nous touchent parce
qu’ils nous ressemblent.
Quand j’ai découvert le
personnage de Mimouna, j’ai
été très ému parce que, tout
simplement, j’ai la même à
la maison.
Agnès Jaoui.- C’est
fou ce que Mimouna peut
toucher les gens. Après les
projections publiques, tout
le monde nous en parle.
C’est vrai que les scènes où
elle apparaît sont très
émouvantes. Notamment celle
où elle dit à Agathe, mon
personnage : « Je serai
contente quand tu auras un
mari, quelqu’un pour
t’apporter un verre d’eau et
un médicament quand t’es pas
bien. » Je ne pense pas
qu’il faille absolument être
mariée pour être heureuse,
mais dit comme cela, dans la
bouche de Mimouna, j’ai
presque envie d’être
d’accord avec elle. Son
attention et sa sollicitude
sont immenses, dans le film
comme dans la vie. Quand
cette femme vous dit
bonjour, elle tend le cou et
la tête vers vous, on dirait
une pietà.
Jamel Debbouze.-
Ça, c’est peut-être parce
qu’elle fait un mètre !
Agnès Jaoui. -(Rires.)
Mimouna veut le bien
d’Agathe, sans avoir
conscience que ce qui est
bien pour elle ne l’est pas
forcément pour Agathe.
Jamel Debbouze. -Agathe
est une femme émancipée,
Mimouna ne peut pas la
comprendre parce qu’elle a
les codes qu’on lui a
donnés. Ceux de sa culture
maghrébine mais aussi ceux
de la société française, qui
au fond préfère que les
femmes soient en couple.
Pour Mimouna, une femme doit
être mariée, doit servir et
faire la cuisine pour la
famille. Ma mère est
exactement comme ça, et ça
me rend fou. Je ne supporte
pas qu’elle ne s’occupe
jamais d’elle.
"Je
pense qu'Agnès et
Jean-Pierre m'ont fait
confiance"
Agnès Jaoui.- À
quel moment as-tu pris
conscience de cela ?
Jamel Debbouze.
Certainement quand je suis
tombé amoureux. Quand j’ai
su ce qu’était une relation
homme-femme. Mais au fond,
ça m’a toujours gêné de voir
mon père à table et ma mère
debout. Quand j’étais plus
jeune, il y avait en
permanence une quinzaine de
personnes à la maison, ma
mère s’occupait de tout le
monde, et ça lui plaisait !
Je ne sais pas si elle
aimait ça ou si elle a fini
par aimer ça, mais en tout
cas, ça a été très difficile
d’essayer de la faire vivre
autrement. Je lui ai proposé
d’avoir une femme de ménage
; elle a mis quatre ans
avant de la laisser entrer.
Et encore aujourd’hui, c’est
pas gagné ! Je n’ai jamais
réussi à désencombrer ma
mère…
Agnès Jaoui.- Ce
que tu dis sur la cuisine,
c’est vrai pour les femmes
d’origine maghrébine, mais
c’est vrai aussi pour toutes
les autres. Ils sont
combien, les hommes de ma
génération, de la tienne, à
cuisiner ? À part les
grillades… Ah ça, les
grillades, ils savent faire
!
Jamel Debbouze.-
Attends Agnès… c’est faux.
Moi, je cuisine tout le
temps pour ma femme (NDLR
: la journaliste Mélissa
Theuriau). Je vais te faire
mon tagine poulet-citron, tu
m’en diras des nouvelles !
Agnès Jaoui.- Je
sais, tu m’en as déjà parlé
et j’attends encore !
Jamel Debbouze.-
Touché !
Pour en revenir au film,
paradoxalement, le
personnage le plus drôle
n’est pas celui de Jamel.
Jamel Debbouze.-
Ça me fait plaisir que vous
disiez cela. Si je n’étais
bon qu’à être marrant, ce
serait dommage non ? Je suis
avant tout comédien, une
pâte à modeler au service
d’un metteur en scène et
d’un propos. Mais c’est vrai
que c’est la première fois
que l’on me voit comme ça,
en adulte… Je pense qu’Agnès
et Jean-Pierre m’ont fait
confiance parce qu’ils me
connaissent par cœur, et
qu’au fil de notre relation
je leur ai suffisamment
donné pour qu’ils sachent de
quoi je suis fait. Pour
qu’ils soient sûrs que
j’étais capable
d’interpréter ce rôle. Que
j’avais une profondeur, une
sensibilité, bordel !
Agnès Jaoui.- Tu es
un acteur. C’est tout. Nous
n’avions pas de doute sur
ton jeu. D’autant qu’à
l’époque de « Comme une
image » je t’avais fait
faire des essais et j’avais
réalisé combien tu pouvais
t’éloigner de ton personnage
de comique.
Jamel Debbouze.-
Tu en avais pensé quoi, de
ces essais ?
Agnès Jaoui.-
Eh bien, qu’il y avait une
force incroyable dans ton
jeu, dans ton regard,
presque trop importante pour
le rôle.
Jamel Debbouze.-
Tu veux dire que j’étais
trop bon, c’est ça ?
(Rires.)
Bon, et si vous parliez un
peu de Jean-Pierre Bacri ?
Agnès Jaoui.-
Ah ! Jean-Pierre… C’est vrai
qu’on n’en a pas encore
parlé.
Jamel Debbouze.-
Chut ! faudra pas lui dire,
ça va le rentre malheureux !
Cela fait des années qu’on
attend un film signé Bacri-Debbouze.
Et finalement, c’est Agnès
Jaoui qui vous réunit.
Jamel Debbouze.- Eh
oui… Encore une fois, c’est
la femme qui fait la cuisine
et les hommes qui mettent
les pieds sous la table !
Depuis longtemps,
Jean-Pierre et moi avions le
projet de travailler
ensemble. Notre idée de
scénario était bonne, mais
il manquait quelque chose.
Alors on l’a mise de côté,
et c’est Agnès qui s’y est
collée. On en a rêvé, Agnès
l’a fait !
Agnès Jaoui.- Ce
film est vraiment né de
l’histoire d’amitié entre
Jean-Pierre et Jamel. À
l’écran, leur « couple »
fonctionne, tout est calé…
Ils sont justes et sur la
même longueur d’onde,
exactement comme dans la
vie.
Jamel Debbouze.-
Pour la première fois, je
n’ai pas eu envie
d’improviser. D’habitude,
j’ai toujours besoin de
rajouter un peu de moi-même,
quelques phrases par-ci
par-là. Même dans Indigènes... Mais là,
les dialogues ont été écrits
sur mesure, et je n’ai eu
aucun mal à me glisser dans
le personnage. Agnès et
Jean-Pierre se sont inspirés
de ma relation avec
Jean-Pierre, de mon débit,
des mots que j’utilise, et
ils me les ont servis sur un
plateau. La seule
difficulté, ça a été de
faire attention à ma façon
de parler. Parce que quand
je passe du temps avec
Jean-Pierre, j’ai tendance à
jouer le mimétisme et
prendre son débit. Ensuite,
j’ai besoin de deux heures
pour me retrouver !
La rencontre de la planète
Jamel et de l’univers Bacri-Jaoui
pouvait sembler étrange sur
le papier. Finalement, c’est
l’harmonie parfaite…
Jamel Debbouze.-
Eh oui, encore des a priori
!