L’Iran doit libérer Katayoun Shahabi
Par JEAN-MICHEL VECCHIET Réalisateur
La productrice
iranienne Katayoun Shahabi a été arrêtée le 17 septembre à Téhéran, ainsi que
six de ses compatriotes réalisateurs, accusés d’avoir distribué à la BBC des
images «visant à donner une image négative de l’Iran». Le ministère de
l’Intérieur iranien ajoute que les «agents iraniens» de la BBC ont «reçu des
dizaines de milliers de dollars pour ce travail». On pourrait en rire s’il ne
s’agissait d’accusations gravissimes. Accusés d’espionnage à la solde d’une
puissance étrangère, ces cinéastes sont détenus à la prison d’Evin, dans la
terrible section 209, dont beaucoup ne sont jamais ressortis. Katayoun Shahabi
une espionne, traître à sa patrie ? Ridicule, fantaisiste, profondément injuste.
Je l’ai rencontrée en 2009 à Téhéran, à l’occasion du tournage d’un documentaire
que j’ai réalisé avec son aide pour Arte. Je peux dire que Katayoun Shahabi
n’est pas une employée de la BBC ou d’une quelque autre compagnie étrangère.
Elle est PDG de sa propre société de films, officiellement reconnue par le
gouvernement. Elle travaille en plein jour, ses productions sont
systématiquement approuvées par les autorités. Katayoun ne vend pas d’archives
aux pays étrangers, pour la simple raison qu’elle n’en a pas. Lorsque l’on fait
un documentaire en Iran, on achète les images aux organismes officiels. Tout
passe par l’Etat ! Même les projets de scénarios et les synopsis sont soumis au
ministère des Affaires étrangères.
Katayoun Shahabi n’est pas téméraire et sait pertinemment ce que déroger à ces
règles peut lui coûter. C’est aussi une Iranienne dans l’âme, fière de
représenter son pays au-delà de ses frontières. Elle avait réussi à convaincre
l’ayatollah Sanei, un proche de Khamenei, de nous accorder une interview.
L’aurait-il fait si elle avait été suspectée d’espionnage ? Non, Katayoun n’est
pas un agent au service de l’étranger.
Les personnes arrêtées l’ont été trois jours avant la diffusion d’un portrait de
Khamenei sur la BBC, une chaîne qui ne donne pas toujours dans la nuance. Or, en
Iran, on ne touche pas au Guide suprême. Mais Katayoun sait cela et n’aurait
jamais pris ce risque. Lorsque l’on travaille avec elle, il faut passer un
pacte. Avant le début du tournage, nous nous accordons tous à ne rien faire qui
puisse trahir sa confiance. Cela implique une part d’autocensure qui ne remet en
cause ni la philosophie ni l’éthique de notre film. Un difficile équilibre,
pourtant indispensable : nous savons que notre vie et celle de nos hôtes sont en
jeu. Katayoun n’a jamais non plus souhaité que ses documentaires soient à charge
ni que l’image de son pays soit dénaturée, jamais. Sans quoi elle et beaucoup
d’autres peuvent devenir le fusible idéal pour des autorités désireuses de
donner l’exemple.
Le gouvernement iranien est-il de nouveau en train de durcir ses méthodes
d’intimidation à l’égard des cinéastes ? Les a-t-il seulement un jour assouplies
? Sa commission de censure est l’une des plus intraitables au monde. Comme dans
tous les pays où créer est un risque, les artistes ont appris à être subtils,
jouant de métaphores et de paraboles pour faire passer leurs messages. Mais il
semble que le pouvoir cherche à aller encore plus loin. C’est pourtant ce même
pouvoir qui s’enorgueillit de la réussite internationale de ses cinéastes, les
soutient et les félicite. En réalité, le gouvernement ne sait plus sur quel pied
danser et finit par jouer un rôle ambigu et tragique. Il n’est pas trop tard :
l’Iran doit libérer dans les plus brefs délais Katayoun Shahabi et les
réalisateurs emprisonnés.
Jeudi 29092011 Libe°
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