"Intouchables" : derrière
la comédie populaire, une métaphore sociale
généreuse
A en croire les échos, un gros buzz entoure
la sortie nationale d'Intouchables,
quatrième long métrage d'Olivier Nakache et
Eric Toledano. Ce sonore anglicisme désigne,
en termes de marketing, le "bourdonnement"
qui est organisé autour d'un produit pour le
lancer, et par extension les faits avérés
annonçant son succès. Le film arrive, de
fait, avec une besace bien remplie. Il est à
ce jour vendu dans quarante territoires, y
compris aux Etats-Unis où les frères
Weinstein, producteurs légendaires, le
distribueront au printemps 2012, tout en
ayant posé une option pour un possible
remake. Par ailleurs, ses avant-premières,
tant à l'étranger qu'en France, font un
tabac, et les exploitants se l'arrachent.
Le temps est donc venu de juger sur pièces,
quitte à constater que cette rumeur ne ment
pas. La scène d'ouverture du film,
formidablement enlevée, suffirait à dire
pourquoi. La scène se déroule nuitamment sur
les quais parisiens à 200 à l'heure, vitesse
approximative d'une Maserati fuselée
blindant sur September, tube funk (cuvée 1
978) d'Earth, Wind & Fire, poussé lui-même à
plein régime. A son bord, un grand Noir
jovial tient le volant (Omar Sy), avec, à
côté de lui, un petit Blanc tout raide qui
rigole dans sa barbe (François Cluzet). Sous
l'emprise vraisemblable d'une substance
illicite, il s'avère bientôt que les deux
compères explosent le code de la route avec
une idée derrière la tête. Elle consiste à
hameçonner la police nationale, pour s'en
payer une grosse tranche.
Ce qui ne manque pas d'arriver. Coursés,
puis bloqués, après un délit de fuite
caractérisé, par deux voitures banalisées,
les passagers du bolide sont mis en joue par
des hommes le doigt sur la détente et sommés
de descendre les mains en l'air. C'est ici
qu'on rit sous cape. Quand le grand Noir
explique qu'il conduit le petit Blanc,
handicapé en proie à une attaque cérébrale,
à l'hôpital, et que ce dernier, les yeux
révulsés, se bave généreusement dessus. La
Maserati repartira donc, avec l'escorte
policière, penaude, qui lui ouvre la route.
Et voilà comment s'accomplit ce vieux rêve
enfoui par tout citoyen qui se respecte de
s'affranchir enfin des lois de la société,
de devenir, en un mot, intouchable.
Le plus intéressant reste pourtant à venir,
dès lors que le film, repartant en arrière,
entreprend de nous expliquer comment ces
deux-là se sont rencontrés, ce qu'ils font
ensemble, et pourquoi ils en sont arrivés à
fomenter des coups aussi stupides. La
réponse, qui prend la forme canonique d'un
film de tandem comique, est aussi imparable
que l'axiome mathématique selon lequel (-) ×
(-) = (+). Les deux zozos trimballent en
effet chacun un lourd handicap, que leur
union retourne en avantage. Philippe est un
richissime aristocrate devenu tétraplégique
après un accident de parapente, qui vit
désormais seul sans pouvoir remuer autre
chose que la tête. Driss est un jeune des
"quartiers", issu d'une minorité visible,
alternativement abonné à la prison et au
chômage, et in fine viré de l'appartement
familial par sa mère. Le premier, au terme
d'un casting assez cocasse, engage le second
comme assistant à domicile, s'il est
possible d'employer l'expression dans le cas
d'un aussi somptueux hôtel particulier.
Reste au film, et ce n'est pas le moins
délicat, à décliner la liste des écarts
abyssaux qui séparent les deux hommes, sans
renoncer à maintenir ouverte l'hypothèse
d'un terrain d'entente, d'une cause commune.
Le contrat, servi par deux acteurs épatants
et des seconds rôles parfaits, est rempli
avec finesse et enjouement. En deuxième
rideau, le film file une métaphore sociale
généreuse, qui montre tout l'intérêt de
l'association entre la Vieille France
paralysée sur ses privilèges et la force
vitale de la jeunesse issue de
l'immigration.
Là encore, une simple règle de calcul impose
son évidence : la pérennité du corps social
passera par l'exemple que lui fournissent
Philippe et Driss, qui s'aident mutuellement
à survivre dans le souverain mépris de
l'égoïsme et de la connerie environnante. On
dira, naturellement, que tout cela est trop
beau pour être vrai. Quand bien même cela
serait le cas, il faudrait déjà saluer le
bon goût de la fiction pour l'avoir inventé.
Mais il se trouve, ultime surprise du film,
que cette plaisante utopie se nourrit de la
réalité. Qu'une telle histoire, dans son
malheur et sa grandeur, est bel et bien
survenue.
Ses véritables protagonistes, célébrés dès
2003 à la télévision par Mireille Dumas, se
nomment Philippe Pozzo di Borgo et Abdel
Sellou. Il restait à Nakache et Toledano de
tirer Mireille vers Alexandre pour nous
livrer, avec la fantaisie et le romanesque
requis, l'épopée de ces deux improbables
mousquetaires.
Cette réussite, certes surprenante, ne vient
pas pour autant de nulle part. Olivier
Nakache et Eric Toledano sont déjà les
auteurs de trois comédies qui, par la tenue
de leur écriture et leur humour fédérateur,
plaçaient leur oeuvre un cran au-dessus du
brouet saumâtre qu'on sert au bon peuple
sous le nom de comédie française. Dans Je
préfère qu'on reste amis (2 005), un
informaticien mélancolique et inhibé,
interprété par Jean-Paul Rouve, cherchait
piteusement l'âme soeur. Ce personnage, cela
ne s'invente pas, se nommait Claude
Mandelbaum. Le signataire de ces lignes, qui
ne manqua pas de se sentir visé, laissa
passer l'hypothétique insulte et poussa la
conscience professionnelle jusqu'à assister
au spectacle de Nos jours heureux (2 006),
avec le même Jean-Paul Rouve en directeur de
colonie de vacances paumé, puis de Tellement
proches (2 009), dans lequel Vincent Elbaz
appuie gracieusement sur le détonateur d'une
famille névrotique.
Cette tendre drôlerie, qui fait aimer les
personnages plutôt que de les jeter en
pâture, est une des forces du tandem. On
doit aujourd'hui à l'honnêteté de dire
qu'Intouchables les fait passer dans une
catégorie supérieure, du côté d'une comédie
populaire déliée et élégante, façon OSS 117,
de Michel Hazanavicius (2 006), La Très,
Très Grande Entreprise, de Pierre Jolivet,
ou L'Arnacoeur, de Pascal Chaumeil (produit,
il n'y a pas de hasard, par la même société
qu'Intouchables, Quad Films).
LA BANDE-ANNONCE
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Film français d'Olivier Nakache et Eric
Toledano avec François Cluzet, Omar Sy, Anne
Le Ny, Audrey Fleurot. (1 h 52.)
Jacques Mandelbaum
Article paru dans l'édition du 02.11.11 Le
Monde

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