
Montage
«Nos
parents n'ont-ils été
que des bras?»
Rachid Bouchareb revient sur
la genèse d'«Indigènes»,
sur les Africains qui ont contribué
à libérer la France
en 1945. Un film très attendu,
courant 2006.
Par
Ange-Dominique BOUZET
mercredi 21 septembre 2005
Donnant
sur une cour huppée du quartier
des Champs-Elysées, à
l'ombre du siège d'Europa Corp
(la société de production
de Luc Besson), le bâtiment
de la société Digital
ressemble plus, avec ses marbres beiges,
à un petit hôtel de luxe
qu'à l'image qu'on se faisait
naguère d'un «centre
technique» du cinéma.
C'est bien là, pourtant, dans
une salle en étage, que Rachid
Bouchareb s'affère au montage
d'Indigènes : un film à
la fois secret et très attendu
sur le rôle des forces africaines
dans la libération de l'Hexagone:
quelque 110 000 Maghrébins
et 20 000 Noirs composant, en 1944-1945,
le gros de cette «première
armée française»
de 200 000 hommes, qui débarqua
en Italie pour gagner la Provence
et remonter vers le Nord, au travers
de la France.
Assis
côte à côte, penchés
sur deux écrans connectés,
Bouchareb et Yannick Kergoat, son
chef monteur, surveillent l'avancée
prudente d'un groupe de soldats à
travers un village vosgien. Scierie
abandonnée, maisons à
colombages, lourds tas de bois...
La caméra accompagne la progression
de Roschdy Zem, Sami Bouajila, et
Samy Naceri. A l'arrière-plan,
apparaît la silhouette de Jamel
Debbouze conduisant un cheval attelé
d'un brancard...
A
47 ans, l'auteur de Cheb (1991) et
Little Senegal (2000) signe son sixième
et plus ambitieux long métrage.
Il a parcouru beaucoup de chemin depuis
Bobigny, la banlieue de son enfance.
Orienté tourneur-fraiseur,
il a turbiné, passé
le BEPC «en candidat libre»
et forcé un avenir qui paraissait
inaccessible en s'inscrivant au Centre
de recherche de l'image et du son
(Ceris). Il passe au grand écran,
en 1985, avec Baton Rouge : un premier
long métrage sur les désillusions,
pour une bande de potes de banlieue,
d'une virée aux Etats-Unis.
Il ne déviera jamais, à
partir de là, d'une exploration
des problèmes hérités
de la colonisation et du vécu
des enfants de l'immigration. Attaché
à se donner ses propres moyens
d'action, il s'est associé
avec Jean Bréhat pour devenir,
à l'enseigne de 3B et de Tessalit,
le producteur d'une vingtaine de longs
métrages (outre les siens),
dont ceux de Bruno Dumont.
Cette
fois, avec ce film de guerre à
vocation très grand public,
il franchit un cap. Par l'envergure
logistique et budgétaire de
l'entreprise : une équipe technique
qui a constamment oscillé entre
150 et 220 personnes, dix-sept semaines
de tournage ayant mobilisé
d'énormes moyens, 14,5 millions
d'euros de dépenses, sans parler
du casting à la puissance quatre
mené par Jamel. Mais aussi
, comme il l'explique, par l'ampleur
des espoirs que véhicule un
tel projet.
Pourquoi
revenir, avec Indigènes, sur
le rôle des troupes africaines
en 1944-1945 ?
Par
besoin de comprendre ma propre histoire,
ma position au sein de la société,
en France. Est-ce que tout commence
quand mon père est arrivé
d'Algérie pour devenir manoeuvre
? Qu'ont vécu nos ancêtres,
à nous, enfants d'immigrés,
sous la colonisation? Et comment sommes-nous
sortis de là ? Est-ce que nos
parents n'ont été que
des bras, utilisés à
la reconstruction de la France ? Ou
bien des héros, qui ont aussi
participé à la libération
de ce pays ? C'est important à
saisir, en termes d'image de soi.
Ne
célébrez-vous pas la
participation à la libération
de troupes employées comme
chair à canon dans une guerre
qui n'était pas la leur ?
Il
y a eu tous les cas de figure. Ceux
qui se sont fait ramasser parce que
le caïd a battu le rappel et
qu'on les a enrôlés aussi
sec. Ceux qui sont venus pour l'argent.
Ceux qui sont partis se battre avec
l'idéal de la mère patrie...
C'est pour ça que je voulais
avoir différents personnages.
J'ai beaucoup enquêté,
rencontré des anciens combattants
qui m'ont raconté les petites
histoires de la grande histoire. Ils
m'ont dit, aussi, à quel point,
à la Libération, les
soldats «indigènes»
ont été fêtés.
Les Français les accueillaient
à bras ouverts, les nourrissaient,
les recevaient chez eux, les logeaient...
Brahim, un soldat qui s'est installé
ensuite à côté
de Mulhouse et s'est marié
avec une Alsacienne, m'a raconté
combien ces instants avaient été
formidables pour lui. Et pour moi
c'était formidable de l'entendre
! Il me disait qu'à cette époque-là
il n'avait pas connu le racisme. Il
l'a découvert à travers
ses enfants...
Jamel,
Roschdy Zem, Sami Bouajila, Samy Naceri:
c'est un casting de choc, mais centré
sur la seule composante maghrébine.
Il
n'y a pas que des Maghrébins,
évidemment. Initialement, j'avais
prévu un personnage principal
africain, qui devait être interprété
par Djimon Hounsou, le comédien
d'origine béninoise qu'on a
vu dans Gladiator, Tomb Raider, The
Island... Il devait jouer Abi, un
soldat prisonnier dans un camp en
Allemagne et qui s'évadait
dans les forêts des Vosges.
Seulement le scénario faisait
quatre heures. Impossible à
tenir... C'est un peu pour ça
que j'ai tenu à réaliser
le petit film d'animation sur le massacre
du camp de Thiaroye que nous avons
diffusé sur Internet (Libération
du 1er décembre 2004). Par
ailleurs, j'avais déjà
beaucoup parlé des Noirs et
des Asiatiques. Alors cette fois...
Mais je ne vois pas Indigènes
comme un film communautaire pour la
communauté maghrébine!
Ni moi ni les comédiens! Nous
espérons lui donner une autre
portée ! En plus, les rôles
sont inversés par rapport aux
origines des uns et des autres: Naceri,
qui est d'origine algérienne,
joue un goumier marocain et Jamel,
un Algérien, comme Zem (d'origine
marocaine) et Bouajila (d'origine
tunisienne)...
Initialement,
le projet ne s'articulait-il pas aussi
autour des événements
de Sétif, en mai juin 1945
: la répression antialgérienne
sanglante des autorités françaises
lors des cérémonies
de la Libération ?
Oui
et non. Il y a effectivement une dizaine
d'années que je suis travaillé
par le désir de construire
un film autour de Sétif. J'ai
d'ailleurs réalisé un
téléfilm pour Arte sur
le sujet, à partir d'un scénario
qui n'était pas de moi, les
Années déchirantes.
Mais je me suis rendu compte que la
signification historique de ces événements
était très difficile
à condenser: en fait, il aurait
fallu pouvoir revenir sur le XIXe
siècle et remonter jusqu'à
l'émir Abd el- Kader! A la
longue, j'en suis arrivé à
l'idée d'un diptyque, dont
Indigènes serait le premier
volet. Le film relate l'itinéraire
de quatre soldats maghrébins,
mobilisés dans les troupes
coloniales, qui participent à
la libération de la France,
depuis leur mobilisation jusqu'à
janvier 1945. On s'arrête avant
le retour du soldat à Sétif.
Le deuxième volet, lui, partira
de là, enchaînera sur
la guerre d'Indochine, puis la guerre
d'Algérie. Je compte le tourner
dans trois-quatre ans, en me donnant
le temps d'un film intermédiaire,
sur un sujet différent, pour
m'aérer un peu.
En
attendant, aujourd'hui, un film tel
qu'Indigènes reste difficile
à monter ?
J'ai
toujours été confiant.
A partir du moment où j'ai
finalisé le scénario,
le montage du projet nous a pris vingt
mois. Ce n'est pas si extraordinaire
pour un film qui demande beaucoup
d'argent et qui effrayait. Normalement,
il devait coûter 25 millions
d'euros. Tout le monde a consenti
des efforts, à commencer par
Jamel, qui a tout de suite dit banco
et dont l'accord a été
déterminant. Il coproduit le
film avec Tessalit, notre société
de production. Roschdy, Samy et Sami
ont aussi accepté de tourner
pour un salaire sans rapport avec
leurs cachets habituels. Mais ça
reste un film de guerre. Il y a des
dépenses avec lesquelles on
ne peut pas tricher. On a quand même
réussi à comprimer le
budget à 14,5 millions d'euros,
tout en refusant de se délocaliser
en Roumanie, même si c'était
cinq fois plus cher en France... Grâce
à Jamel, le Maroc nous a déroulé
un vrai tapis rouge, nous prêtant
son armée et ses soldats.
Le
film est français, marocain,
belge et algérien. Il y a des
gens qui nous ont soutenus depuis
le début, comme Mars Distribution
et TF1 vidéo. On a eu le financement
de Canal + groupe, France 2 et France
3, le soutien des régions,
de la culture, des ministères...
Luc Besson nous aide et va produire
la musique du film, écrite
par Khaled. Je ne vais pas pleurnicher.
A
quand la sortie ?
Nous
montons, et il reste encore quelques
scènes à tourner, en
novembre: elles montreront le retour
d'un des protagonistes, de nos jours,
sur les lieux où il a combattu...
Le film sera prêt fin mars.
L'idéal serait de sortir pour
le 8 mai, avec une présentation
au Maghreb et au Sénégal
en même temps qu'en France.
http://www.liberation.fr/page.php?Article=325156
*********
Une
page oubliée de l'histoire
de France
Indigènes
C'est
une page occultée de l'histoire
de France qu'entend retracer Rachid
Bouchareb : 130 000 tirailleurs maghrébins
et africains s'engagèrent en
1943 dans l'armée française
pour libérer la " mère
patrie " de l'ennemi nazi, que
la hiérarchie militaire coloniale
appela " indigènes ".
Parmi ces soldats morts au champ d'honneur,
on retrouve, sur le site Internet
du ministère de la défense,
les noms de Debbouze, Bouajila, Zem
et Naceri. C'est dire l'investissement
des quatre acteurs principaux de cette
épopée qui, au-delà
du défi artistique, rendent
hommage à leurs ancêtres.
Gardien
de chèvre, Saïd (très
bon Jamel Debbouze) est déterminé
à " laver le drapeau français
" avec son sang : voltigeur effaré
par la violence, il devient complice
d'un sergent pied-noir et, après
avoir été charrié
par ses camarades ou fait le fanfaron,
finit en héros. Yassir (Samy
Naceri) est un goumier, un mercenaire
qui s'est enrôlé pour
gagner de l'argent et qui fait du
petit commerce en détroussant
les cadavres ; il apprend à
oublier son égoïsme. Le
complexé Messaoud (Roschdy
Zem) est habité par un idéal
: s'installer en France ; tireur d'élite,
il tombe amoureux d'une Marseillaise
avec laquelle il ne parvient pas à
garder le contact, la censure militaire
détournant son courrier.
Abdelkader
(Sami Bouajila) est le seul qui sache
lire et écrire ; obsédé
par la promotion et la reconnaissance
sociales autant que par l'injustice,
il incarne le contestataire, reflet
d'un Ben Bella qui, déçu
par le peu de reconnaissance de la
métropole à l'égard
de ses chairs à canon durant
la seconde guerre mondiale, devint
nationaliste.
La
reconstitution historique de Rachid
Bouchareb retrace à la fois
les faits d'armes de cette généreuse
piétaille arabe qui vénère
autant son dieu que sa nation, et
le racisme dont elle est l'objet de
la part des officiers. Le meneur Abdelkader
s'emporte contre le traitement qui
est réservé aux "
bougnoules ", tant au niveau
des grades que de la nourriture ;
une négation de la devise républicaine
(" Liberté-Egalité-Fraternité
") sur un champ de bataille où
" les balles allemandes ne font
pas de différence ".
Autant
que l'évocation de la prise
d'un piton rocheux en Italie, l'embuscade
dans une forêt des Vosges qui
décime la hiérarchie
" blanche " et met Abdelkader
face à ses responsabilités,
la description du mépris de
l'état-major comme des troufions
à l'égard d'hommes qui
portent le même uniforme nourrissent
ce film populaire de qualité
qui peine peut-être à
se sublimer mais reflète la
complexité des à priori
raciaux. Ainsi le sergent pied-noir
Martinez (impeccable Bernard Blancan)
est-il doté d'un caractère
ambigu, reniant des origines qu'il
cherche à cacher et dévoilant
des limites à la fraternité
qui le lie à ses hommes de
troupe.
EXAMEN
DE CONSCIENCE
Le
morceau de bravoure d'Indigènes
est le combat que mènent les
tirailleurs contre les Allemands dans
un petit village d'Alsace. Rachid
Bouchareb s'y glisse dans l'ombre
du Spielberg d'Il faut sauver le soldat
Ryan, ce qui l'amène à
enchaîner sur une séquence
symbolique, dont le cinéaste
américain est friand : la visite
d'Abdelkader, seul survivant, soixante
ans plus tard, au cimetière
militaire. Mais Bouchareb renverse
le pathos en suivant le vieil ancien
combattant chez lui... un foyer Sonacotra.
On
aurait mauvaise grâce à
lui reprocher ses arrière-pensées
politiques. Indigènes n'entend
pas seulement inviter la France à
reconnaître le mérite
de ces hommes considérés
comme des sous-patriotes, ni rappeler
qu'au début des années
1960 leurs retraites et pensions d'invalidité
furent gelées. Il induit un
examen de conscience sur la manière
dont, aujourd'hui, notre pays regarde
et traite ces citoyens beurs blancs
rouges.
Jean-Luc
Douin, Le Monde du 27 mai 2006
de
Rachid Bouchareb
Compétition
Film
français, marocain, belge,
algérien. Avec Sami Bouajila,
Roschdy Zem, Jamel Debbouze, Samy
Naceri (2 h 5). Sortie le 27 septembre.
********
L'événement
2006 : Indigènes de Rachid
Bouchareb
tirailleurs_marocains.jpgN’étaient
que son ambition artistique et industrielle
(un vrai "film de guerre",
avec le budget correspondant) et son
casting emblématique (Sami
Bouajila, Jamel Debbouze, Samy Nacéri
et Roschdy Zem, soit les quatre comédiens
"beurs" les plus connus
et reconnus du cinéma français)
Indigènes de Rachid Bouchareb
s’annoncerait déjà
comme l’un des événements
cinématographiques de l’année
2006.
Mais les enjeux de ce film semblent
devoir échapper au périmètre
des salles obscures, conformément
d’ailleurs à l’ambition
de Rachid Bouchareb : redonner une
place dans la mémoire collective
aux tirailleurs africains (en montrant
leur participation héroïque
aux combats de la Libération),
c’est aussi réconcilier
une partie de la jeunesse française
avec l’histoire, la sienne et
celle de son pays. Comme le résume
très bien le comédien
Jamel Debbouze, qui a fait de ce film
et de son sujet un enjeu personnel
(voir un article d’Altérités.org
sur l'engagement du comédien)
il ne s’agit de rien de moins
que d’expliquer aux jeunes issus
de l’immigration "qu’ils
ne sont pas là par hasard".
Loin de la polémique ou de
la victimisation, Rachid Bouchareb
a voulu un film grand public, jouant
la carte de l’épopée
et de l’héroïsme
à la manière des films
de guerre américains (on pense
au Soldat Ryan de Spielberg) :
« 1944-1945... Libération
de l'Italie, de la Provence, des Alpes,
de la vallée du Rhône,
des Vosges, de l'Alsace (…)
Cette remontée victorieuse
et meurtrière vers l'Allemagne
a été le fait de la
1ère Armée française
(…) : 200 000 hommes, parmi
eux 130 000 "indigènes"
dont environ 110 000 Maghrébins
et 20 000 Africains... (…) Le
film raconte l'histoire oubliée
des soldats dits "indigènes"
à travers l'épopée
de quatre d'entre eux. Abdelkader,
Saïd, Messaoud et Yassir (le
goumier) sont des voltigeurs. Réputés
pour leur endurance, leur sens du
terrain, leur courage dans le corps
à corps, on les envoie en première
ligne...» (extraits du synopsis
officiel)
Mais il n’est pas sûr
que la sortie du film s’inscrive
dans un contexte aussi consensuel,
tant tout ce qui touche à l’histoire
et à l’enseignement du
fait colonial (dont l’enrôlement
de troupes indigènes dans l’armée
française est un des aspects)
est devenu sensible (voir cet article
de l'Express intitulé La mémoire
à vif et le récent dossier
du Café pédagogique,
Enseigner le fait colonial). Le titre
même du film a pris une connotation
polémique que n’imaginaient
sans doute pas ses auteurs, depuis
la publication au printemps dernier
du Manifeste des Indigènes
de la République qui fait du
terme l’étendard d’une
révolte contre la perpétuation
des discriminations racistes et le
"colonialisme post-colonial".
C’est dire si ce film, qui devrait
susciter une très forte demande
chez les élèves, est
attendu avec intérêt
et curiosité par les enseignants
d’histoire-géographie.
En attendant les premières
images (dans un entretien à
Libération du 21 septembre,
Rachid Bouchareb parlait d’une
sortie à la date —doublement—
symbolique du 8 mai, mais le distributeur
annonce plutôt septembre 2006),
on pourra patienter avec L’ami
Yabon, projet d’une toute autre
ampleur mais au sujet parallèle.