Premier militant homosexuel élu en
1977 à un poste officiel à San
Francisco, Harvey Milk fut assassiné
un an plus tard. A travers son
portrait, Gus Van Sant fait celui
d'une époque clé
Jusqu'à ce jour de novembre
1978 où Harvey Milk fut assassiné,
Gus Van Sant, 25 ans alors, ne
connaissait pas vraiment le
personnage. Le futur cinéaste vivait
à West Hollywood, dont il se
souvient qu'à cette époque on la
désignait volontiers comme «une
ville de garçons», et s'il était
au fait de l'existence du mouvement
gay, lui-même n'était pas encore
«sorti du placard» : «Je
connaissais sans doute le nom de
Harvey Milk, mais j'ignorais qui il
était.»
Plusieurs années seront nécessaires
pour qu'il s'intéresse à Milk, par
le biais tout d'abord d'un projet
inspiré par le livre de Randy Shilts,
«The Mayor of Castro Street»,
lui-même à l'origine d'un
documentaire «oscarisé» («The Times
of Harvey Milk», de Rob Epstein,
1984). Van Sant se trouva impliqué
après qu'Oliver Stone eut renoncé et
que Stephen Frears eut un moment été
envisagé.
Scène de sexe explicite
Un nouveau scénario fut écrit
sous sa direction, mais la
préférence du cinéaste se portait
plutôt sur une évocation de la
personnalité de Milk, qu'il aurait
située non à San Francisco mais à
Portland (Oregon), où il vivait
alors déjà, et qui lui aurait permis
de tourner la difficulté constituée
à ses yeux par le principe même du
film biographique. L'affaire
n'aboutit pas, et une dizaine
d'années passèrent avant que Dustin
Lance Black n'entre en scène :
«J'avais rencontré Lance chez des
amis communs, se rappelle Van
Sant, il travaillait sur des
publicités et avait en projet un
opéra rock inspiré de la
personnalité de Cleve Jones [un
activiste proche de Harvey Milk].
Et puis, en 2007, Cleve Jones m'a
téléphoné pour me dire que Lance
avait écrit le scénario non pas d'un
musical avec des anges dans tous
les coins, mais d'une bio de Milk. A
partir de là, tout est allé très
vite.»
Mais comment un scénariste presque
débutant, âgé de 4 ans en 1978,
a-t-il pu réussir à recréer un état
d'esprit et à faire revivre un monde
si éloignés de lui ? Réponse par la
bouche de ce garçon blond de 34 ans
et qui en paraît dix de moins :
«Je suis né dans une famille de
mormons et j'ai grandi sur une base
militaire de San Antonio au Texas.
Dès l'âge de 6 ans, j'ai su ce qui
m'attendait si je disais ce que
j'étais, j'étais convaincu d'être
dans le péché, certain que Dieu ne
m'aimait pas et que la honte
s'abattrait sur mes parents. Et puis
un jour, j'avais 14 ans, j'ai
entendu l'enregistrement d'un
discours prononcé par Milk six mois
avant sa mort, dans lequel il
parlait d'un garçon ou d'une fille
de Des Moines ou de San Antonio qui,
comprenant qu'il ou elle était gay,
savait que les siens s'ils venaient
à l'apprendre le chasseraient de
chez eux, et que ce gosse n'avait
d'autre solution que de se cacher ou
de se suicider. A la fin, il disait
que les homos pouvaient aussi aller
vivre en Californie et se battre
pour leurs droits, que l'espoir
existait pour eux de lendemains
meilleurs. Voilà comment Harvey Milk
a changé ma vie.»
Lance Black a mis près de quatre ans
pour écrire, il a rencontré tous
ceux qui avaient connu Milk, il a
passé des mois à s'imprégner de
leurs récits, de leurs souvenirs,
jusqu'à se sentir comme envahi par
l'esprit qui régnait dans ce
quartier du San Francisco des années
1970. Précisément ce qu'a ressenti
Gus Van Sant en lisant le scénario
et qui l'a fait partir en campagne
sur-le-champ : «Il ne s'agit pas
uniquement d'un portrait de Milk,
mais bien de l'histoire d'une
génération, et cet aspect-là
m'intéressait au moins autant. C'est
ce que Lance a réussi parfaitement.
Deux semaines après qu'il m'eut
donné le scénario, nous avions un
producteur et le feu vert pour
lancer la préparation du tournage
sur les lieux mêmes.» Focus
Film, qui avait déjà produit «Brokeback
Mountain», dont le succès contribua
à faire tomber certaines réticences
envers les films gay, était en effet
décidé à offrir au film les moyens
nécessaires, mais encore fallait-il
trouver un acteur susceptible à la
fois de devenir Harvey Milk et
d'achever de convaincre les
financiers Gus Van Sant : «Nous
avions placé Sean Penn en tête de
liste, notamment parce que nous
l'avions vu prendre position et
s'exprimer en public, talent
indispensable pour incarner un
personnage dont les qualités
d'orateur étaient exceptionnelles.
Je lui ai parlé au téléphone, juste
le temps pour lui de me dire que le
projet l'intéressait.» Mais,
entre-temps, le cinéaste et son
scénariste avaient pris une
précaution : «Nous redoutions que
certains financiers ou acteurs
soient effarouchés par un scénario
qui s'ouvrait par la rencontre de
deux hommes et une scène de sexe
assez explicite. Nous avions donc
décidé de supprimer du scénario la
première scène, qui décrit la
rencontre à New York de Harvey et de
Scott Smith, avant qu'ils ne partent
ensemble s'installer à San
Francisco. La version que nous avons
fait parvenir à Sean était celle-là.
Et la première remarque qu'il ?.
nous a faite a été : «C'est très
bien, mais il faut très vite une
scène de sexe, dès le début, c'est
indispensable.» Nous étions fous de
joie, il avait tout compris.»
Lance Black, surtout, qui avait très
longuement et précisément travaillé
cette scène, essentielle en effet.
Les scènes situées dans et autour de
Castro Camera, la boutique ouverte à
San Francisco par Milk et Scott
Smith, ont été tournées sur les
lieux mêmes, la production ayant
loué le magasin, pendant neuf
semaines rendu à son passé à partir
de photos et de films d'époque,
comme le furent plusieurs des rues
alentour. «Le film ne pouvait
être tourné qu'à San Francisco,
insiste le cinéaste, et il
fallait que le passage du temps soit
sensible à l'écran, l'histoire se
déroulant sur huit années.» Huit
années qui ont tout changé pour une
communauté qui avant Harvey Milk
n'en était pas vraiment une, les
images d'archives montées sur le
générique de début rendant compte de
manière saisissante du traitement
insensé qui lui était imposé au nom
de ce qui était alors la loi.
«Harvey Milk», de Gus Van Sant,
dans les salles le 4 mars .
Pascal Mérigeau
Le Nouvel
Observateur - 2312 - 26/02/2009

De l'US Navy à la
mairie de San Francisco
Harvey Milk est né en 1930, dans
l'Etat de New York. Après quatre
années passées dans l'US Navy, il
devient en 1955 professeur de
mathématiques dans un collège, puis
investisseur dans une société de
Wall Street en 1963. Il s'installe à
San Francisco en 1968 mais, renvoyé
de son emploi dans la finance, il
revient à New York en 1970, qu'il
quitte de nouveau pour San Francisco
deux ans plus tard, en compagnie de
Scott Smith. Ils ouvrent ensemble un
magasin de photo sur Castro Street.
En 1973, il fait campagne pour
l'élection d'un poste équivalent de
celui de conseiller municipal. Après
plusieurs échecs, il devient le 7
juin 1977 le premier Américain
ouvertement homosexuel élu à une
fonction officielle majeure. Le 27
novembre 1978, il est assassiné par
Dan White, ancien élu de la
municipalité, quelques minutes après
que celui-ci eut abattu le maire de
la ville, George Moscone. Condamné à
sept ans de prison, Dan White sera
libéré en 1984 et se suicidera
l'année suivante.
Pascal Mérigeau
Le Nouvel
Observateur - 2312 - 26/02/2009
EXCELLENT
" Harvey Milk ", icône gay
révélée par Sean Penn
Gus Van Sant retrace avec grand
talent l'épopée politique et
intime d'un leader homosexuel de
San Francisco
HARVEY MILK
On peut appeler ça de la comédie ou
de l'art dramatique, ou alors un
miracle - ce moment où un acteur
disparaît à l'intérieur de son
personnage. Dès les premières
séquences d'Harvey Milk, Sean
Penn (éternel mauvais garçon, l'une
des dernières gueules d'Hollywood)
s'évanouit et se réincarne en Harvey
Milk, personnage historique, martyr
de la cause gay et héros du film de
Gus Van Sant.
Milk fut le premier homme politique
américain ouvertement homosexuel à
détenir un mandat électoral
(conseiller municipal de San
Francisco). Un an après son
élection, en 1977, il fut assassiné,
en même temps que le maire de la
ville, George Moscone, par Dan
White, un autre conseiller
municipal.
Il y a de la révérence dans le
portrait d'Harvey Milk que font Gus
Van Sant et Sean Penn, un soin
minutieux à mettre en évidence sa
force de conviction, son humanité,
sa fragilité. Il faut oublier la
connotation péjorative qui s'est
attachée au terme d'icône, et se
souvenir qu'une icône, c'est d'abord
un oeuvre d'art, parfois un
chef-d'oeuvre. Face à cette icône
gay, il faut avoir une capacité de
résistance peu commune, aux émotions
comme aux arguments, pour ne pas
sortir de la salle empli
d'admiration, pour le film comme
pour son sujet.
Le scénario de Dustin Lance Black
présente Harvey Milk en 1970, le
soir de ses 40 ans, draguant un joli
garçon dans le métro new-yorkais.
Scott Smith (James Franco) est un
hippie qui emmène Milk vers
l'habitat naturel de son espèce, San
Francisco, qui à ce moment était en
passe de devenir la capitale gay des
Etats-Unis.
Il a suffi de cette séquence
new-yorkaise (et des images du
générique, qui reviennent sur la
persécution des homosexuels aux
Etats-Unis jusqu'au milieu des
années 1960) pour que Gus Van Sant
établisse les étroites limites de la
prison à laquelle Milk veut
échapper.
Dès l'arrivée à San Francisco, le
film prend une ampleur solaire,
mettant en scène l'irrésistible
libération de ceux qui, non
seulement n'ont plus besoin de se
cacher, mais décident de prendre
quelques places au premier rang.
C'est cette métamorphose qui fait la
grandeur du travail de Sean Penn.
Bien sûr, il maîtrise les mimiques,
les maniérismes d'un gay des années
1970, mais ce ne sont que des outils
qui enveloppent l'ouverture de Milk
au monde, la prise de conscience de
son charisme, son apprentissage du
jeu politique, un processus
fascinant d'évidence.
Autour de la figure de Milk-Penn,
Gus Van Sant fait graviter ses
amants (joués par James Franco, puis
Diego Luna, émouvant dans le rôle de
Jake Lira), ses alliés politiques
(on retrouve Emile Hirsch,
l'interprète d'Into the Wild,
en bouffon de la cour du roi Harvey)
et ses adversaires.
CINÉASTE AMBIVALENT
Dan White, l'assassin de Milk et du
maire Moscone, est l'incarnation de
l'opposition à la reconnaissance du
droit des homosexuels. Gus Van Sant
a donné le rôle à Josh Brolin, qui
était encore il y a quelques mois
président des Etats-Unis dans W.,
le film d'Oliver Stone. Dan
White était l'élu d'une
circonscription ouvrière, un père de
famille qui se voulait l'incarnation
de la norme américaine. Brolin en
fait un personnage sombre, ambigu, à
la fois fasciné et révulsé par Milk.
Le film continue de prendre de
l'ampleur au fil des succès de son
héros. Celui-ci doit affronter la
violente campagne antigay lancée par
la chanteuse Anita Bryant, dont les
émules californiens tentent de faire
interdire, par référendum, l'accès
de l'enseignement public aux
professeurs homosexuels.
Les séquences consacrées à la
campagne pour ce scrutin sont
chargées d'adrénaline, et, comme l'a
remarqué très explicitement Sean
Penn en recevant l'Oscar, sont comme
l'image heureuse de la défaite subie
par les homosexuels lors de
l'adoption, en novembre 2008, de la
proposition 8 interdisant le mariage
homosexuel en Californie. Le film
est sorti trop tard pour servir de
plan de bataille aux adversaires de
cette proposition.
Gus Van Sant est un cinéaste
parfaitement ambivalent, capable du
radicalisme formel le plus
intransigeant - Last Days
(2005) - comme de la soumission la
plus totale au langage hollywoodien
- A la rencontre de Forrester
(2001). Harvey Milk est
peut-être le premier film dans
lequel il réconcilie les deux
versants de son talent, mettant au
service du spectacle la maîtrise
formelle de ses expérimentations,
Les morceaux de bravoure sont filmés
avec le panache nécessaire. Les
scènes d'intérieur, qui mettent en
scène la vie privée tumultueuse du
politicien, sont plus incisives,
souvent cruelles. Et, pour le finale
tragique, Gus Van Sant utilise avec
une assurance stupéfiante les acquis
d'Elephant (2003) et Last
Days, filmant à nouveau une
tragédie américaine, avec ce mélange
de détachement ultralucide et de
colère qui est devenu sa marque.
Thomas Sotinel
Le Monde 04/030/09
Film américain de Gus Van Sant.
Avec Sean Penn, James Franco,
Diego Luna, Emile Hirsch. (2 h 06.)