par Simon Tirant
Ce film est un documentaire sur l’américain
Timothy Treadwell, de son vrai nom Timothy
Dexter, qui, comme chaque homme, avait une
passion : passer des étés entiers en pleine
nature, au beau milieu des grizzlis et se
filmer dans le but de protéger ceux-ci et de
sensibiliser les gens à la nécessité de leur
protection.
Autant dire que cette marotte n’est pas
banale et plutôt dangereuse. D’ailleurs ces
parties de camping causeront la mort du
jeune homme, ainsi que de sa petite amie, en
2003, après 13 étés passés au milieu de ses
amis velus. On peut donc dire que l’on
retrouve ici une des constantes du cinéma de
Werner Herzog : la nature.
En effet, après avoir capturé les paysages
de la jungle amazonienne dans Aguirre ou la
colère de Dieu en 1972, dans Fitzcarraldo en
1982 ou encore dans Le Diamant blanc en
2003, il nous montre ici les plaines
sauvages de l’Alaska à travers les images de
Timothy Treadwell.

Comme dans son autre documentaire Le Diamant
blanc, réalisé en 2003, Werner Herzog ne
documente pas. Il essaie de comprendre les
attitudes des gens qu’il filme. Il le dit
lui même au cours du film : « J’ai envie de
défendre Timothy Treadwell ». Il mène, à
partir de là, son enquête en revenant sur
son enfance, entourée d’ours en peluche, et
montre des images filmées par Timothy
Treadwell où il apparaît dans son élément,
où il se confie aux animaux, où il les
remercie d’être ses amis tout en pleurant.
Il interroge autant ses amis proches et sa
famille que des gens dont le métier touche
aux ours et qui donnent un avis
psychologique sur ce personnage amoureux des
animaux, disant qu’il voulait lui-même être
un ours.
D’ailleurs, dire qu’il est amoureux des
animaux est peut-être une chose à prendre au
premier degré. Il est en effet assez facile
de percevoir un certain penchant zoophile
chez cet homme. Car je pense qu’un homme qui
dit « I love you, I love you, I love you » à
chaque animal qu’il rencontre et qui touche
des selles d’ours en s’exclamant : « C’est
sorti de son corps! » n’est peut-être pas au
mieux dans sa vie sexuelle. Surtout qu’il
raconte plus tard à un renard et à un ours
qu’il a des problèmes avec les filles et
qu’il aurait aimé être homosexuel car,
d’après lui, ils se contentent simplement de
sexe. Personnellement, je pense que ce sont
plutôt les animaux qui fonctionnent comme
tel. Cependant, loin de vouloir me moquer
d’un homme passionné, je relève simplement
l’état psychologique particulier de cet
homme, reconnu comme bipolaire et se
complaisant dans cet état, qui racontait à
l’âge de 20 ans, après avoir quitté ses
parents pour s’installer en Californie,
qu’il était un orphelin venu d’Australie
alors qu’il venait d’une famille américaine
moyenne. Ce qui n’est certes pas non plus
forcément glorieux. Ce n’est cependant pas
le seul personnage du film à ne pas être
entièrement sain psychologiquement. En
effet, on rencontre un certain lot de gens
particuliers dans ce film. Entre autres, son
ex-petite amie qui raconte avoir fait
exploser une soupe parce que des clients du
restaurant où elle bossait l’exaspéraient,
ou le médecin légiste au regard terrifiant
qui nous raconte, le poing serré, ce qu’il a
entendu sur la bande-son enregistrée au
moment de la mort de Timothy, ou encore
l’ami proche de Timothy qui n’a retenu
qu’une seule chose chez ce dernier : sa
coiffure qui ne bougeait jamais. C’est vrai
que la coiffure de Timothy était originale,
mais de là à s’exclamer « It’s amazing! »,
c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas.
Un élément très intéressant du film est
l’analyse cinématographique des images de
Timothy que Werner Herzog nous offre. Sa
passion lui a permis de capter des moments
intenses de la nature, tels les rapports
qu’il a pu créer avec des renards. Les
images de ces expéditions nous offrent des
cadres parfois très bien composés de
paysages somptueux, de très belles images de
la nature, comme celle d’un renard qui
marche sur l’eau devant un coucher de
soleil. Même si certains plans filmés par
Timothy relèvent parfois simplement d’un
grand n’importe quoi, de mouvements vomitifs
d’instants cependant spontanés, pris sur le
vif, ce qui excuse ces images, Timothy ne
cherchait, en général, pas à faire n’importe
quoi. Son but était de réunir ces images
dans un film afin de sensibiliser les gens à
la cause animale. On peut même voir une
espèce de making of des images de Timothy
dans le documentaire. Le jeune homme était
prêt à refaire de nombreuses fois un même
plan pour en être satisfait. Cependant, la
façon dont il se met en scène dans ses
propres images relève parfois du
narcissisme. On a parfois l’impression de
voir un gamin en pleine crise d’ado qui
emprunte la caméra de son père pour faire un
film superficiel dans lequel il se met en
avant en prenant la pose. En particulier au
moment où il se pose la question de la
couleur du bandana qu’il portera ou pas
pendant la scène où il court dans la forêt.
Cependant, j’insiste, les plans fixes sont
souvent extraordinairement bien composés et
très beaux!
Le grand moment de cinéma offert par ce
documentaire est cependant filmé par Werner
Herzog. C’est le moment où, comme dans Le
Diamant blanc, le cinéaste mystifie un
élément. Dans Le Diamant blanc, il s’agit du
trésor des colibris situé derrière le rideau
d’une chute d’eau. On voit ces
oiseaux-mouche plonger dans l’eau pour
passer derrière la chute. Le réalisateur
nous dit que, d’après une légende indigène,
c’est derrière cette chute que les colibris
entassent leur trésor. Un des membres de
l’équipage scientifique que suit le
documentaire décide d’aller vérifier si la
légende dit vrai. Cependant, en remontant,
cet homme raconte à ses compagnons ce qu’il
a vu. Nous, spectateurs, ne faisons que le
voir. Au niveau du son, Werner Herzog, en
voix off, nous précise que, par respect pour
les croyances indigènes, rien ne nous sera
dit par rapport à ce qui se trouve derrière
la chute d’eau. Dans Grizzly Man, la
mystification porte sur la mort de Timothy
et de sa petite amie, gravée pour la
postérité sur une cassette DV. La caméra
tournait au moment de la mort des deux
personnages, cependant le cache n’a pût être
enlevé à ce moment et donc, on ne peut
entendre que le son de la mort de Timothy.
Dans cette scène de mystification, on voit
Werner Herzog, dos à la caméra, face à
l’ex-petite amie de Timothy. Il porte sur
ses oreilles un casque audio relié à une
caméra, posée sur les genoux de la femme.
Werner Herzog écoute la bande-son de la mort
de Timothy. La femme commence à pleurer. Au
bout de quelques secondes, il demande à
celle-ci : « Pouvez-vous arrêter la cassette
s’il vous plaît? ». Un silence passe. Il
ajoute, s’adressant toujours à l’ex-petite
amie : « N’écoutez jamais cette cassette. Ne
regardez jamais les photos que j’ai vu dans
le bureau. Détruisez cette cassette. ». Le
spectateur ne saura rien de l’évènement
tragique, à part la description qu’en fait
le médecin légiste au regard terrifiant.
Mais cette scène, par le secret qu’elle
créé, rend la mort de Timothy digne de la
plus belle des poésies.
Pour rester dans l’analyse
cinématographique, on remarque un élément
intéressant dans la manière de filmer de
Werner Herzog. Quand il interroge les gens,
une fois qu’ils ont finit de parler, le
cinéaste laisse tourner la caméra encore
quelques instants. Comme s’il voulait
montrer leur état d’esprit après avoir parlé
de Timothy. Après avoir parlé, les
personnages sont là, devant la caméra,
parfois on a l’impression que la caméra les
oppresse, comme le médecin légiste au regard
terrifiant qui reste debout, immobile et qui
desserre son poing. Parfois, ils profitent
de cet instant pour fondre en larmes et
ajouter un commentaire à la situation, comme
l’ex-petite amie de Timothy au moment où on
lui remet la montre de ce dernier. On a
l’impression que Werner Herzog veut nous
montrer ce qu’il se passe après une
interview, qu’il veut aussi qu’on sente sa
présence. Est-ce Werner Herzog faisant des
signes au caméraman que le médecin légiste
regarde hors-champ après avoir remit la
montre de Timothy à son ex-petite amie et
avant de s’écarter pour laisser passer la
caméra?
De plus, cela nous permet de remarquer que
les gens ne sont pas les mêmes au moment où
ils parlent, et donc savent que la caméra
les filme, et le moment où ils ont finit de
parler et ne savent donc plus s’ils doivent
rester comme précédemment où redevenir
naturels, comme le médecin légiste qui n’a
pas trop l’air de savoir quoi faire.
D’ailleurs, on voit bien que l’ami
californien de Timothy, acteur de
profession, joue clairement un rôle, qu’il
prend la pose et s’exclame plus qu’il ne le
devrait, « il s’est donné – très sincèrement
– en spectacle » comme dirait Jean Mitry
(Psychologie du montage in Esthétique et
psychologie du cinéma, p. 216).
Effectivement, les propos de Jean Mitry
s’appliquent fort bien à ce film. Les gens
ne sont pas les mêmes quand ils sont devant
une caméra, « le seul fait de se savoir
observés, interrogés, « visés », fait qu’il
se donnent – plus ou moins inconsciemment –
une attitude. Ils se donnent pour ce qu’ils
voudraient être ou pour ce qu’ils se
croient, nullement pour ce qu’ils sont :
l’être cède au paraître » (op cit., p. 215).
Ce que dit Jean Mitry s’applique à tous les
documentaires, ainsi qu’aux reportages de
télévision. Bref, à toutes les interviews de
personnages réels. Cependant, là où Werner
Herzog se différencie des autres, c’est
qu’il montre ce principe totalement humain à
son spectateur. Il montre que les gens qu’il
interroge jouent leur propre rôle, qu’ils
incarnent le personnage d’eux-même. Ils ne
sont pas eux-même, ils se jouent en prenant
comme repères la manière dont ils se voient,
qui n’est pas la manière dont ils sont, et
deviennent donc des personnages de fiction à
part entière. Et ceci vaut également pour
Timothy, qui n’est peut-être finalement pas
aussi perturbé psychologiquement qu’il n’y
paraît, même s’il ne doit pas être très sain
à la base vu qu’il est bipolaire, mais que
le fait de vouloir se montrer comme un «
gentil guerrier », un héros au service des
animaux, le montre finalement sous un aspect
si passionné qu’il paraît ridicule au regard
du spectateur. Mais ce dernier, lui aussi,
pourrait paraître ridicule devant une caméra
voulant le montrer en tant que lui-même.

Finalement, Werner Herzog nous livre un
documentaire très intéressant et très beau
sur un homme perturbé psychologiquement et
qui s’identifiait à un univers sauvage où
les autres hommes, y compris le cinéaste, ne
voient que « l’indifférence de la nature ».
Au passage, il nous montre aussi la
psychologie humaine. Pas seulement celle de
Timothy, mais celle des hommes en général.
Il cherche autant à nous montrer la façon de
penser des hommes qu’un homme voulant vivre
parmi les ours.