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un film nettement plus vivant, plus ouvert sur le monde et plus incarné que L'Echange, sorti cet automne. Et aussi plus modeste que Million Dollar Baby ou Mystic River, qui postulaient au statut de grand classique.

Gran Torino

Film américain de Clint Eastwood

La rumeur annonçait un film rance, déterrant le Clint East­wood de L'Inspecteur Harry pour un dernier « nettoyage » à sa manière virile. Intox. Si Gran Torino cite implicitement le justicier des années 70, c'est plutôt pour le trahir, en le rédimant. Par ailleurs, c'est un film nettement plus vivant, plus ouvert sur le monde et plus incarné que L'Echange, sorti cet automne. Et aussi plus modeste que Million Dollar Baby ou Mystic River, qui postulaient au statut de grand classique.

La première heure tient presque de la comédie - grinçante. Eastwood surjoue le vieux réac veuf et raciste, retraité des usines Ford, coincé dans la banlieue de Detroit entre des voisins qui ne sont plus ceux, bien blancs, d'autrefois, mais des immigrés asiatiques. Une bière à la main, un oeil sur sa Gran Torino (un modèle Ford, bien entendu) surastiquée, l'homme ne fait même pas semblant d'être civilisé : il gronde littéralement comme un clébard au moindre pas « étranger » sur sa pelouse. Et claque la porte au nez du curé qui veut à tout prix sauver son âme. Clint en quasi-bouffon, on n'avait jamais vu ça : une révélation tardive, à presque 80 ans.

Le contraste, très payant, entre le vieil Américain enraciné, vétéran de la guerre de Corée, et ses voisins venus d'ailleurs culmine après le premier virage au noir du récit. Parce qu'il a sorti une arme pour mettre fin à une rixe, le sale bonhomme est soudain considéré comme un demi-dieu par la famille asiatique d'à côté, et, du coup, couvert de cadeaux. Un vrai happening burlesque. Sur une note plus sub­tile, l'invitation du « héros malgré lui » à une célébration familiale par les mêmes voisins donne lieu à une grande scène de lâcher prise, où le papy raciste, passablement ivre, erre dans la maison en fête, surpris d'être autant à son aise.

La suite est plus volontariste : les règlements de comptes entre bandes n'en restent pas là, et Clint non plus. D'autant qu'il se prend d'affection (bourrue, cela va sans dire) pour un ado « face de citron », comme il dit. Ce qui transcende alors la mécanique d'un scénario un peu prévisible, c'est le soin émouvant avec lequel East­wood peaufine sa statue, son legs. Moins de narcissisme (un peu encore quand même) et davantage de souci du monde après lui...

Le personnage est hanté par sa fin prochaine, et le cinéaste semble désormais tourner comme si sa filmographie risquait d'en rester là. Moment éloquent où le vieil homme fait retaper à son petit protégé une vieille baraque et lui enseigne ainsi le goût du travail, de l'action, du « faire » pour le « faire ». C'est bien l'héritage d'Eastwood lui-même, qui, sur les traces des grands pionniers de Hollywood, a un jour formulé ainsi sa devise : « Je le fais, c'est tout. »

Louis Guichard

Télérama, Samedi 28 février 2009