Qu'y
a-t-il dans
la tête de
Pedro
Almodóvar ?
Des
histoires,
et encore
des
histoires.
Ainsi que
tous les
films qui
les ont un
jour
racontées,
et ceux qui
pourraient
leur être
consacrés...
Etreintes
brisées
est un film
d'amour, le
récit
tragique
d'une
passion
interdite,
mais c'est
d'abord un
film d'amour
du cinéma.
On y trouve
une
classique
mise en
abyme, un
film dans le
film,
intitulé
Des filles
et des
valises,
curieux
fragment d'autoremake
de
Femmes au
bord de la
crise de
nerfs.
On y
décrypte une
belle
référence
cinéphile :
le titre,
Etreintes
brisées,
vient de
Voyage en
Italie,
de
Rossellini,
précisément
d'une scène
où George
Sanders et
Ingrid
Bergman
découvrent
les restes
pétrifiés
d'un couple
d'amants
surpris par
l'éruption
du Vésuve, à
Pompéi.
Etreinte
éternelle
dans la
mort, comme
un présage
du malheur
en marche...
On y parle,
aussi, des
films
possibles, à
venir : le
héros,
cinéaste
devenu
scénariste
depuis qu'il
est aveugle,
ébauche sans
cesse des
récits. Il
lance des
idées en
l'air.
Certaines
abracadabrantes,
d'autres qui
résonnent
étrangement
avec sa
propre
biographie –
comme celle,
dont il
faudrait
vérifier
l'authenticité,
de l'enfant
caché
d'Arthur
Miller...
Etreintes
brisées
pourrait
sans mal
être la
matrice
d'une
demi-douzaine
de films
supplémentaires,
boutures qui
se
rapporteraient
à lui comme
lui-même se
rapporte au
cinéma.
Deux ans
après
Volver,
davantage
ancré dans
la vraie
vie, le
dix-septième
film de
Pedro
Almodóvar
marque,
donc, le
triomphe du
récit
gigogne, ou
plus
exactement
de la
fiction
proliférante
au sein de
laquelle
intrigues et
époques
s'imbriquent
ou se
juxtaposent.
Almodóvar a
toujours été
un immense
conteur,
comme l'ont
prouvé les
structures
complexes de
Tout sur
ma mère
ou de
La
Mauvaise
Education.
Mais ici son
savoir-faire
narratif est
poussé à
l'extrême,
coq-à-l'âne
ou queue de
poisson
compris :
« Il
faut savoir
terminer les
films, même
sans y voir
clair »,
lancera le
personnage
principal d'Etreintes
brisées
– à
l'instant
même où
l'ami Pedro
achève le
sien, qu'il
aurait pu
continuer
ad
libitum
et
embrouiller
encore...
Remettons
le récit
dans le bon
sens. Soit,
aujourd'hui,
un
ex-cinéaste
aveugle – et
plutôt
jouisseur à
l'image
d'une leste
séquence
d'ouverture.
Quand un
jeune
réalisateur
surgit dans
sa vie,
c'est le
passé qui
refait
surface.
Quinze ans
plus tôt, il
était une
fois une
jolie
secrétaire
qui savait
arrondir ses
fins de
mois. Elle
finit dans
le lit puis
dans la vie
de son riche
et vieux
patron. Elle
rêve d'être
actrice : là
voilà qui
passe des
essais
auprès du
cinéaste
encore
voyant. Il
en fait
l'héroïne de
son film et
tombe
éperdument
amoureux
d'elle.
Ce
flash-back,
en partie
raconté par
le
protagoniste,
est le
meilleur :
il endosse
le
maniérisme
du grand
cinéma
romanesque
d'antan,
quelque part
entre
Douglas Sirk
et Vincente
Minnelli.
Tout entier
dédié à la
beauté de
Penélope
Cruz,
qu'Almodóvar
peint en
actrice
débutante,
mais
rayonnante –
magnifique
séquence
d'essais –,
mi-femme
fatale,
mi-créature
sacrificielle
: c'est par
elle que le
malheur
arrivera,
mais c'est
elle qu'il
meurtrira en
premier.
Coiffée
comme Audrey
Hepburn dans
Sabrina,
elle est à
la fois
innocente et
sensuelle,
enfantine et
ravageuse.
Deux
scènes
feront date
dans les
best of du
cinéaste,
deux sommets
d'ironie
cruelle : la
séquence où
le riche
vieillard
engage une
femme
capable de
lire sur les
lèvres pour
surprendre
les amants,
dépit
amoureux à
la puissance
mille ! Et
celle, plus
pathétique
encore,
l'ultime
scène
d'amour sans
amour avec
sa jeune
épouse... A
cet humour
vachard dans
lequel
Almodóvar
excelle
répond le
romantisme
désespéré du
couple en
cavale,
traversant
Lanzarote et
ses paysages
de fin du
monde.
Dans ce
film
composite
s'impose une
drôle de
figure
centrale :
Mateo, le
cinéaste,
incarné par
Lluís Homar,
déjà vu dans
La
Mauvaise
Education,
qui
s'obstine à
remonter les
images
tournées,
jadis, avec
celle qu'il
aimait. Un
personnage
dont on
cherche la
clé :
aveugle mais
voyant à sa
façon,
victime et
manipulateur,
habile
mécanicien
des récits
qu'il
fabrique...
Autoportrait
fantasmé
d'Almodóvar
lui-même ?
D'une
richesse
presque
déroutante,
imbriquant
étroitement,
jusqu'au
vertige, le
cinéma et la
vie,
Etreintes
brisées
n'atteint
pas la
plénitude de
Tout sur
ma mère
ou de
Parle avec
elle,
mais
résiste,
garde son
mystère,
trouble
autant qu'il
séduit. Il
tiendra une
place
singulière
dans une
filmographie
éblouissante.
Aurélien
Ferenczi
Télérama,
Samedi 23
mai 2009