"Drive", un bloc de
granit sans faille
Crédits photo: Ryan Gosling dans "Drive"
Drive de Nicolas Winding Refn - 2011
avec Ryan Gosling à Madiana
Un film semblable à un bloc de granit, avec un acteur
minéral comme sorti d’une roche en fusion.
Une voiture file dans la nuit, zigzagant tel Pacman sur la grille de Los Angeles
pour semer ses poursuivants. Arrivée sur le parking d’un stade, la Chevy Impala
grise s’arrête. Son conducteur en descend et, casquette des Dodgers vissée sur
la tête, s’en va réintégrer le flux compact des anonymes. Mission accomplie en
cinq minutes chrono, le temps d’une séquence parfaite, d’une pureté machinique
que n’aurait pas reniée Michael Mann.
Une bobine plus tard, le même conducteur – Ryan Gosling, minéral mais comme
extrait d’une roche en fusion encore brûlante et friable – fonce à toute bringue
sur la L. A. River, ce fameux fleuve bétonné et asséché qui a servi de décor à
Terminator 2 pour une scène jumelle de celle-ci. Et c’est ici à nouveau un
presque robot qui veille sur la veuve et l’orphelin assis à ses côtés. Retentit
alors une chanson du groupe College, envoûtante, où une phrase se répète en
boucle : “a real human being and a real hero.” Tout Drive tient dans ces
quelques paroles. Soit l’histoire d’un type sans nom, sans passé, sans famille,
sans trajet propre, rien d’autre qu’une fonction (driver, pour des cascades le
jour, des casses la nuit), qui ne rêve que d’une chose : être un “vrai être
humain” en même temps qu’un “vrai héros”.
Il n’est a priori pas d’ambition plus classique que celle-ci pour un personnage
de fiction américaine, fût-elle mise en scène par un Européen, en l’occurrence
le Danois Nicolas Winding Refn. Pourtant, c’est ici moins la nature de ce qu’il
faut devenir qui importe que son authenticité : être un humain et un héros,
soit, mais encore faut-il qu’il soit vrai. Que la surface bidimensionnelle de
l’écran soudain se couvre de chair, se gonfle d’affects. C’est dans cette
aspiration que le film de Refn passionne, touchant au plus juste un certain état
du héros contemporain : flottant et fonceur, incertain et sentimental, de John
Dillinger à Jason Bourne, de Jack Bauer à Dom Cobb.
Structuré par sa bande originale néo-eighties, le film se cale ainsi, pendant
une quarantaine de minutes, les plus belles, sur les pulsations sentimentales de
son hero wannabe real. Dans cette première partie, Refn, qui nous avait
jusqu’ici habitués à une certaine emphase stylistique (Bronson, Le Guerrier
silencieux), réalise une série B impeccable, au cordeau, sans un mot ni un plan
de trop, laissant volontairement flotter son intrigue mafieuse pour mieux
prendre le temps de filmer des visages et des sentiments, magnifiquement
incarnés (en particulier par Carey Mulligan et Albert Brooks).
Un second film commence ensuite, lorsque les rets du film noir se replient sur
notre samaritain au blousonscorpion (clin d’oeil au film de Kenneth Anger,
Scorpio Rising ?), obligé de déployer une violence ultragraphique pour sauver sa
peau. Tout aussi virtuose mais quelque peu étouffante de maîtrise, cette seconde
partie ressemble plus au Refn que l’on connaît : musclé, carré, tonitruant, for
men only. La musique se fait plus abstraite, le héros redevient cette machine à
exécuter un plan (cette fois pour son compte), et le goût du sang vient peu à
peu masquer tous les autres. Si l’on peut regretter que la parenthèse bucolique
se referme un peu vite, on reste impressionné par la mise en scène de NWR, bloc
de granit sans faille ou presque qui, à la façon d’un Paul Verhoeven, augure
d’un bel avenir de maverick européen à Hollywood.
Jacky Goldberg
Drive de Nicolas Winding Refn, avec Ryan Gosling, Carey Mulligan, Albert Brooks
(E.-U.,1 h 40, 2011)http://www.lesinrocks.com/ Le 04/10/2011